DU VATICAN Texte intégral epee ae! ice Sse Te Sr? Kt Alten Tee a a - a (EUVRES D’ANDRE GIDE 7 POESIES | Les CAHIERS ET LES POESIES D’ANDRE - ‘i €> Wa LES NOURRITURES TERRESTRES. — LES WALTER. NOUVELLES NOURRITURES. AMYNTAS. SOTIES Les Caves bu VATICAN, Le PRoMETHEE MAL ENCHAINE, PALUDES, RECITS : ISABELLE. L’ECOLE DES FEMMES, suivi LA SYMPHONIE PASTORALE. dé ROBERT ef de GENEVIEVE. ‘ THESEE, ROMAN LES FAUX-MONNAYEURS, DIVERS LE VOYAGE D’URIEN. Lr RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE, SI LE GRAIN NE MEURT, VoYAGE AU CONGO. LE RETOUR DU TCHAD, MorcEAUX CHOISIS. CoryDON. INCIDENCES, Divers. JOURNAL DES FAUX-MONNAYEURS, SOUVENIRS DE LA COUR D’ASSISES, RETOUR DE L’U. R. S. S. RETOUCHES A MON RETOUR DEL’U. R.S.S. PAGES DE JOURNAL 1929-1932. NOUVELLES PAGES DE JOURNAL, JournaL 1889-1939 théque de la Pléiade). D&cOUVRONS HENRI MICHAUX, JouRNAL 1939-1942. JouRNAL 1942-1949. L’AFFAIRE REDUREAU. LA SEQUESTREE DE POITIERS. INTERVIEWS IMAGINAIRES. AINSI SOIT-IL OU LES JEUX SONT FAITS, LITTERATURE ENGAGEE, textes réunis et présentés par Yvonne Davet. CEuVRES COMPLETES (15 VOL.). THEATRE Tutatre (Saiil, le roi Candaule, Cdipe, Perséphone, le Treiziéme Arbre). LES CAVES DU VATICAN, farce d’aprés la sotie du méme auteur. LE PROCES, en collaboration avec J.-L. Barrault, d’aprés le roman de Kafka. CORRESPONDANCE CoRRESPONDANCE AVEC FRANCIS JAMMES (1893-1938). (Préface et notes de Robert Mallet.) CORRESPONDANCE AVEC PAUL CLAUDEL (1899-1926). (Préface et notes de Robert Mallet.) CoRRESPONDANCE AVEC PAUL VALERY (1890-1942). (Préface et notes de Robert Mallet.) ANTHOLOGIE DE LA POESIE FRANGAISE. (1 vol., Bibliotheque de la Pléiade.) RoMANS, RECITS ET SOTIES, CEuvres lyriques. (Bibliothtque de la Pléiade.) Chez d'autres éditeurs : Dosrorrvsky (Plon). Essar SUR MONTAIGNE (J. Schiffrin) (Epuisé). Numguip er Tv? (J. Schiffrin) (Epuisé). L’IMMORALISTE (Mercure de France). La porte &TRorre (Mercure de France). Priétextes (Mercure de France). Nouveaux pPRETEXTES (Mercure de France). OscarR witDs (In Memoriam — De Profundis) (Mercure de France). UN ESPRIT NON PREVENU (Kra), Parus dans Le Livre de Poche ; LA PORTE &TROITR. ISABELLE. L’mmMorAtisTE, LA SYMPHONIE PASTORALE. LEs FAUX-MONNAYEURS. L’ECOLE DES FEMMES, Suivi de ROBERT, LEs NOURRITURES TERRESTRES suivi de LES NOUVELLES NOURRITURES. (x vol., Biblio - Shs 7 . an - ic ghng S - ey f ee “ pete = 7 (en) _ } 5 | mca are Ss | ; Nes \ : ; Q wo ; | r a6 : : : i = a. et ee ee 2 oe ee ee oo e @ JACQUES COPEAU ' . . {ie bE ; © Editions Gallimard, 1922, te ‘ s Tous droits de reproduction, de traduction et dadaptation _ | _———s«stservés pour tous pays, y compris la Russie. LIVRE PREMIER ANTHIME ARMAND-DUBOIS Pour ma part, mon choix est jait, J’at opté pour Vathéisme social. Cet athéisme, je Vat exprimé depuis une quinzaine d’ années, dans une série dowvrages... GEORGES PALANTE. Chronique philosophique du Mercure dz France (Déc. 1912). i paula AD ides t o a _ wdife D'a Thee) Mberaly i peared Wefca dco Eeewues z : L’an 1890, sous le pontificat de Léon XIII, la renommée du doéteur X, spécialiste pour maladies d’origine rhuma- tismale, appela a Rome Anthime Armand-Dubois, franc- macon. — Eh quoi? s’écriait Julius de Baraglioul, son beau-frére, C’est votre corps que vous vous en allez soigner a Rome! Puissiez-vous reconnaitre la-bas combien votre ame est plus malade encore! A quoi répondait Armand-Dubois sur un ton de commi- sération renchérie : — Mon pauvre ami, regardez donc mes épaules. Le débonnaire Baraglioul levait les yeux malgré lui vers les épaules de son beau-frére; elles se trémoussaient, comme soulevées par un rire profond, irrépressible; et c’était certes gtand-pitié que de voir ce vaste corps a demi perclus occuper a cette parodie le reliquat de ses disponibilités musculaires. Allons! décidément leurs positions étaient prises, l’élo- quence de Baraglioul n’y pourrait rien changer. Le temps peut-étre? le secret conseil des saints lieux... D’un air immensément découragé, Julius disait seulement : - 8 LES CAVES DU VATICAN — Anthime, vous me faites beaucoup de peine (les épaules aussitot s’arrétaient de danser, car Anthime aimait son beau-frére). Puissé-je, dans trois ans, a l’époque du jubilé, lorsque je viendrai vous rejoindre, puissé-je vous trouver amendeé! Du. moins Véronique accompagnait-elle son époux dans des dispositions d’esprit bien différentes : pieuse autant que sa sccur Marguerite et que Julius, ce long séjour a Rome répondait 4 Pun des chers entre ses veux; elle meublait de menues pratiques pieuses sa monotone vie décue, et, bréhaigne, donnait a Vidéal les soins que ne réclamait d’elle aucun enfant. Hélas! elle ne gardait pas grand espoir de ramener 4 Dieu son Anthime. Elle savait depuis longtemps de quel entétement était capable ce large front barré de quel déni. L’abbé Flons Vavait avertie : — Les plus inébranlables résolutions, lui disait-il, madame, ce sont les pires. N’espérez plus que d’un miracle. a Méme, elle avait cessé de s’attrister. Dés les premiers jours de leur installation 4 Rome, chacun des deux époux, de son cété, avait réglé son existence retirée : Véronique dans les occupations du ménage et dans les déyotigns, Anthime dans ses recherches scientifiques. Ils vivaient ainsi l'un prés de l’autre, l’un contre l’autre, se supportant en se tournant le dos, Grace a quoi régnait entre eux une maniére de concorde, planait sur eux une sorte de demi- félicité, chacun d’eux trouvant dans le support de lautre Vemploi discret de sa vertu. L’appartement qu’ils avaient loué par lentremise d’une agence présentait, comme la plupart des logements ita- liens, joints 4 d’imprévus avantages, de remarquables inconvénients. Occupant tout le premier étage du palais ANTHIME ARMAND-DUBOIS 9 Forgetti, via in Lucina, il jouissait d’une assez belle terrasse, ou tout aussit6t Véronique s’était mis en téte de cultiver des aspidistras, qui réussissent si mal dans les appartements de Paris; mais, pour se rendre sur la terrasse, force était de traverser l’orangerie dont Anthime avait fait aussitdt son laboratoire, et dont il avait été convenu qu’il livrerait passage de telle heure 4 telle heure du jour. : Sans bruit, Véronique poussait la porte, puis glissait ‘ furtivement, les yeux au sol, comme passe un convers devant les graffiti obscénes; car elle dédaignait de voir, tout au fond de la piéce, débordant du fauteuil ot s’accotait une béquille, l’énorme dos d’Anthime se vouter au-dessus d’on ne sait quelle maligne opération. Anthime, de son cété, affectait de ne la point entendre. Mais, sitdt qu’elle avait repassé, il se soulevait lourdement de son siége, se trainait vers la porte et, plein de hargne, les lévres serrées, d’un coup d’index autoritaire, vlan! poussait le loquet. C’était Vheure bientét ot, par l’autre porte, Beppo le procureur entrait prendre les commissions. Galopin de douze ans ou treize, en haillons, sans parents, sans gite, Anthime l’avait remarqué peu de jours aprés son attivée 4 Rome. Devant l’hétel ot le couple était d’abord descendu via di Bocca di Leone, Beppo sollicitait l’atten- tion du passant au moyen d’un criquet blotti sous une pincée d’herbe dans une petite nasse de jonc. Anthime avait donné dix sous pour l’insecte, puis, avec le peu d’italien qu’il savait, tant bien que mal avait fait entendre a enfant que, dans l’appartement ot il devait emménager le lendemain, via in Lucina, il aurait bientét besoin de quelques rats. Tout_ce qui rampait, nageait, trottait_ou volait servait a le documenter. II travaillait sur la chair vive. 7 re) Char cos cup tet 10 LES CAVES DU VATICAN Beppo, procureur-né, aurait fourni l’aigle ou la louve du Capitole. Ce métier lui plaisait qui flattait son gott de mataude. On lui donnait dix sous par jour; il aidait, d’autre part, au ménage. Véronique d’abord le regardait d’un mauvais ceil; mais du moment qu’elle le vit se signer en passant devant la Madone a l’angle nord de la maison, elle lui pardonna ses guenilles et lui permit de porter jusqu’a la cuisine l’eau, le charbon, le bois, les sarments; il portait méme le panier quand il accompagnait Véronique au marché — le mardi et le vendredi, jours ot: Caroline, la bonne quwils avaient amenée de Paris, était trop occupée pat le ménage. Beppo n’aimait pas Véronique; mais il s’était épris du savant, qui bientdt, au lieu de descendre péniblement dans la cour prendre livraison des victimes, permit 4 enfant de monter au laboratoire. On y accédait direftement par la tetrasse, qu’un escalier dérobé reliait a la cour. Dans sa revéche solitude, le coeur d’Anthime battait un peu lorsque approchait le faible claquement des petits pieds nus sur les dalles. Il n’en laissait rien voir : rien ne le dérangeait de son travail. L’enfant ne frappait pas a la porte vitrée : il grattait; et, comme Anthime regtait courbé devant sa table sans répondre, il avangait de quatre pas et jetait de sa voix fraiche un “permesso?” qui remplissait d’azur la piéce. A la voix on edt dit un ange : c’était un aide-bourreau, Dans ce sac qu’il posait sur la table 4 supplice, quelle nouvelle victime apportait-ilP Souvent, trop absorbé, Anthime n’ouvrait pas le sac aussitét; il y jetait un rapide coup d’ceil; du moment que la toile tremblait, c’était bien : rat, soutis, passereau, grenouille, tout était bon pour ce Moloch, Parfois Beppo n’apportait rien; il entrait tout de méme : il savait qu’Armand-Dubois |’attendait, ftit-ce spa ANTHIME ARMAND-DUBOIS ces les mains vides; et, tandis que l’enfant silencieux aux cétés du savant se penchait vers quelque abominable expétience, je voudrais pouvoir assurer que le savant ne godtait pas un vaniteux plaisir de faux dieu 4 sentir le regard étonné du petit se poser, tour 4 tour, plein d’épouvante, sur l’animal, plein d’admiration sur lui-méme. En attendant de s’attaquer a l’homme, Anthime Armand: Dubois prétendait simplement réduire en “tropismes ” toute l’aétivité des animaux qu’il observait. Tropismes! Le mot n’était pas plus tot inventé que deja l’on ne compre- nait plus rien d’autre; toute une catégorie de psychologues ne consentit plus qu’aux fropames. ‘Tropismes! Quelle lumiére soudaine émanait de ces syllabes! Evidemment Porganisme cédait aux mémes incitations que l’héliotrope lorsque la plante involontaire tourne sa fleur face au soleil (ce qui est aisément réductible 4 quelques simples lois de physique et de thermo-chimie). Le cosmos enfin se douait d’une bénignité rassurante. Dans les plus surprenants mouvements de l’étre on pouvait uniment reconnaitre une parfaite obéissance a l’agent. Pour setvir a ses fins, pour obtenir de l’animal mateé Vaveu de sa simplicité, Anthime Armand-Dubois venait d’inventer un compliqué systéme de boites a couloirs, a trappes, 4 labyrinthes, 4 compartiments contenant les uns la nourriture, les autres rien, ou quelque poudte sternuta- toire, 4 portes de couleurs ou de formes différentes : instru- ments diaboliques qui tot aprés firent fureur en Allemagne et qui, sous le nom de Vexierkasten, servirent a la nouvelle école psycho-physiologique a faire un pas de plus dans Pincrédulité. Et pour agir distinétement sur l’un ou l’autre sens de l’animal, sur |’une ou l’autre partie du cerveau, il aveuglait ceux-ci, assourdissait ceux-la, les chatrait, les décortiquait, les écervelait, les dépouillait de tel ou tel - ¥ ‘ ‘ ¢ ‘ e LES CAVES DU VATICAN organe que vous eussiez juré indispensable, dont |’animal, pour Dinstruétion d’Anthime, se passait. Son Communiqué sur les “ réflexes conditionnels” venait de révolutionner |’Université d’Upsal; d’apres discussions s’étaient élevées, auxquelles avait pris part l’élite des savants étrangers. Dans l’esprit d’Anthime, cependant, s’ameu- taient les questions nouvelles; laissant donc ergoter ses collégues, il poussait ses investigations dans d’autres voies, prétendant forcer Dieu dans de plus secrets retranchements. Que toute activité entrainat une usure, il ne lui suffisait pas de l’admettre grosso modo, ni que Vanimal, par le seul exetcice de ses muscles ou de ses sens, dépensat. Aprés chaque dépense, il demandait : combien? Et le patient exténué cherchait-il 4 récupérer, Anthime, au lieu de le noutrir, le pesait. L’apport de nouveaux éléments etit compliqué par trop l’expérience que voici : six rats jet- nants et ligotés entraient quotidiennement en balance; deux aveugles, deux borgnes, deux y voyant; de ces der- niers un petit moulin mécanique fatiguait sans cesse la vue, Aprés cinq jours de jeine, dans quels rapports étaient les pertes respectives? Sut de petits tableaux ad hoc, Armand- Dubois, chaque jour, 4 midi, ajoutait de nouveaux chiffres triomphaux, Il Le jubilé était tout proche. Les Armand-Dubois atten- daient les Baraglioul d’un jour 4 l’autre. Le matin que parvint la dépéche annongant leur arrivée pour le soir, Anthime sortit pour -s’acheter une cravate. Anthime sortait peu; le moins souvent possible, se remuant malaisément; Véronique faisait volontiers pour ANTHIME ARMAND-DUBOIS — 13; lui ses emplettes; on amenait a lui les fournisseurs, qui | prenaient commande d’aprés modéle. Anthime ne se souciait plus des modes; mais, pour simple qu’il désirat sa cravate (modeste nceud de surah noir), encore la voulait- ik choisir. Le plastron en satin carmélite, qu’il avait acheté pour le voyage et mis durant son séjour a l’hétel, s’échap- pait constamment du gilet, qu’il avait accoutumé de porter trés ouvert; Marguerite de Baraglioul trouverait certaine- ment trop négligé le foulard créme qui l’avait remplacé, et que maintenait, monté sur épingle, un vieux gros camée sans valeur; il avait eu bien tort de quitter les petits noeuds noirs tout faits qu’il portait 4 Paris communément, et surtout de n’en pas garder un pour modéle. Quelles formes allait-on lui proposer? Il ne se déciderait pas avant d’avoir visité plusieurs chemisiers du Corso et de la via dei Con- dotti. Les coques, pour un homme de cinquante ans, étaient trop libres; décidément c’était un nceud tout droit, d’un noir bien mat, qui convenait... Le déjeuner n’était que pour une heure. Anthime rentra vers midi avec l’emplette, a temps pour peser ses animaux. Ce n’était pas qu’il fit coquet, mais Anthime éprouva le besoin d’essayer sa cravate avant de se mettre au travail. Un débris de miroir gisait la, qui lui servait naguére a provoquer des tropismes; il le posa de champ contre une cage et se pencha vers son propre reflet. Anthime portait en brosse des cheveux encore épais, jadis roux, aujourd’hui de cet inconstant jaune grisatre que prennent les vieux objets d’argent doré; ses sourcils avancaient en broussailles au-dessus d’un regard plus gris, plus froid qu’un ciel d’hiver; ses favoris, arrétés haut et coupés court, avaient conservé le ton fauve de sa moustache bourrue. Il passa le revers de la main sur ses joues plates, sous son large menton carré : 1 14 LES CAVES DU VATICAN — Oui, oui, marmonna-t-il, je me raserai tantot. Il sortit de ’'envoloppe la cravate, la posa devant lui; enleva l’épingle-camée, puis le foulard. Sa nuque était puissante, qu’encerclait un col demi-haut, échancré par- devant et dont il rabattait les pointes. Ici, malgré tout mon désir de ne relater que Vessentiel, je ne puis passer sous silence la loupe d’Anthime Armand-Dubois. Car, tant que je n’aurai pas plus sdrement appris 4 déméler l’accidentel du nécessaire, qu’exigerais-je de ma plume sinon exactitude et rigueur? Qui pourrait affirmer en effet que cette loupe navait joué aucun réle, qu’elle n’avait pesé d’aucun poids dans les décisions de ce qu’Anthime appelait sa bre pensée? Plus volontiers il passait outre sa sciatique; mais cette mesquinerie, il ne la pardonnait pas au bon Dieu. Ca lui était venu il ne savait comment, peu de temps aprés son mariage; et d’abord il n’y avait eu, au sud-est de son oreille gauche, ot le cuir devient chevelu, qu’un cicer sans autre importance; longtemps, sous l’abondant cheveu qu’il ramenait en boucle par-dessus, il put dissimuler l’excroissance; Véronique, elle-méme, ne avait pas encore remarquée, lorsque, dans une caresse nofturne, sa main soudain la rencontrant : — Tiens! qu’est-ce que tu as la? s’était-elle écriée. Et comme si, démasquée, la grosseur n’avait plus a garder de retenue, elle prit en peu de mois les dimensions dun ceuf de perdrix, puis de pintade, puis de poule et s’en tint la, tandis que le cheveu plus rare se partageait 4 l’entour delle et ’exposait. A quarante-six ans, Anthime Armand- Dubois n’avait plus 4 songer 4 plaire; il coupa ras ses cheveux et adopta cette forme de faux cols demi-hauts dans lesquels une sorte d’alvéole réservée cachait la loupe. et la révélait 4 la fois. Suffit pour la loupe d’Anthime. Il passa la cravate autour de son cou. Au centre de la .* =z . ANTHIME ARMAND-DUBOIS 15 cravate, 4 travers un petit couloir de métal, devait glisser. le ruban d’attache, que s’apprétait 4 coincer un bec en levier.-Ingénieux appareil, mais qui n’attendait que la visite du ruban pour abandonner la cravate; celle-ci retomba, sur la table d’opération. Force était de recourir 4 Véro- nique; elle accourut a l’appel. — Tiens, recouds-moi ¢a, dit Anthime. — Travail ala machine: ¢a ne vaut rien, murmura-t-elle. — Il est de fait que ¢a ne tient pas. Véronique portait toujours, piquées a son caraco d’inté- rieur, sous le sein gauche, deux aiguilles tout enfilées, Pune de blanc, l’autre de noir. Prés de la potte- -fenétre, sans méme s’asseoir, elle commenga la réparation, Anthime cependant la tegardait. C’était une assez forte femme, aux traits marqués; entétée comme lui, mais accorte aprés tout, et la plupart du temps souriante, au point qu’un peu de moustache ne durcissait pas trop son visage. — Elle a du bon, pensait Anthime en la voyant tirer Paiguille. J’aurais pu épouser une coquette qui m’etit trompé une volage qui m’ett planté 1a, une bavarde qui m’etit rompu la téte, une bécasse qui m’etit fait sortir de mes gonds, une grinchue comme ma belle-sceur... Et sur un ton moins rogue que de coutume : — Merci, dit-il, comme Véronique, son travail achevé, repartait. La cravate neuve a son cou, Anthime a présent est tout a ses pensées. Plus aucune voix ne s’éléve, ni au-dehors, ni dans son ceeur. Il a déja pesé les rats aveugles. Qu’est-ce a dire? Les rats borgnes sont stationnaires. Il va peser le couple intact. Tout a coup un sursaut si brusque que la béquille roule 4 terre. Stupeur! les rats intaéts... il les repése a neuf; mais non, il faut bien s’en convaincre : les rats 16 LES GAVES DU VATICAN intaéts, depuis hier, ont augmenté! Une lueur traverse son cerveau : — Véronique! Avec un grand effort, ayant ramassé sa béquille, il se rue vers la porte : — Véronique! Elle accourt de nouveau, obligeante. Alors lui, sur le pas de la porte, solennellement : — Qui est-ce qui a touché 4 mes rats? Pas de réponse. Il reprend lentement, détachant chaque mot, comme si Véronique avait cessé de comprendre faci- lement le frangais : — Pendant que j’étais sorti, quelqu’un leur a donné 4 manger, Hét-ce vous? Alors elle, qui retrouve un peu de courage, se retourne vers lui presque agressive : — Tu les laissais mourir de faim, ces pauvres bétes. Je n’ai pas dérangé ton expérience; simplement je leur ai... Mais il l’a saisie par la manche et, clopinant, la méne jusqu’a la table ot, désignant les tableaux d’observations : — Vous voyez bien ces feuilles — ot depuis quinze jours je consigne mes rematques sur ces bétes : ce sont celles mémes qu’attend mon collégue Potier pour en donner lecture a l’Académie des Sciences en sa séance du 17 mai prochain. Ce quinze avril, jour ou nous sommes, 4 la suite de ces colonnes de chiffres, que puis-je écrire? que dois-je écrire?... Et comme elle ne souffle mot, du bout carré de son index, comme avec un stylet, grattant espace blanc du papier : — Ce jour-la, reprend-il, madame Armand-Dubois, épouse de lobservateur, n’écoutant que son tendre cceur, commit la... qu’est-ce que vous voulez que je mette? la maladresse? l’imprudence? la sottise?... ANTHIME ARMAND-DUBOIS~ 17 — Ecrivez plutét : eut pitié de ces pauvres bétes, vidtimes d’une curiosité saugrenue. Il se redresse, trés digne : — Si c’est ainsi que vous le prenez, vous comprendrez, madame, que désormais je doive vous prier de passer par Pescalier de la cour pour aller soigner vos plantations. — Croyez-vous que j’entre jamais dans votre galetas pour mon plaisir? — Epargnez-vous la peine d’y entrer 4 l’avenir. Puis, joignant 4 ces mots l’éloquence du geste, il saisit les feuilles d’observations et les déchire en petits morceaux. “Depuis quinze jours ”, a-t-il dit : en vérité ses rats ne jeGnent que depuis quatre. Et son irritation sans doute s’est exténuée dans cette exagération du grief, car a table il peut montrer un front serein; méme, il pousse la philo- sophie jusqu’a tendre a sa moitié une dextre conciliatrice. Car, moins encore que Véronique, il ne se soucie de donner a ce ménage si bien pensant des Baraglioul le speétacle de dissensions dont ceux-ci ne manqueraient pas de faire les opinions d’Anthime responsables. Vers cinq heures Véronique change son caraco d’inté. rieur contre une jaquette de drap noir et part a la rencontre de Julius et de Marguerite, qui doivent entrer en gare de Rome 4 six heures. Anthime va se raser; il a bien voulu remplacer son foulard par un neeud droit : voici qui doit suffire; il répugne 4 la cérémonie et prétend ne pas désavouer devant sa belle-sceur une veste d’alpaga, un gilet blanc chiné de bleu, un pantalon de coutil et de confortables pantoufles de cuir noir sans talons, qu’il garde méme pour sortir, et qu’excuse sa claudication. Il ramasse les feuilles déchirées, remet bout a bout les fragments, et recopie soigneusement tous les chiffres, en attendant les Baraglioul. 18 LES CAVES DU VATICAN i Ill La famille de Baraglioul (le g/ se prononce en / mouillé, a Vitalienne, comme dans Broglie (duc de) et dans miglion- naire) est originaire de Parme. C’est un Baraglioli (Ales- sandro) qu’épousait en secondes noces Filippa Visconti, en 1514, peu de moi aprés l’annexion du duché aux Etats de l’Eglise. Un autre Baraglioli (Alessandro également) se distingua 4 la bataille de Lépante et mourut assassiné en 1580, dans des citconstances qui demeurent mystérieuses. Il serait aisé, mais sans grand intérét, de suivre les destinées de la famille jusqu’en 1807, époque ot Parme fut réuni a la France, et ot Robert de Baraglioul, grand-pére de Julius, vint s’installer 4 Pau. En 1828, il recut de Charles X la couronne de comte — couronne que devait porter si noblement un peu plus tard Juste-Agénor, son troisiéme fils (les deux premiers moururent en bas age), dans les ambassades ow brillait son intelligence subtile et triom- phait.sa diplomatie. Le deuxiéme enfant de Juste-Agénor de Baraglioul, Julius, qui depuis son mariage vivait complétement rangé, avait eu quelques passions dans sa jeunesse. Mais, du moins, pouvait-il se rendre cette justice que son cceur n’avait jamais dérogé. La distin&tion fonciére de sa nature et cette sorte d’élégance morale qui respirait dans ses moindres écrits avaient toujours empéchés ses désirs sur la pente ou sa curiosité de romancier leur edt sans doute laché bride. Son sang coulait sans turbulence, mais non pas sans chaleur, ainsi qu’en eussent pu témoigner plusieurs aristocratiques ~ haw ANTHIME ARMAND-DUBOIS 19 beautés... Et je n’en parlerais pas ici, si ses premiers romans ne Vavaient clairement laissé entendre; a quoi ils durent en partie le grand succés mondain qu’ils remportérent. La haute qualité du public susceptible de les admirer leur permit de paraitre : ’un dans le Correspondant, deux auttes dans la Revue des Deux Mondes. C’est ainsi que, comme malgré lui, encore jeune, il se trouva tout porté vers lAcadémie : déja semblaient l’y destiner sa belle allure, la “grave onction de son regard et la paleur pensive de son front. Anthime professait grand mépris pour les avantages du rang, de la fortune et de l’aspe, ce qui ne laissait pas de mortifier Julius; mais il appréciait chez Julius certain bon naturel, et une grande maladresse dans la discussion, qui souvent laissait a la libre pensée l’avantage. A six heures, Anthime entend stopper devant la porte la voiture de ses hdtes. I] sort a leur rencontre sur le palier. - Julius monte le premier. Avec son chapeau cronstadt, son pardessus droit a revers de soie, on le dirait en tenue de visite, non de voyage, n’était le chale écossais qu’il porte sut Vavant-bras; la longueur du trajet ne l’a nullement éprouve. ; - Marguerite de Baraglioul suit, au bras de sa sceur; elle, trés défaite au contraire, capote et chignon de travers, tré- buchant aux marches, un quartier de visage caché par son mouchoir qu’elle tient en compresse... Comme elle appro- che d’Anthime : — Marguerite a un charbon dans l’ceil, glisse Véronique. Julie, leur fille, gracieuse enfant de neuf ans, et la bonne, qui ferment la marche, gardent un silence consterné. Avec le caraétére de Marguerite, il ne s’agit pas de prendre la chose en riant : Anthime propose d’envoyer 20 LES CAVES DU VATICAN quérir un oculiste; mais Marguerite connait de réputation les médicastres italiens, et ne-veut “ pour rien au monde ” en entendre parler; elle souffle d’une voix mourante: , — De l’eau fraiche. Un peu d’eau fraiche, simplement. Ah! : — Ma chére sceur, effeftivement, teprend Anthime, Veau fraiche pourra vous soulager un instant en décon- gestionnant votre ceil; mais elle n’enlévera pas le mal. Puis, se tournant vers Julius : — Avez-vous pu voir ce que c’était? — Pas trés bien. Dés que le train s’arrétait et que je me proposais d’examiner, Marguerite commengait de s’énetver... — Mais ne dis donc pas'‘cela, Julius! Tu as été horrible- ‘ment maladroit. Pour me soulever la paupiére, tu as com- mencé pat me retourner tous les cils... — Voulez-vous que j’essaie 4 mon tour, dit Anthime : je serai peut-étre plus habile? Une facchino montait les malles. Caroline alluma une lampe a réflecteur. — Voyons, mon ami, tu ne vas pas faire cette opération dans le passage, dit Véronique, et elle méne les Baraglioul a leur chambre. L’appartement des Armand-Dubois se développait autour de la cour intérieure ot prenaient jour les fenétres’ d’un couloir qui, partant du vestibule, rejoignait l’oran- getie. Sur ce couloir ouvraient les portes de la salle a manger d’abord, puis du salon (énorme piéce d’angle, mal meublée, dont ne se servaient pas les Anthime), de deux chambres d’amis prépatées, la premiére pour le couple Baraglioul, la seconde plus petite pour Julie, auprés de la derniére chambre, celle du couple Armand-Dubois. Toutes ces pieces, d’autre part, communiquaient entre elles inté- ANTHIME ARMAND-DUBOIS ~ 21 tieutement. La cuisine et deux chambres de bonnes don- naient sur l’autre cété du palier... — Je vous en prie, ne soyez pas tous autour de moi, gémit Marguerite; Julius, occupe-toi donc des bagages. Véronique a fait asseoir sa sceur dans un fauteuil et tient la latnpe, tandis qu’Anthime s’attentionne : — Le fait est qu’il est enflammeé. Si vous retiriez votre chapeau. Mais Marguerite, craignant peut-étre que sa coiffure en ~ désordre ne laisse paraitre ses éléments d’emprunt, déclare qu’elle ne le retirera que plus tard; un chapeau cabriolet a brides ne l’empéchera pas d’appuyer sa nuque au dossier. — Alots vous m’invitez 4 sortir la paille de votre ceil avant d’déter la solive qui est dans le mien, dit Anthime avec une sorte de ricanement. Voila qui me parait bien contraire aux préceptes évangéliques|! — Ah! je vous en prie, ne me faites pas trop chérement payer vos soins. — Je ne dis plus rien... Avec le coin d’un mouchoir propre... je vois ce que c’est... n’ayez pas peur, cré-nom! regatdez au ciell.,. la voici. Et Anthime enléve 4 la pointe du mouchoir une escar- bille imperceptible. — Merci! merci. Laissez-moi, maintenant; j’ai une affreuse migraine. Tandis que Marguerite repose, que Julius déballe avec la bonne et que Véronique surveille les préparatifs du repas, Anthime s’occupe de Julie qu’il a emmenée dans sa chambre. Il avait quitté sa niéce toute petite et reconnait mal cette grande fillette au sourire déja gravement ingénu, Au bout d’un peu de temps, comme il la tient prés de lui, causant des menues pueérilités qu’il espérait pouvoir lui 22 . *‘LES“CAVES DU VATICAN plaire, son tegard s’accroche 4 une mince chainette d’atgent que enfant porte au cou et a laquelle il flaire que doivent étre suspendues des médailles. D’un glissement indiscret de son gtos index il raméne celles-ci sur le devant du cor- sage et, cachant sa maladive répugnance sous un masque d’étonnement : — Qu’eSst-ce que c’est que ces machinettes-la? Julie comprend fort bien que la question n’est pas sétieuse; mais pourquoi s’offusquerait-elle? — Comment, mon oncle! vous n’avez jamais vu des médailles ? — Ma foi non, ma petite, ment-il; ca n’est pas joli-joli, mais je pense que cela sert a quelque chose. Et comme la sereine piété ne répugne pas A quelque espi¢glerie innocente, l’enfant avise, contre la glace au- dessus de la cheminée, une photographie qui la représente et, la désignant du doigt : — Vous avez la, mon oncle, le portrait d’une petite fille qui n’est pas non plus joli-joli. A quoi donc peut-il vous servir? Surpris de trouver chez une cagotine un si malicieux esprit de repartie, et sans doute tant de bon sens, l’oncle Anthime est, momentanément désarconné. Avec une fillette de neuf ans, il me peut pourtant pas engager une discussion métaphysique! Il sourit. La petite aussitét. se saisissant de l’avantage et montrant les piécettes saintes. ; — Voici, dit-elle, celle de sainte Julie, ma patronne, et celle du Sacré-Cceur de Notte... — Du bon Dieu, tu n’en as pas une? interrompt absur- dement Anthime. L’enfant répond trés naturellement : — Non; du bon Dieu, on n’en fait pas... Mais voici la plus jolie : c’est celle de Notre-Dame de Lourdes, que m’a xnctndy ~~ ANTHIME ARMAND-DUBOIS~ 23, donnée la tante Fleurissoire; elle l’a rapportée de Lourdes; je l’ai mise 4 mon cou le jour ou petit pere et maman m’ont offerte a la Sainte Vierge. C’en est trop pour Anthime. Sans chercher 4 comptendte un instant ce qu’évoquent d’ineffablement gracieux ces images, le mois de mai, le blanc et le bleu cortége des enfants, il cede 4 un maniaque besoin de blasphéme : — Hlle n’a donc pas voulu de toi, la bonne Sainte Vierge, que tu es encore avec nous? La petite ne répond rien. Se rend-elle compte déja qu’a de certaines impertinences le plus sage est de ne rien répondre? Au reste, qu’est-ce a dire? aprés cette question saugtenue, ce n’est pas Julie, c’est le franc-magon qui rougit, — trouble léger, compagnon inavoué de |’indé- cence, confusion passagéte que l’oncle cachera en déposant sur le front candide de sa niéce un respectueux baiser réparateut. — Pourquoi faites-vous le méchant, l’oncle Anthime? La petite ne se méprend pas : au fond, ce savant impie est sensible. Alors pourquoi cette résistance obstinéeP A ce moment Adeéle ouvre la porte : — Madame réclame mademoiselle. Appatemment Marguerite de Baraglioul tedoute |’in- fluence de son beau-frére et se soucie peu de laisser long- temps sa fille avec lui. C’est ce qu’il osera lui dire, a demi- Voix, un peu plus tard, tandis que la famille se rend a table, Mais Marguerite lévera sur Anthime un ceil encore légére- ment enflammé : — Peur de vous? Mais, cher ami, Julie aurait converti douze de vos pareils avant que vos moqueries aient pu rempotter le plus petit succés sur son ame. Non, non, nous sommes plus solides que cela, nous autres. Tout de méme 24 LES CAVES DU VATICAN songez que c’est une enfant... Elle sait tout ce qu’on peut attendre de blasphéme d’une époque aussi corrompue et dans un pays aussi honteusement gouverné que le notre. Mais il est triste que les premiers motifs de scandale lui soient offerts par vous, son oncle, que nous voudrions lui apprendre a respecter. IV- Ces paroles si mesurées, si sages, sauront-elles calmer Anthime? Oui, pendant les deux premiers services (au reste le diner, bon mais simple, n’a que trois plats) et tandis que la conver- sation familiale musardera le long de sujets non épineux. Par égard pour l’ceil de Marguerite, on parlera d’abord oculistique (les Baraglioul feignent de ne point voir que la loupe d’Anthime a grossi), puis de la cuisine italienne, par gentillesse pour Véronique, avec allusions a l’excellence de son diner. Puis Anthime demandera des nouvelles des Fleurissoire que les Baraglioul ont été voir derniérement a Pau, et de la comtesse de Saint-Prix, la sceur de Julius, qui villégiature dans les environs; de Geneviéve enfin, l’exquise fille ainée des Baraglioul, que ceux-ci auraient souhaité emmener avec eux 4 Rome, mais qui jamais n’avait consenti a s’éloigner de ’hépital des Enfants-Malades, 01 chaque matin, rue de Sévres, elle va panser les plaies des petits malheureux. Puis Julius jettera sur le tapis la grave question de expropriation des biens d’Anthime : il s’agit de terrains qu’Anthime avait achetés en Egypte lors d’un premier voyage qu'il fit, jeune homme, dans ce pays; mal situés, ces terrains n’avaient pas acquis jusqu’a présent grande valeur; _ a ANTHIME ARMAND-DUBOIS-~ 25 mais il était question, depuis peu, que la nouvelle ligne de chemin de fer du Caire 4 Héliopolis les traversat : certes la bourse des Armand-Dubois, qu’ont surmenée de hasar- deuses_spéculations, a grand besoin de cette aubaine; pourtant Julius, avant son départ, a pu parler 4 Maniton, Pingénieur-expert commis a l’étude de la ligne, et conseille a_son beau-frére de ne point trop dorer son espérance : il pourrait bien rester Gros-Jean. Mais ce qu’Anthime ne dit pas, c’est que l’affaire est entre les mains de la Loge, qui - n’abandonne jamais les siens. Anthime a présent parle a Julius de sa candidature a Académie, de ses chances : il en parle en souriant, parce qu il n’y croit guére; et Julius, lui-méme, feint une indiffé- rence tranquille et comme renoncée : a quoi bon raconter que sa sceur, la comtesse Guy de Saint-Prix, tient le cardinal André dans sa manche et, partant, les quinze immortels qui toujours votent avec lui? Anthime esquisse un compli- ment trés léger, sur le dernier roman de Baraglioul : L’ Air des Cimes. Le fait est qu’il a trouvé le livre exécrable; et Julius, qui ne s’y méprend pas, se hate de dire, pour mettre son amour-propre a couvert : — Je pensais bien qu’un tel livre ne pourrait pas vous plaire. , Anthime consentirait encore 4 excuser le livre, mais cette allusion a ses opinions le chatouille; il proteste que celles-ci n’inclinent en rien les jugements qu’il porte sur les ceuvres d’art en général, et sur les livres de son beau-frére en particulier. Julius sourit avec une accommodante condes- cendance et, pour changer de sujet, demande a son beau- frére des nouvelles de sa sciatique, qu’il appelle par erreur : son lumbago. Ah! pourquoi Julius ne s’est-il pas plutdt enquis de ses recherches scientifiques? On aurait eu beau jeu de lui répondre. Son lumbago! Pourquoi pas sa loupe, 4% +LES CAVES DU VATICAN bientét? Mais ses recherches scientifiques, apparemment son beau-frére les ignore : il préfére les ignorer... Anthime, tout échauffé déja et que précisément le “ lumbago ” fait soufftir, ricane et répond hargneux : — Si je vais mieux?... Ah! ah! ah! vous en seriez bien faché! Julius s’étonne et prie son beau-fréte de lui apprendre ce qui lui vaut le prét d’aussi peu charitables sentiments. — Parbleu! vous aussi vous savez appeler le médecin _ sitot qu’un des vétres est malade; mais, quand votre malade guérit, la médecine n’y est plus pour rien : c’est a cause des priéres que vous avez faites pendant que le médecin vous soignait. Celui-la qui n’a point fait ses Paques, parbleul vous trouveriez bien impertinent qu’il guérit! — Plutét que de prier, vous préférez rester malade? dit d’un ton pénétré Marguerite. De quoi vient-elle se méler? D’ordinaire elle ne prend jamais part aux conversations d’intérét général et fait la supptimée dés que Julius ouvre la bouche. C’est entre hommes qu’ils causent; foin des ménagements! Il se tourne abruptement vers elle : — Ma charmante, sachez que si la guérison était 1a, 1a, vous m’entendez bien, — et il désigne éperdument la saliére, — tout prés, mais que je dusse, pour avoir le droit de m’en saisir, implorer Monsieur le Principal (c’est ainsi qu'il s’amuse, dans ses jours d’humeur, a appelet Etre Suptéme) ou le prier d’intervenir, de renverser pour moi Vordte établi, l’ordre naturel des effets et des causes, l’ordre vénérable, eh bien! je n’en voudrais pas, de sa guérison; je lui dirais, au Principal : Fichez-moi la paix avec votre miracle : je n’en veux pas. Il scande les mots, les syllabes; il a haussé la voix au diapason de sa colére; il est affreux. me _ ANTHIME ARMAND-DUBOIS_ 27 — Vous n’en voudriez pas... pourquoi? demanda Julius trés calme. — Parce que cela me forcerait de croire a Celui qui n’exigte pas. Ce disant, il donne du poing sur la table. Marguerite et Véronique, inquiétes, ont échangé un clin d’ceil, puis toutes deux reporté le regard vers Julie. — Je crois qu’il est temps d’aller se coucher, ma fillette, dit la mére. Fais vite; nous viendrons te dite adieu dans ton * it. L’enfant, que les atroces propos et l’aspec&t démoniaque de son oncle épouvantent, s’enfuit. — Je veux, si je guéris, n’en étre obligé qu’a moi-méme. Suffit. — Eh bien! et le médecin alors? hasarda Marguerite. — Je paie ses soins, et je suis quitte. Mais Julius, sur son registre le plus grave : — Tandis que de la reconnaissance envets Dieu vous lierait... — Oui, mon frére; et voila pourquoi je ne prie pas, — D/autres ont prié pour toi, mon ami. C’est Véronique qui parle; elle n’avait jusqu’a présent rien dit. Au son de cette douce voix trop connue, Anthime sutsaute, perd toute retenue. Des propositions contra- diGtoires se bousculent sur ses lévres : D’abord on n’a pas le droit de prier pour quelqu’un contre son gré, de demander ‘une faveur pour lui sans qu’il en sache; c’est une trahison. Elle n’a rien obtenu; tant mieux! ¢a lui apprendra ce qu’elles valent, ses priéres! Il y a de quoi étre fier!... Mais peut-étre, aprés tout, qu’elle n’a pas prié suffisamment? — Soyez tranquille : je continue, reprend, aussi douce- ment que devant, Véronique. Puis toute souriante, et comme hors du vent de cette colére, elle raconte a Margue- 28 LES CAVES DU VATICAN rite que, chaque soir, et sans en manquer un, elle brile, au nom d’Anthime, deux cierges, aux cétés de la Madone ttiviale, 4 l’angle nord de la maison, celle-la méme devant — qui Véronique avait jadis surpris Beppo se signant. L’enfant gitait, nichait, tout auptés dans un renfoncement du mur, ot Véronique était sire de le trouver a heure dite. Elle n’eit pu atteindre a la niche, placée hors de la portée des passants; “Beppo (c’était a présent un svelte adolescent de quinze ans), s’agtippant aux pierres et 4 un anneau de métal), posait les cierges tout flambants devant la sainte image... Et la convetsation, insensiblement se détournait d’Anthime, se refermait par-dessus lui, les deux sceuts a présent parlant de la piété populaire si touchante, par quoi la plus fruste Statue est aussi la plus honorée... Anthime était tout sub- mergé, Quoi! ne suffisait-il pas que, ce matin déja, derriére son dos, Véronique eit nourri ses rats? A présent, elle brile des cierges! pour lui! sa femme! et compromet Beppo dans cette inepte simagrée... Ah! nous allons bien voirl... Le sang monte au cerveau d’Anthime; il étouffe; a ses tempes bat un tocsin. Dans un immense effort il se dresse en culbutant une chaise; il renvetse sur sa setviette un verre d’eau; il éponge son front... Va-t-il se trouver mal? Véronique s’empresse : il la repousse d’une main brutale, s’échappe vers la porte qu’il claque; et déja dans le corridor on entend sa marche inégale s’éloigner avec l’accompa- gnement de la béquille sourd et clopant. Ce départ brusque laisse nos convives attristés et per- plexes. Quelques instants ils demeurent silencieux. — Ma pauvre amie! dit enfin Marguerite. Mais a cette occasion s’affirme une fois de plus la différence entre le caractére des deux sceurs. L’ame de Marguerite est taillée dans cette étoffe admirable dont Dieu fait proprement ses martyrs. Elle le sait et aspire 4 souffrir. La vie malheu- ANTHIME ARMAND-DUBOIS- 29 feusement ne lui accorde aucun dommage; comblée de toutes parts, sa faculté de bon support en eét réduite a chercher dans de menues vexations son emploi; elle met 4 profit les moindres choses pour en titer égratignure; elle s’accroche et se raccroche a tout. Certes elle sait s’arranger de maniére a ce qu’on lui manque; mais Julius semble travailler 4 désceuvrer toujours plus sa vertu; comment _ s’étonner, dés lors, qu’elle se montre auprés de lui toujours insatisfaite et quinteuse? Avec un mari comme Anthime, “quelle belle carriére! Elle se pique 4 voir sa sceur savoir en profiter si peu; Véronique, en effet, se dérobe aux grtiefs; sur son indéfeétible onétion souriante tout glisse, sarcasme, moquetie — et sans doute elle a pris son parti depuis longtemps dé I’isolement de sa vie; Anthime au demeurant n’est pas méchant pour elle, et peut bien dire ce qu’il veut! Elle explique que s’il parle fort, c’est qu’il est empéché de remuer; il s’emporterait moins s’il était plus ingambe; et comme Julius demande ot il peut étre allé? — A son laboratoire, répond-elle; et 4 Marguerite qui demande si l’on ne ferait pas bien d’y passer voir — cat il pourrait étre souffrant, aprés une telle colére! — elle assure qu’il vaut mieux le laisser se calmer tout seul et ne pas préter trop d’attention 4 sa sortie. — Achevons de diner tranquillement, conclut-elle. Vv Non, ce n’est pas 4 son laboratoire que s’est arrété oncle Anthime. : Il a traversé rapidement cette officine ot achévent de souffrir les six rats. Que ne s’attarde-t-il sur la terrasse 30 LES CAVES DU VATIGAN qu’inonde une occidentale lueur? Le séraphique éclaire- ment du soir, apaisant son ame rebelle, l’inclinerait peut- étre... Mais non : il échappe au conseil. Par l’incommode escalier tournant, il a gagné la cour, qu’il traverse. Cette hate infirme est tragique par nous qui connaissons au prix de quel effort il achéte chaque enjambée, au prix de quelle douleur chaque effort. Quand verrons-nous deépenser pour le bien une aussi sauvage énergie? Parfois un gémis- sement échappe 4 ses lévres tordues; ses traits se convulsent. Ou le méne sa rage impie? La Madone — qui, de ses mains offertes laissant couler la grace et le reflet des célestes rayons sur le monde, veille sur la maison et peut-étre intercéde méme pour le blasphe- mateur — n’est pas une de ces Statues modernes comme en fabrique de nos jours, avec le carton-romain plastique de Blafaphas, la maison d’art Fleurissoire-Lévichon. Image naive, expression de adoration populaire, elle n’en sera que plus belle et plus éloquente 4 nos yeux. Eclairant la face exsangue, les rayonnantes mains, le manteau bleu, une lanterne, en face de la statue, mais assez loin en avant d’elle, pend a un toit de zinc qui déborde la niche et abrite 4 la fois les ex-voto accrochés aux cétés des murs. A portée de la main du passant, une petite porte de métal, dont le bedeau de la paroisse a la clef, protége l’enroulement de la corde au bout de quoi, la lanterne pend. En plus, deux cierges briélent jour et nuit devant la statue, qu’a portés tantot Véronique. A la vue de ces cierges, qu’il sait braler pour lui, le franc-magon sent se ranimer sa fureur. Beppo qui, dans le retrait du mur ot il niche, acheyait de croquer un crouton et quelques griffes de fenouil, est accouru a sa rencontre. Sans répondre a son accorte salutation, Anthime l’a saisi par ’épaule; penché sur lui, que dit-il, qui fasse tressaillir l’enfantP — Non! non! le petit proteste. De la ANTHIME ARMAND-DUBOIS 31 poche de son gilet, Anthime sort un billet de cinq lires; Beppo s’indigne... Plus tard il volera peut-étre; il tuera méme; qui sait de quelle éclaboussure sordide la misére tachera son front? Mais lever la main contre la Vierge qui le protége, vers qui, chaque soir, avant de s’endormir ij soupire, 4 qui chaque matin, au premier réveil, il sourit!.., Anthime peut essayer de l’exhortation, de la corruption, du rudoiement, de la menace, il n’obtiendra de lui que refus. Au demeurant ne nous y méprenons pas. Anthime n’en veut point précisément a la Vierge; c’est spécialement aux cierges de Véronique qu’il en a. Mais l’4me simple de Beppo ne consent pas aces nuances; et, du reste, ces cierges a présent consacrés, nul n’a le droit de les souffler.., Anthime que cette résistance exaspére a repoussé |’enfant. Il agira tout seul. Accoté contre la muraille, il empoigne sa béquille par le bas, prend un terrible élan en balangant le manche en arriére et, de toutes ses forces, il la lance contre le ciel. Le bois carambole contre la paroi de la niche, retombe 4 terre avec fracas, entrainant il ne sait quel débris, quel platras. Il ramasse sa béquille et recule pour voir la niche... Par Venfer! les deux cierges brilent toujours. Mais qu’est-ce 4 dire? La statue, a la place de la main droite, ne présente plus qu’une tige de métal noir. Il contemple un instant, dégrisé, le triste résultat de son geste : aboutir 4 ce dérisoire attentat... Ah! fi donc! Il vcherche des yeux Beppo; l’enfant a disparu. La nuit se clot; Anthime est seul; il avise sur le pavé le débris que tout a Vheure avait décroché sa béquille, le recueille : c’est une petite main de stuc, qu’avec un haussement d’épaules il glisse dans la poche de son gilet. La honte au front, la rage au cceur, l’iconoclaste a présent remonte 4 son laboratoire; il voudrait travailler, mais cet effort abominable I’a brisé; il n’a plus de cceur qu’a dormir. q ¢ 32 LES GAVEL DU VATICAN Certes, il va se mettre au lit sans souhaiter bonsoir 4 per- sonne... A l’instant d’entrer dans sa chambre, un bruit de voix pourtant l’arréte. La porte de la chambre voisine est ouverte; dans l’ombre du couloir il se glisse... Semblable a quelque angelet familier, la petite Julie, en chemise, est sur son lit, agenouillée; au chevet du lit, baignant dans la clarté de la lampe, Véronique et Margue- rite 4 genoux toutes deux; un peu reculé, debout au pied du lit, Julius, une main sur son cceur, l’autre couvrant ses yeux, dans une attitude a la fois dévote et virile ; ils écoutent l’enfant prier. Un grand silence enveloppe la scéne’ et tel qu’il fait souvenir le savant de certain soir tranquille et d’or, au bord du Nil, ot, comme cette priére enfantine s’éléve, s’élevait une fumée bleue, toute droite vers un ciel tout pur, Sans doute, la priére touche a sa fin; l’enfant, a présent, laissant les formules apprises, prie d’abondance, selon -la diétée de son ceeur; elle prie pour les petits orphelins, pour les malades et pour les pauvres, pour sa sceur Genevieve, pour sa tante Véronique, pour son papa; pour que l’cl de sa chére maman soit vite guéri... Cependant le cceur d’Anthime se contracte; du pas de la porte, trés haut, sur un ton qu’il voudrait ironique, on l’entend a |’autre bout de la piece qui dit : — Et pour l’oncle, on ne lui demande rien, au bon Dieu? L’enfant alors, d’une voix extraordinairement assurée, reprend, au grand étonnement de chacun : — Et je Vous prie également, mon Dieu, pour les péchés de l’oncle Anthime. Ces mots atteignent |’athée en plein coeur. ANTHIME ARMAND-DUBOIS — 33 VI Cette nuit Anthime eut un songe. On frappait 4 la petite porte de sa chambre; non point a la porte du coulo:r, ni a “celle de la chambre voisine : on frappait 4 une autre porte, une porte dont, a l’état de veille, il ne s’était pas jusqu’alors avisé et qui donnait droit sur la rue. C’est 1a ce qui fit qu’il eut peur et d’abord, pour toute réponse, se tint coi. Une demi-clarté lui permettait de distinguer les menus objets dans sa chambre, une douce et douteuse clarté pateille 4 celle qu’eit ‘répandue une veilleuse; pourtant aucune flamme ne veillait. Comme il cherchait 4 s’expliquer d’ot provenait cette lumiére, on heurta une seconde fois. — Qu’est-ce que vous voulez? cria-t-il d’une voix tremblante. A la troisiéme fois une extraordinaire mollesse l’engour- dit, une mollesse telle que tout sentiment de peur s’y fondit . (ce qu’il appelait plus tard : une tendresse résignée); soudain il sentit a la fois qu’il était sans résistance et que la porte allait céder. E]le s’ouvrit sans bruit, et durant un instant il ne vit qu’une obscure embrasure, mais ou, comme dans une niche, voici que la Sainte Vierge apparut. C’était unc coutte forme blanche, qu’il prit d’abord pour sa petite niéce Julie, telle qu’il venait de la laisser, les pieds nus dépassant un peu sa chemise; mais, un instant aprés, il reconnut Celle qu’il avait offensée; je veux dire qu’elle avait l’aspect de la Statue du carrefour; et méme il distingua la blessure de l’avant-bras droit; pourtant le male visage était plus beau, plus souriant encore que de coutume. Sans qu’il la vit précisément marcher, elle avanga vers lui comme en glissant, et quand elle fut tout contre son chevet : ANDRF GIDE. LES CAVES DU VATICAN. 2 34 LES: CAVESW DU; VATICAN — Crois-tu donc, toi qui m’as blessée, Iui dit-elle, que j’aie besoin de ma main pour te guérir? — et cependant elle levait sur lui sa manche vide. Il lui semblait 4 présent que cette étrange clarté émanait _ d’Elle. Mais, quand la tige de métal entra tout 4 coup dans son flanc, une atroce douleur le perga et il s’éveilla dans le noir. Anthime resta peut-étre un quart d’heute avant de reptendre ses sens. Il sentait par tout le corps une sorte de torpeur étrange, d’hébétude, puis un fourmillement presque agréable, de sorte que la douleur aigué a son flanc, il dou- tait maintenant s’il avait vraiment éprouvée; il ne com- prenait plus o& commengait, ol s’arrétait son fréve, ni si maintenant il veillait, ni s’il avait révé tout 4 l’heure. II se palpa, se pinca, se vérifia, sortit un bras du lit, et enfin gtatta une allumette. Véronique, 4 ses cOtés, dormait la face tournée vers le mut. Alots, débordant les draps, et rejetant les couvertures, il se laissa glisser jusqu’a reposer la pointe des pieds nus sur ses pantoufles. La béquille était 14, dressée contre la table de nuit; sans la prendre, il se souleva sur les mains, repous- sant le lit en arriére; puis enfonga ses pieds dans le cuir; puis se dtessa tout droit sut ses jambes; puis, incertain encote, un bras étendu en avant, l’autte en arriére, il fit un pas, deux pas le long du lit, trois pas, puis 4 travers la chambte,,. Sainte Vierge! était-il...? — Sans bruit il enfila ses culottes, repassa son gilet, sa veste... Arréte, 6 ma plume imprudente! Ou palpite déja l’aile d’une ame qui se déliyre, qu’impotte l’agitation malhabile d’un corps paralysé qui guérit? . Lorsqu’un quart d’heure aprés, Véronique, avertie pat je ne sais quel pressentiment, s’éveilla, elle s’inquiéta d’abord ANTHIME ARMAND-DUBOIS 35 de ne plus sentir Anthime auprés d’elle; elle s’inquiéta plus © encore lorsque, ayant gratté une allumette, elle apercut au chevet du lit la béquille, compagne obligée de l’infirme. L’allumette acheva de se consumer entre ses doigts, car Anthime en sortant avait emporté la bougie; Véronique, a tatons, se vétit sommairement, puis, quittant la piéce 4 son tour, fut aussit6t guidée par le fil de lumiére qui glissait sous la porte du galetas. — Anthime! Es-tu 14, mon -ami? Pas de réponse. Cependant Véronique aux écoutes percevait un bruit singulier. Avec angoisse, alors, elle poussa la porte; ce qu’elle vit la cloua sur le seuil : ‘Son Anthime était 14, en face d’elle; il n’était assis, ni debout; le sommet de sa téte, 4 hauteur de la table, recevait en plein la lumiére de la bougie qu’il avait posée sur le bord; Anthime le savant, l’athée, celui dont le jarret perclus, non plus que la volonté insoumise, depuis des ans n’avait jamais fléchi (car il est 4 remarquer combien chez lui l’esprit allait de pair avec le corps), Anthime était agenouillé. Il était 4 genoux, Anthime; il tenait 4 deux mains un petit débris de stuc qu’il trempait de larmes, qu’il couvrait de frénétiques baisers. Il ne se dérangea pas d’abord, et Véronique, devant ce mystére, ‘interdite, n’osant ni reculer ni entrer, déja pensait a s’agenouiller elle-méme, sur le seuil, en face de son mari, quand celui-ci se relevant sans effort, 6 miracle! marcha vers elle d’un pas sar, et la saisis- sant 4 pleins bras : — Désormais, lui dit-il en la pressant contre son cceur ‘et le visage penché vers elle, — désormais, mon amie, c’est ee avec moi que tu prieras. 36 LES. CAVES DU VATICAN. Vil La convetsion du ftanc-macon ne pouvait demeurer longtemps secréte. Julius de Baraglioul n’attendit pas un jour pour en faire part au cardinal André, qui l’ébruita dans le parti conservateur et dans le haut clergé francais; tandis que Vétonique l’annongait au pére Anselme, de sotte que la nouvelle en parvenait bient6t aux oreilles du Vatican. Sans doute Armand-Dubois avait été lobjet d’une faveut insigne. Que la Vierge lui fat réellement apparue, c’eSt ce qu'il était peut-étre imprudent d’affirmer; mais. quand bien méme il l’aurait vue seulement en réve, sa euérison du moins était 1a, indéniable, démontrable, mira- _culeuse assutément. Or, s’il suffisait peut-étre 4 Anthime d’étre guéri, cela ne suffisait pas a l’Eglise, qui réclama une abjuration mani- feste, prétendant l’entourer d’un insolite éclat. — Eh quoi! lui disait 4 quelques jours de 1a le pére Anselme, vous auriez, au cours de vos erreuts, propagé pat tous les moyens l’hérésie, et vous vous déroberiez aujour- d’hui 4 l’enseignement supérieur que le ciel entend tirer de vous-méme? Combien d’ames les fausses lueurs de votte vaine science n’ont-elles pas détournées de la lumiére! Il vous appartient de les rallier aujourd’hui, et vous hési- teriez a le faire? Que dis-je : il vous appartient? C’est votre striét devoir; et je ne vous fetai point cette injure de suppo- ser que vous ne le sentiez pas. Non, Anthime ne se dérobait pas 4 ce devoir; toutefois il ne laissait pas d’en redouter les conséquences. De gros intéréts qu’il avait en Egypte étaient, nous l’avons dit, ANTHIME ARMAND-DUBOIS— 37 entre les mains des francs-magons. Que pouvait-il sans assistance de la Loge? Et comment espérer qu’elle conti- nuerait a soutenir celui qui précisément la reniait. Comme il avait attendu d’elle sa fortune, il se voyait 4 présent tout ruiné. Il s’en ouvrit au pére Anselme. Celui-ci, qui ne connais- ‘sait pas le haut grade d’Anthime, s’en réjouit fort, en pen- sant que l’abjuration en serait d’autant remarquée. Deux -Jours aprés, le haut grade d’Anthime n’était plus un secret pour aucun des leGteurs de l’Osservatore ni de la Santa Croce. — Vous me perdez, disait Anthime. — Eh! mon fils, au contraire, répondait le pére Anselme; nous vous apportons le salut. Quant 4 ce qui est des besoins matétiels, n’en ayez cure : l’Eglise y subviendra. J’ai longue- ment entretenu de voite cas le cardinal Pazzi qui doit en référer 4 Rampolla; vous dirai-je enfin que, déja, votre abjuration n’est pas ignotée de notre Saint-Pére; 1’Eglise sauta reconnaitre ce que vous sacrifiez pour elle et n’entend pas que vous soyez frustré. Au demeurant, ne pensez-vous pas que vous vous exagétez l’efficace (il souriait) des francs- macons dans l’occurrence? Ce n’est pas que je ne sache qu’il faut trop souvent compter avec eux!... Enfin avez- vous fait l’estimation de ce que vous craignez que leur hostilité ne vous fasse perdre? Dites-nous la somme, a peu ptés et... (il leva l’index de la main gauche a hauteur du nez, avec une bénignité malicieuse) et ne craignez rien. Dix jours aprés les fétes du Jubilé, l’abjuration d’Anthime se fit au Gesu, entouré d’une pompe excessive. Je n’ai pas a relater cette cérémonie dont s’occupérent tous les jour- naux italiens de l’époque. Le péte T., socius du général des Jésuites, prononga a cette occasion un de ses plus remar- quables discours : Certainement |’4me du franc-magon était tourmentée jusqu’a la folie, et l’excés méme de sa } - 38 LES CAVES: DU TeatvicAn haine était un présage d’amour. L’orateur sacré rappelait Saul de Tarse, découvrait entre le geste iconoclaste d’An- thime et la lapidation de saint Etienne de surprenantes analogies. Et pendant que l’éloquence du révérend pére se gonflait et roulait 4 travers la nef comme roule dans une grotte sonore la houle épaisse des marées, Anthime songeait a la fréle voix de sa niéce, et dans le secret de son cceur temerciait enfant d’avoir appelé sur les péchés de |’oncle impie l’attention miséricordieuse de Celle qu’il voulait uniquement servir désormais. A partir de ce jour, rempli de préoccupations plus hautes, c’est a peine si Anthime s’apergut du bruit qui se faisait ‘autour de son nom. Julius de Baraglioul prenait soin d’en souffrir pour lui, et n’ouvrait pas les journaux sans batte- ments de cceeur. Au premier enthousiasme des feuilles orthodoxes répondaient a présent les huées des organes libéraux : a Vimportant article de l’Osservatore, “ Une nouvelle victoire de l’Eglise ”, faisait pendant la diatribe du Tempo Felice, “ Un imbécile de plus”. Enfin, dans La Dépéche de Toulouse, la chronique d’Anthime, envoyée l’avant-veille de sa guérison, parut précédée d’une notice gouailleuse; Julius répondit au nom de son beau-frére une lettre a la fois digne et séche pour avertir La Dépéche qu’elle n’aurait plus désormais 4 compter “ le converti ” parmi ses collaborateuts. La Zukunft prit les devants et remetcia poliment Anthime. Celui-ci acceptait les coups de ce visage serein qu’appréte l’A4me vraiment dévote. — Heureusement le Correspondant va vous étre ouvert; ga, j’en réponds, disait Julius d’une voix sifflante. — Mais, cher ami, que voulez-vous que j’y éctive? objectait bénévolement Anthime; rien de ce qui m’occupait hier ne m’intéresse plus aujourd’hui, ° ‘pm oe | anene Bs ANTHIME ARMAND-DUBOIS — 39 Puis le silence s’était fait. Julius avait da rentrer a Paris. Anthime cependant, pressé par le pére Anselme, avait docilement quitté Rome. Sa ruine matétielle avait vite suivi le retrait de l’appui des Loges; et les visites auxquelles Véronique, confiante dans Pappui de l’Eglise, le poussait, n’ayant pas eu d’autre résultat que de lasset et finalement - @indisposer le haut clergé, amicalement il avait été conseillé d’aller attendre 4 Milan la compensation naguére promise -&t les reliefs d’une faveur céleste éventée. 4 + i ' 44 LES CAVES DU VATICAN ~ temps de plier bagage; aussi bien n’ai-je plus grand profit a attendre d’une Slation plus prolongée. Je sats que vous rentrex a Paris cette nutt et je compte que vous voudrez bien me rendre sans tarder un service : En vue de quelques dispositions dont je vous aviserai t6t ensuite, j'ai besoin de savoir si un jeune homme, du nom de Lafcadio Wluiki (on prononce Louki, le W et li se font a peine sentir), habite encore au douze de Vimpasse Claude-Bernard, Je vous serais obligé de bien vouloir vous rendre a cette adresse et de demander a voir le susdit. (Vous trouverez facilement, romancier que vous étes, un prétexte pour vous introduire.) I! m importe de connaitre : 1° ce que fait le jeune homme ; 2° ce qu'il compte faire (a-t-il de l’ambition? de quel ordre?) , 3° Enfin vous m’indiquerez quels vous paraissent étre ses ressources, ses facultés, ses appétits, SeS gouts... Ne chercher pas a me voir pour Vinslant : je suis d’humeur chagrine. Ces renseignements aussi bien pouvez-vous me les écrire en quelques mots. S’il me prend désir de causer, ou si je me sens pres du grand départ, je vous ferai signe. Je vous embrasse. Juste-Agénor de BARAGLIOUL. P.*S. — Ne /aissex point paraitre que vous venex de ma part; le jeune homme m°ignore et doit continuer de m’ignorer. Lafcadio Wluiki a présentement dix-neuf ans. Sujet roumain. Orphelin. J'ai parcourn votre dernier livre. Si, apres cela, vous n’entrez pas al Académie, vous étes impardonnable d’avoir écrit ces sor- netles. On ne pouvait le nier : le dernier livre de Julius avait mauvaise presse. Bien qu’il fat fatigué, le romancier pat- JULIUS DE BARAGLIOUL — 45 courut les découputes des journaux ot |’on citait son nom - sans bienveillance. Puis il ouvrit une fenétre et respira l’air brumeux de la nuit. Les fenétres du cabinet de Julius donnaient sur des jardins d’ambassade, bassins d’ombre lusttale ou les yeux et l’esprit se lavaient des vilenies du monde et de la rue. Il égouta quelques instants le chant pur d’un merle invisible. Puis rentra dans la chambre ot Mat- guerite reposait déja. Comme il redoutait l’insomnie il prit sur la commode un flacon de fleur d’oranger dont il faisait fréquent usage. Soucieux des prévenances conjugales, il avait pris cette précaution de poser en contrebas de la dormeuse la lampe a la méche baissée; mais un léger tintement du cristal, lorsque, ayant bu, il reposa le verte, atteignit au profond de son engourdissement Marguerite qui, poussant un gémissement animal, se tourna du cété du mur. Julius, heureux de la tenir pour éveillée, s’approcha d’elle et, tout en se déshabillant : — Veux-tu savoir comment mon peére parle de mon livre? — Mon cher ami, ton pauvre pére n’a aucun sentiment littéraire, tu me I’as dit cent fois, murmutra Marguerite qu. ne demandait qu’a dormir. Mais Julius avait trop gros coeur; — Il dit que je suis inqualifiable d’avoir écrit ces sor- nettes. Il y-eut un assez long silence ot Marguerite plongea, perdant de vue toute littérature; et déja Julius prenait son parti d’étre seul; mais elle fit, pat amour pour lui, un grand effort, et revenant a la surface : — J’espére que tu ne-vas pas te faire du mauvais sang. — Je prends la chose trés froidement, tu le vois bien, reprit aussitét Julius. Mais ce n’est tout de méme pas 4 mon 46 LES CAVES: DU VATIGAN pére, je trouve, qu’il convient de s’exprimer ainsi; 4 mon pére moins qu’a tout autre; et, précisément a propos de ce livre qui n’est, 4 proprement parler, qu’un monument en son honneur. N’était-ce pas, précisément, en effet, la carriére si repré- sentative du vieux diplomate que Julius avait retracée dans ce livre? En regard des turbulences romantiques, n’y avait- il pas magnifié la digne, calme, classique, 4 la fois politique et familiale existence de Juste-Agénor? — Tu n’as heureusement pas écrit ce livre pour qu’il t’en sache efé. — Il me fait entendre que j’ai écrit !Air des Cimes pour entrer a l’Académie. — Et quand cela serait! Et quand tu entrerais a l’Aca- démie pour avoir écrit un beau livre! puis sur un ton de pitié : — Enfin! espérons que les journaux et les revues sauront linstruire. Julius éclata — Les journaux! parlons-en!... les revues! et furieu- sement, vers Marguerite, comme s’il y allait de sa faute a elle, avec un rire amer : — On mVéreinte de toutes parts. Du coup. Marguerite se réveilla complétement. — Tu as recu beaucoup de critiques? demanda-t-elle avec sollicitude. — Et des éloges, d’une émouvante hypocrisie. — Comme tu faisais bien de les mépriser, ces journa- listes! Mais souviens-toi de ce que t’a écrit avant-hier Mvde Vogud': Une plume comme ‘3 votre défend la France comme une épée. ’ — Une plume comme la votre, contre la barbarie qui nous menace, défend la France mieux qu’une épée’ reCtifia Julius. JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 47. — Et le cardinal André, en te promettant sa Voix, t’a affirmé derniérement encore que tu avais derriére toi toute lV Eglise. — Voila qui me fait une belle jambe! — Mon ami...! : Re — Nous venons de voir avec Anthime ce que valait la haute protection du clergé. — Julius, tu deviens amer. Tu m’as souvent dit que tu ne _- travaillais pas en vue de la récompense; ni de l’approbation des autres, et que la tienne te suffisait; tu as méme écrit la-dessus de trés belles pages. — Je sais, je sais, fit Julius impatienteé. Son tourment profond n’avait que faire de ces tisanes. Il passa dans le cabinet de toilette. Pourquoi se laissait-il aller devant sa femme 4 ce débor- dement pitoyable? Son souci, qui n’est point de la nature de ceux que les épouses savent dorloter et complaindre, par fierté, pat vergogne, il devrait l’enfermer en son cceu:, “Sornettes!”” Le mot, tandis qu’il se lavait les dente, battait ses tempes, bousculait ses plus nobles pensées. Et qu’importait ce dernier livre. Il oubliait la phrase de son pére : du moins il oubliait que cette phrase vint de son pere:., Une interrogation affreuse, pour la premiére fois“ Ss) de_sa vie, se $0 ulevait en. lui — en Jui gui _n’avait jamais tencontré jusqu’alors qu’apptobation et_sourires mete C doute sur la sincérité de ces sourites, sut la valeur mp cette approbation, sur la valeur de ses ouvrages, sur la réalité de , sa_pensée, sur l’authenticité de _sa_vie. Il rentra dans la chambre, tenant distraitement d’une main le verre 4 dents, de l’autre la brosse; il posa le verte, 4 demi plein d’une eau rose, sur la commode, la brosse dans le verte, et s’assit devant un petit bonheur-du- jour en érable ou Marguerite avait accoutumé d’éctite sa is i ee 48 LES CAVES DU VATICAN correspondance. II saisit le porte-plume de son épouse; sur un papier violatre et délicatement parfumé commenga : Mon cher pere, Je trouve votre mot ce soir en rentrant. Des demain je m’ac- quitterai de cette mission que vous me confiex et que f espere mener 4 votre satisfattion, désireux de vous prouver ainsi mon dévouement. Car Julius est une de ces nobles natures qui, sous le froissement, manifestent leur vraie grandeur. Puis, rejetant le haut du corps en arri¢re, il demeura quelques instants, balancant sa phrase, la plume levée : I/ mest dur de voir suspetter précisément par vous un désinté- ressement Gul... Non. Plutot : Pensex-vous que j’attache moins de prix a cette probité littéraire Gules. La phrase ne venait pas. Julius était en costume de nuit; il sentit qu’il allait prendre foid, froissa le papier, reprit le verte a dents et l’alla poser dans le cabinet de toilette, tandis qu’il jetait le papier froissé dans le seau. Sur le point de monter au lit, il toucha l’épaule de sa femme. — Et toi, qu’est-ce que tu en penses, de mon livre? Marguerite entrouvrit un ceil morne. Julius dut répéter sa question. Marguerite, se retournant 4 demi, le regarda. Les sourcils relevés sous un amas de rides, les lévtes contractées, Julius faisait pitié. — Mais qu’est-ce que tu as, mon ami? Quoi! tu crois done vraiment que ton dernier livre est moins bon que les, auttes? Ce n’était pas une réponse, cela; Marguerite se ‘adiolail — Je crois que les autres ne sont pas meilleurs que celui-ci, na! JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 49 — Oh! alors!... Et Marguerite, devant ces excés, perdant cceur et sentant ses tendres arguments inutiles, se retourna vers |’ombre et rendormit. II _- Malgré certaine curiosité professionnelle et la flatteuse illusion que rien d’humain ne lui devait demeurer étranger, Julius était peu descendu jusqu’a présent hors des coutumes de sa classe et n’avait guere eu de rapports qu’avec des gens de son milieu. L’occasion, plutdt que le gout, lui manquait. Sur le point de sortir pour cette visite, Julius se rendit compte qu’il n’avait point non plus tout 4 fait le costume qu’il y fallait. Son pardessus, son plastron, son chapeau cronstadt méme, présentaient je ne sais quoi de décent, de restreint et de distingué... Mais peut-étre, aprés tout, valait-il mieux que sa mise n’invitat pas a trop brusque familiarité le jeune homme. C’est par les propos, pensait-il, qu’il sied de l’amener a confiance. Et, tout en se dirigeant vers |’impasse Claude-Bernard, Julius imaginait avec quelles précautions, sous quel prétexte, ‘s’introduire et pousser son inquisition. Que pouvait bien avoir affaire avec ce Lafcadio le comte Juste-Agénor de Baraglioul? La question bourdonnait autour de Julius, importune, Ce n’est pas maintenant qu’il venait d’achever d’écrire la vie de son pére, qu’il allait se permettre des questions a son sujet. Il n’en voulait savoir que ce que son pére voudrait lui dire. Ces derniéres années le comte était devenu taciturne, mais il n’avait jamais été cachottier. Une averse surprit Julius tandis qu’il traversait le Luxembourg, : - ; 4 +E ~ so ' LES CAVES DU VATICAN - - Impasse Claude-Bernard, devant la porte du douze, un fiacte Stationnait ot Julius, en passant, put distinguer, sous un trop grand chapeau, une dame 4 toilette un peu tapageuse. Son cceut battit tandis qu’il jetait le nom de Lafcadio Wluiki au portier de la maison meublée; il semblait au romancier qu’il s’enfongat dans l’aventure; mais, tandis qu’il montait V’escalier, la médiocrité du lieu, l’insignifiance du décor le rebutérent; sa curiosité qui ne trouvait ob s’alimenter fléchissait et cédait 4 la répugnance. Au quatri¢me étage le couloir sans tapis, qui ne recevait de jour que pat la cage de l’escalier, 4 quelques pas du _palier faisait coude; de droite et de gauche, des portes “closes y donnaient; celle du fond, entrouverte, laissait passer un mince rai de jour. Julius frappa; en vain; timide- ment poussa la porte un peu plus; personne dans la chambre. Julius redescendit. — S’il n’est pas 1a, il ne tardera pas a rentrer, avait dit le portier, La pluie tombait 4 flots. Dans le vestibule, en face de Vescalier, ouvrait un salon d’attente ou Julius allait péné- . tret; l’odeur poisseuse, l’aspect désespéré du lieu le recu- lérent jusqu’a penser qu’il eat aussi bien pu pousser la ‘ porte, la-haut, et de pied ferme attendre le jeune homme dans la chambre. Julius remonta. Comme il tournait 4 nouveau le corridor, une femme sortit de la chambre voisine de celle du fond, Julius donna contte elle et s’excusa, — Vous désirez?... — Monsieur Wluiki, c’est bien ici? — Il est sorti. — Ah! fit Julius, sur un ton de contrariété si vive que la femme Iii demanda : JULIUS DE BARAGLIOUL — ee — Crest pressé, ce que vous aviez 4 lui dire? Julius, uniquement armé pour affronter Vinconnu Lafcadio, restait décontenancé; pourtant l’occasion était belle; cette femme, peut-étre, en savait long sur le jeune homme; s’il savait la faire parler... — C’est un renseignement que je voulais lui demander. _— De la part de qui? _“ Me croirait-elle de la police? ” pensa Julius. — Je suis le comte Julius de Baraglioul, dit-il d’une voix un peu solennelle, en soulevant légérement son‘chapeau. — Oh! Monsieur le comte... Je vous demande bien pardon de ne pas vous avoir... Dans ce couloir il fait si sombre! Donnez-yous la peine d’entrer. (Elle poussa la porte du fond). Lafcadio ne doit pas tarder a... Il a seule- ment été jusque chez le... Oh! permettez!... Et, comme Julius allait entrer, elle s’élanga d’abord dans la piéce, vers un pantalon de femme, indiscrétement étalé sur une chaise, que ne parvenant pas 4 dissimuler, elle s’efforca du moins de réduire. — Ces dans un tel désordre, ici... — Laissez! laissez! Je suis habitué, disait complai- samment Julius. Carola Venitequa était une jeune femme assez forte, ou mieux : un peu grasse, mais bien faite et saine d’aspect, de traits communs mais non vulgaires et passablement enga- geants, au regard animal et doux, 4 la voix bélante. Comme elle était préte 4 sortir, un petit feutre mou la coiffait; sut son corsage en forme de blouse, qu’un nceud marin coupait par le milieu, elle portait un col d’homme et des poignets blancs. — Il y a longtemps que vous connaissez M. Wluiki? — Je pourrais peut-étre lui faire votre commission? reprenait-elle sans répondre. 52 LES CAVES DU VATICAN — Voili....J’aurais voulu savoir s’il est trés occupé pour le moment! — (Ca dépend des jours. — Patce que, s’il avait eu un peu de temps de libre, je pensais lui demander de... s’occuper pour moi d’un petit travail. .— Dans quel genre? — Eh bien! précisément, voild... J’aurais voulu Pabord connaitre un peu le genre de ses occupations. La question était sans astuce, mais l’apparence de Carola n’invitait guére aux subtilités. Cependant le comte de Baraglioul avait recouvré son assurance; il était assis a présent sur la chaise qu’avait débarrassée Carola, et celle-ci, ptés de lui, accotée contre la table, déja commengait de patler, lorsqu’un grand bruit se fit dans le corridor : la porte s’ouvrit avec fracas et cette femme parut, que Julius avait apercgue dans la voiture. — J’en étais stire, dit-elle; quand je l’ai vu monter... Et Carola, tout aussitdt, -s’écartant un peu de Julius : — Mais pas du tout, ma chére... nous causions. Mon amie Bertha Grand-Marnier; Monsieur le comte... pardon! voila que j’ai oublié votre nom! — Peu importe, fit Julius, un peu contraint, en serrant la main gantée que Bertha lui tendait. — Présente-moi aussi, dit Carola... — Ecoute, ma petite : voila une heure qu’on nous attend, reprit Vautre, aprés avoir présenté son amie. Si tu veux causer avec Monsieur, emméne-le : j’ai une voiture. — Mais ce n’est pas moi qu’il venait voir. — Alors viens! Vous dinerez ce soit avec nous?... — Je regrette beaucoup. — Excusez-moi, Monsieur, dit Carola rougissante, et = JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 53 ptessée 4 présent d’emmener son amie. Lafcadio va rentrer d’un moment 4 /’autre. Les deux femmes en sortant avaient laissé la porte ouverte; sans tapis, le couloir était sonore; le coude qu’il faisait empéchait qu’on ne vit venir; mais on entendait approcher. _ — Aprés tout, mieux que la femme encore, la chambre Me tenseignera, j’espére, se dit Julius. Tranquillement il —S_ sl commenga d’examiner. Presque rien dans cette banale chambre meublée ne se prétait hélas! 4 sa curiosité malexperte : Pas de bibliothéque, pas de cadres aux murs. Sur la che- minée, la Mo// Flanders de Daniel Defoe, en anglais, dans une vile édition coupée seulement aux deux tiers, et les Novelle d’Anton-Francesco Grazzini, dit le Lasca, en ita- lien. Ces deux livres intriguérent Julius. A cdété d’eux, derriére un flacon d’alcool de menthe, une photographie ne V’inguiéta pas moins : sur une plage de sable, une femme, non plus trés jeune, mais étrangement belle, penchée au bras d’un homme de type anglais trés accusé, élégant et svelte, en costume de sport; a leurs pieds, assis sur une dérissoire renversée, un robuste enfant d’une quinzaine d’années, aux épais cheveux clairs en désordre, l’air effronté, rieur, et completement nu. Julius prit la photographie et l’approcha du jour pour lire, au coin de. droite, quelques mots pAlis : Duino; juillet 1886, — qui ne lui apprirent pas grand-chose, bien qu’il se souvint que Duino est une petite bourgade sur le littoral autrichien de I’Adriatique. Hochant la téte de haut en bas et les lévtes pincées, il teposa la photographie. Dans l’atre froid de la cheminée se réfugiaient une boite de farine d’avoine, un sac de lentilles et un sac de riz; dressé contre 54 LES CAVES DU VATICAN le mur, un peu plus loin, un échiquier. Rien ne laissait entrevoir 4 Julius le genre d’études ou d’occupation aux- quelles ce jeune homme-employait ses joutnées. Lafcadio venait apparemment de déjeuner; sur une table, dans une petite casserole, au-dessus d’un réchaud a essence, ttempait encore ce petit ceuf creux, en meétal perforé, dont se servent pour préparer leur thé les touristes soucieux du moindte bagage; et des miettes autour d’une tasse salie. Julius s’approcha de la table; la table avait un tiroir et le tiroir avait sa clef... . Je ne voudrais pas qu’on se méprit sur le caractére de Julius, 4 ce qui va suivre : Julius n’était rien moins qu’indiscret; il respe€tait, de la vie de chacun, ce revéte- ment qu’il plait 4 chacun de lui donner; il tenait en grand respect les décences. Mais, devant l’ordre de son pére, il devait plier son humeur. Il attendit encore un instant, prétant l’oreille, puis, n’entendant rien venir — contre son eré, contre ses principes, mais avec le sentiment délicat du devoir, — il amena le tiroir de la table dont la clef n’était pas tournée. Un carnet relié en cuir de Russie se trouvait la; que prit Julius et qu’il ouvrit. I] lut sur la premiére page ces mots, de la méme écriture que ceux de la photographie : A Cadio, pour qu’il y inscrive ses comptes, A mon loyal compagnon, son vieux oncle. Faby. et pfesque sans intervalle, au-dessous, d’une écriture un peu enfantine, sage, droite et réguliére Duino. Ce matin, 10 juillet 86, lord Fabian eft venu nous repoindre ici. I/ m’apporte une périssoire, une carabine et ce beau carnet. . JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 5; Rien d’autre sur cette premiére page. Sur la troisiéme page, a la date du 29 ao#f, on lisait : Rendu 4 brasses @ Faby. — Et le lendemain : Rendu 12 brasses... Julius comprit qu’il n’y avait la qu’un catnet d’entraine- ment. La liste des jours, toutefois, s’interrompait bientét, et, _ aprés une page blanche, on lisait : ile ial 20 septembre : Départ d’ Alger pour l Aures. Puis quelques indications de lieux et de dates : et, enfin, cette derniére indication : 5 offobre :° Retour a El Kantara. 50 kilom. on horseback, sans arrét. Julius tourna quelques feuillets blancs; mais un peu plus loin le carnet semblait reprendre a neuf. En maniére de nouveau titre, au chef d’une page était écrit en caraétéres plus grands et appliqués : QUI INCOMINCIA IL LIBRO DELLA NOVA ESIGENZA E DELLA SUPREMA VIRTU. Puis au-dessous, en guise d’épigraphe : “Tanto quanto se ne tagha” Boccacio, Devant l’expression d’idées morales l’intérét de Julius s’éveillait brusquement; c’était gibier pour lui. Mais dés la page suivante il fut dégu : on retombait dans la compta- bilité. Pourtant, c’était une comptabilité d’un autre ordre. On lisait, sans plus d’indication de dates ni de lieux : sons: LES CAVES DU VATICAN Pour avoir gagné Protos aux échecs = 1 punta. Pour avoir lausé voir que je parlais italien = 3 punte. Pour avoir répondu avant Protos = 1 p. Pour avoir en le dernier mot = 1 p. Pour avoir pleuré en apprenant la mort de Faby = 4 p. > Julius, qui lisait hativement, prit “punta” pour une piéce de monnaie étrangére et ne vit dans ces comptes qu’un puéril et mesquin marchandage de mérites et de rétributions. Puis, de nouveau, les comptes cessaient. _Julius tournait encore la page, lisait : Ce 4 avril, conversation avec Protos : “ Comprends-tu ce qu'il y a dans ces mots ; PASSER OUTRB~”? La s’arrétait l’éctiture. ; Julius haussa les épaules, serra les lévres, hocha la téte et remit en place le cahier. Il tira sa montre, se leva, s’appro- cha de la fenétre, regarda dehors; la pluie avait cessé. Il se dirigea vers le coin de la chambre ou, en entrant, il avait posé son parapluie; c’est 4 ce Moment qu’il vit, appuyé un peu en retrait dans l’embrasure de la porte, un beau jeune homme blond qui l’observait en souriant. I & L’adolescent de la photographie avait 4 peine mari; Juste-Agénor avait dit : dix-neuf ans; on ne lui en edt pas donné plus de seize. Certainement Lafcadio, venait seu- lement d’arriver; en remettant 4 sa place le catnet, Julius avait déja levé les yeux vers la porte et n’avait vu personne; mais comment ne |’avait-il pas entendu approcher? alors, instinctivement, regardant les pieds du jeune homme, Julius vit qu’en guise de bottines il avait chaussé des caoutchoucs. JULIUS DE BARAGLIOUL $7 Lafcadio souriait d’un sourire qui n’avait rien d’hostile; il semblait plutot amusé, mais ironique; il avait gardé sur la téte une casquette de voyage, mais, dés qu’il rencontra le regard de Julius, se découvrit et s’inclina cérémionieuse- ment. — Monsieur Wluiki? demanda Julius. Le jeune homme s’inclina de nouveau sans répondre. — Pardonnez-moi de m’étre inégtallé dans votre chambre a vous attendre. A vrai dite, je n’autais pas osé y entrer de moi-méme et si l’on ne m’y avait introduit. Julius parlait plus vite et plus haut que de coutume, pour se prouver qu’il n’était point géné. Le front de Lafcad.o se fronga presque insensiblement; il alla vers le parapluie de Julius; sans mot dire, le prit et le mit 4 ruisseler dans le couloir; puis, rentrant dans la chambre, fit signe a Julius de s’asseoir. 5 — Sans doute vous étonnez-vous de me voir? Lafcadio tira tranquillement une cigarette d’un étui d’argent et l’alluma. — Jem’en vais vous expliquer en peu de mots les raisons qui m’aménent, et que vous allez comprendre trés vite... Plus il parlait, plus il sentait se volatiliser son assurance. — Voici... Mais permettez d’abord que je me nomme; — puis, comme géné d’avoir a prononcer son nom, 11 tira de son gilet une carte et la tendit a Lafcadio, qui la posa, sans la regarder, sur la table. — Je suis... Je viens d’achever un travail assez impor- tant; c’est un petit travail que je n’ai pas le temps de mettre au net moi-méme. Quelqu’un m’a parlé de vous comme ayant une excellente écriture, et j’ai pensé que, d’autre patt — ici le regard de Julius circula éloquemment 4 travers le dénuement de la piéce — j’ai pensé que vous ne seriez peut-étre pas faché de... 58 LES CAVES .DU VATICAN — Il n’y a personne a Paris, interrompit alots Lafcadio, petsonne qui ait pu vous parler de mon écriture. — Il _ porta alors les yeux sur le tiroir ou Julius avait, sans s’en douter, fait sauter un imperceptible sceau de cite molle, puis tournant violemment la clef dans la serrure et la mettant ensuite dans sa poche : — personne qui ait le droit d’en parler, reprit-il, en regardant Julius rougir. —- D’autre part (il parlait trés lentement, comme bétemept, ‘sans intonation aucune), je ne discerne pas encore nettement les taisons que peut avoir Monsieur... (il tegatda la carte), que peut avoir de s’intéresser particuli¢rement 4 moi le comte Julius de Baraglioul. Cependant (et sa voix soudain, a l’instar de celle de Julius, se fit on@tueuse et flexible), votre proposition mérite d’étre prise en considération par quel- qu’un qui a besoin d’argent, ainsi qu’il ne vous a pas échappé. (Il se leva.) — Permettez-moi, Monsieur, de venir vous porter ma réponse demain matin. L’invite a sortit était nette. Julius se sentait en trop mauvaise postute pour a il prit son chapeau, hésita un instant : — J’aurais voulu causet avec vous davantage, dit-il gauchement. Permettez-moi d’espérer que demain... Je vous attendrai dés dix heures. Lafcadio s’inclina. Sit6t que Julius eut tourné le couloir, Lafcadio repoussa la porte et tira le verrou. Il courut au tiroir, sortit son cahier, l’ouvrit a la derniére page indiscréte et, juste au point ot, depuis bien des mois, il l’avait laissé, il écrivit, au. crayon d’une grande écriture cabrée, tres différente de la ptemiére : Pour avoir laissé Olibrius fourrer son sale nex dans ce aarveat = I punta. JULIUS DE BARAGLIOUL~ $9 Il tira de sa poche un canif, dont une lame trés effilée ne formait plus qu’une sorte de court poincon, la flamba sur une allumette et, a travers la poche de sa culotte, d’un coup, se l’enfonga droit dans la cuisse. Il ne put réprimer une grimace. Mais cela ne lui suffit pas. Au-dessous de sa phrase, sans s’asseoir, penché sur la table, il récrivit : Et pour lui avoir montré que je le savais = 2 punte. Cette fois il hésita; détacha sa culotte et la rabattit de cété. Il regarda sa cuisse ou la petite blessure qu’il venait de faire saignait; il examina d’anciennes cicatrices qui, tout autour, laissaient comme des traces de vaccin. Il flamba la lame a nouveau, puis, trés vite, par deux fois, l’enfonga derechef dans sa chair. — Je ne prenais pas tant de précautions autrefois, se dit-il en allant au flacon d’alcool de menthe, dont il vetsa quelques gouttes sur les plaies. Sa colére était un peu calmée, lorsque, en reposant le flacon, il remarqua que la photographie qui le représentait avec sa mére n’était plus tout a fait a la méme place. Alors il la saisit, la contempla une derniére fois avec une sorte de détresse, puis, tandis qu’un flot de sang lui montait au visage, la déchira rageusement. Il voulut mettre le feu aux mofceaux; mais ceux-ci prenaient mal la flamme; alors, débarrassant la cheminée des sacs qui l’encombraient, il posa dans le foyer, en guise de chenets, ses deux seuls livres, dépega, lacéra, chiffonna son carnet, jeta, par-dessus, son image et alluma le tout, Le visage contre la flamme, il se persuadait que, ces souvenirs, il les voyait briler avec un contentement indi- cible; mais quand il se releva, aprés que tout fut en cendre, la téte lui tournait un peu. La chambre était pleine de fumée. Il alla a sa toilette et s’épongea le front. 60 LES CAVES DU VATICAN A présent, il considérait la petite carte de visite d’un ceil | plus clair. , — Comte Julius de Baraglioul, répétait-il. Dapprima importa sapere chi é. ‘Il atracha le foulatd qu’il portait en guise de cravate et de col, défit 4 demi sa chemise et, devant la -fenétre ouvette, laissa l’air frais baigner ses flancs. Puis, soudain ptessé de sortir, promptement chaussé, cravaté, coiffé d’un décent feutre gris — apaisé et civilisé dans la mesure du possible, — Lafcadio ferma derriére lui la porte de sa chambre et s‘achemina vets la place Saint-Sulpice. La, en face de la maitie, a la bibliothéque Cardinal, il trouverait sans doute les renseignements qu’il souhaitait. IV En passant sous |’Odéon, le roman de Julius, exposé, frappa ses regards; c’était un livre 4 couverture jaune, dont aspect seul ett fait bailler Lafcadio tout autre jour. Il tata son gousset et jeta un écu de cent sous sur le comptoir, — Quel beau feu pour ce soir! pensa-t-il, en emportant livre et monnaie. A la bibliothéque, un “ ditionnaite des contemporains ” retracait en peu de mots la carriére amorphe de Julius, donnait les titres de ses ouvtages, les louait en termes convenus, propres a rebuter tout désir, Pouah! fit Lafcadio... Il allait refermer le di&tionnaire, quand trois mots de l’article précédent entrevus le firent sursauter. Quelques lignes au-dessus de : Julius de Baraglionl (V™*®), dans la biographie de Juste- Agénor, Lafcadio lisait : “ Miniffre a Buchareft en 1873.” JULIUS DE BARAGLIOUL G1 Qu’avaient ces simples mots a faire ainsi battre son cceur?. Lafcadio, a qui sa mére avait donné cing oncles, n’avait jamais connu son péte; il acceptait de le tenir pour mott et s’€tait toujours abstenu de questionner 4 son sujet. Quant aux oncles (chacun de nationalité différente, et trois d’entre eux dans la diplomatie), il s’était assez vite avisé qu’ils n’avaient avec lui d’autre parenté que celle qu’il plaisait 4 la belle Wanda de leur préter. Or Lafcadio venait de prendre dix-neuf ans. Il était né a Bucharest en 1874, précisément a la fin de la seconde année ot le comte de Bataglioul y avait été retenu par ses fonctions. Mis en éveil par cette visite Jy Nab aeld de Julius, comment n’aurait-il pas vu 14 plus qu’une fortuite coinci- dence? Il fit un grand effort pour lire l’article Juste-Agénor; mais les lignes tourbillonnaient devant ses yeux; tout au moins comprit-il que le comte de Baraglioul, pére de Julius, était un homme considérable. Une joie insolente éclata dans son cceur, y menant un tel tapage qu’il pensa qu’on allait Ventendre au-dehors., Mais non! ce vétement de chair était décidément solide, imperméable. Il considéra sournoisement ses voisins, habitués de la salle de le@ture, tous absorbés dans leur travail Stupide... Il calculait : “ né en 1821, le comte aurait so:xante-douze ans. Ma chi sa se vive ancore?...” \l remit en place le dictionnaire et sortit. L’azur se dégageait de quelques nuages légets que bousculait une brise assez vive. “Importa di domesticare questo nuovo proposito”, se dit Lafcadio, qui prisait pat-dessus tout la libre disposition de soi-méme; et, déses- pérant de mettre au pas cette turbulente pensée, il résolut ... de la bannir pour un moment de sa cervelle. Il titra de sa poche le roman de Julius et fit un grand effort pour s’y distraire; mais le livre était sans détour ni mystére, et 62 LES. CAVES ‘DU VATICAN tien n’était moins propre 4 lui permettre de s’échappert. — C’est pourtant chez l’auteur de ce/a que demain je m’en vais jouer au secrétaire! se répétait-il malgré lui. Il acheta le journal 4 un kiosque, et entra dans le Luxem- bourg. Les bancs étaient trempés; il ouvrit le livre, s’assit dessus et déploya le journal pour lire les faits divers. Tout de suite comme s’il avait su devoir les trouver 1a, ses yeux tombérent sur ces lignes : La santé du comte Juste-Agénor de Baraglioul, qui, comme lon sait, avait donné de graves inquiétudes ces derniers jours, semble devoir se remettre; son état reste néanmoins encore précaire et ne lui permet de recevoir que quelques intimes. Lafcadio bondit de dessus le banc; en un instant sa réso- lution fut prise. Oubliant le livre, il s’élanga vers une papeterie de la rue Médicis ot il se souvenait d’avoir vu, a la devanture, promettre des cartes de visite a la minute, a 3 francs le cent. \1 souriait en marchant; la hardiesse de son projet subit ’amusait, car il était en mal d’aventure. — Combien de temps pour me livrer un cent de cartes? demanda-t-il au marchand. — Vous les aurez avant la nuit. — Je paie double si vous les livrez dés 2 heures. Le marchand feignit de consulter son livre de commandes: — Pour vous obliger.., oui, vous pourrez passer les prendre a 2 heures. A quel nom? Alors, sur la feuille que lui tendit Phomme, sans trembler, sans rougir, mais le cur un peu sursautant, il signa LAFCADIO DE BARAGLIOUL — Ce faquin ne me prend pas au sérieux, se dit-il en partant, piqué de ne recevoir pas un salut plus profond du fournisseur. Puis, comme il passait devant la glace d’une ~ ey ? JULIUS DE BARAGLIOUL. 63 devanture : — II faut reconnaitre que je n’ai guéte I’air Baraglioul! Nous tacherons d’ici tantét de nous faire plus ressemblant. Il n’était pas midi. Lafcadio, qu’une exaltation fantasque emplissait, ne se sentait point d’appétit encore. — Marchons un peu, d’abord, ou je vais m’envoler, pensait-il. Et gardons le milieu de la chaussée; si je m’ap- proche d’eux, ces passants vont s’apercevoir que je les dépasse énormément de la téte. Une supériorité de plus a cacher. On n’a jamais fini de parfaire un apprensss. a Il entra dans un bureau de poste. — Place Malesherbes... ce sera pour tantdt! se aie en relevant dans un annuaire l’adresse du comte Juste-Agénor. — Mais qui m’empéche ce matin de pousser une reconnais- sance jusqu’a la rue de Verneuil? (c’était l’adresse inscrite sur la carte de Julius). Lafcadio connaissait ce quartier et l’aimait; quittant les tues trop fréquentées, il fit détour par la tranquille rue Vaneau ou sa plus jeune joie pourrait respirer mieux a l’aise. Comme il tournait la rue de Babylone il vit des gens courir : prés de l’impasse Oudinot un attroupement se formait devant une maison 4 deux étages d’ou sortait une assez maussade fumeée. Il se forca de ne point allonger le pas maleré qu’il leit trés élastique... Lafcadio, mon ami, vous donnez dans un fait divers et ma plume vous abandonne, N’attendez pas que je rapporte les ptopos interrompus d’une foule, les cris... Pénétrant, traversant cette tourbe comme une anguille, Lafcadio parvint au premier tang. La sanglotait une pau- vresse agenouillée. — Mes enfants! mes petits enfants! disait-elle. _ Une jeune fille la soutenait, dont la mise simplement élégante dénongait qu’elle n’était point sa patente; trés 64 LES CAVES DU VATICAN pale, et si belle qu’aussitdt attiré par elle Lafcadio I’inter- rogea. : — Non, Monsieur, je ne la connais pas. Tout ce que j'ai compris, c’est que ses deux petits enfants sont dans cette chambre au second, ot bientét vont atteindre les flammes; elles ont conquis l’escalier; on a prévenu les pompiets, mais, le temps qu’ils viennent, la fumée aura étouffé ces petits... Dites, Monsieur, ne serait-il pourtant pas possible d’atteindre au balcon par ce mur, et, voyez, en s’aidant de ce mince tuyau de descente? C’est un chemin qu’ont déja pris une fois des voleurs, disent ceux-ci; mais ce que d’autres ont fait pour voler, aucun ici, pour sauver des enfants, n’ose le faire. En vain j’ai promis cette bourse. Ah! que ne suis-je un homme!... Lafcadio n’en écouta pas plus long. Posant sa canne et son chapeau aux pieds de la jeune fille, il s’élanga. Pour agripper le sommet du mur il n’eut recours a l’aide de personne; une traction le rétablit; 4 présent, tout debout, il avangait sur cette créte, évitant les tessons qui la hérissaient par endroits. Mais l’ébahissement de la foule redoubla lorsque, sai- sissant le conduit vertical, on le vit s’élever a la force des bras, prenant a peine appui, de-ci, de-la, du bout des pieds aux pitons de support. Le voici qui touche au balcon, dont il empoigne d’une main la grille; la foule admire et ne tremble plus, car vraiment son aisance est parfaite. D’un coup d’épaule, il fait voler en éclats les carreaux; il disparait dans la piéce... Moment d’attente et d’angoisse indicible... Puis on le voit reparaitre, tenant un marmot pleurant dans ses bras. D’un drap de lit qu’il a déchiré et dont il a noué bout 4 bout les deux lés, il a fait une sorte de corde; il attache l’enfant, le descend jusqu’aux bras de sa mére éperdue. Le second a le méme sott... a JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 65 Quand Lafcadio descendit 4 son tour, Ja foule I’acclamait comme un héros : — On me prend pour un clown, pensa-t-il, exaspéré de se sentir rougir, et repouSsant l’ovation avec une mau- vaise grace brutale. Pourtant, lorsque la jeune fille, de laquelle il s’était de nouveau rapproché, lui tendit confu- sément, avec sa canne et son chapeau, cette bourse qu’elle avait promise, il la prit en souriant, et, l’ayant vidée des - soixante francs qu’elle contenait, tendit l’argent a la pauvré mére qui maintenant étouffait ses fils de baisers. — Me permettez-vous de garder la bourse en souvenir de vous, Mademoiselle? C’était une petite bourse brodée, qu’il baisa. Tous deux se regardérent un instant. La jeune fille semblait émue, plus pale encore et comme désireuse de parler. Mais brus- quement s’échappa Lafcadio, fendant la foule a coups de canne, l’air si froncé qu’on s’arréta presque’ aussitét de l’acclamer et de le suivre. Il regagna le’ Luxembourg, puis, aprés un sommaire repas au Gambrinus voisin de |’Odéon, remonta preste- ment dans sa chambre. Sous une latte du plancher, il dissi- mulait ses ressources; trois piéces de vingt francs et une de dix sortirent de la cachette. I) calcula : Cartes de visite : six francs. Une paite de gants : cing francs. Une cravate : cinq francs (et qu’est-ce que je trouverai de propre pour ce prix-1a?) Une paire de chaussures : trente-cinq francs (je ne leur demanderai pas long usage). Reste dix-neuf francs pour le fortuit. (Part horreur du devoir Lafcadio payait toujours comp- tant.) ANDRE GIDE. LES CAVES DU VATICAN. 3 66 LES CAVES DU VATICAN Il alla vets une atmoire et sortit un complet de souple cheviote sombre, de coupe patfaite, point fatigué : — Le malheur c’est que j’ai grandi, depuis... se dit-il en se tessouvenant de la brillante époque, non lointaine, ot le marquis de Gesvres, son dernier oncle, l’emmenait tout fringant chez ses fournisseurs. La malséance d’un vétement était pour Lafcadio cho- quante autant que pour le calviniste un mensonge. ? — Au plus ptessé Wabotd. Mon oncle de Gesvres disait qu’on reconnait homme aux chaussutes. f _Et par égard pour les souliers qu'il allait essayer, il commenga par changer de chaussettes. Vv Le comte Juste-Agénor de Baraglioul n’avait plus quitté depuis cinq ans son luxueux appartenant de la place Males- herbes. C’est la qu’il se préparait 4 mourir, errant pensi- vement dans ces salles encombrées de collections, ou, plus souvent, confiné dans sa chambre et prétant ses épaules et ses bras douloureux au bienfait des serviettes chaudes et des compresses sédatives. Un énorme foulard couleur madére enveloppait sa téte admirable en maniéte de turban, dont une extrémité restait flottante et rejoignait la dentelle de son col et l’épais gilet justaucorps de laine havane sur lequel sa barbe en cascade d’argent s’épandait. Ses pieds gantés de babouches en cuir blanc posaient sur un coussin d’eau chaude. Il plongeait tour 4 tour l’une et l’autre de ses mains exsangues dans un bain de sable bralant, au-dessous duquel une lampe a alcool veillait. Un chale gris couytrait ses genoux. Certainement il ressemblait a Julius; mais davantage encore 4 quelque portrait du Titien; JULIUS DE BARAGLIOUL 67 et Julius ne donnait de ses traits qu’une réplique affadie, comme il n’avait donné dans |’ Air des Cimes qu’une image édulcorée de sa vie, et réduite 4 Vinsignifiance. Juste-Agénor de Baraglioul buvait une tasse de tisane en écoutant une homélie du pére Avril, son confesseur, qu'il avait pris Vhabitude de consulter fréquemment; a ce moment, on frappa a la porte et le fidéle He&or, qui depuis vingt ans remplissait auprés de lui les fonctions de valet de pied, de garde-malade et au besoin de conseiller, apporita sur un plateau de laque une petite enveloppe fermée. — Ce Monsieur espére que Monsieur le comte voudra bien le recevoir. Juste-Agénor posa sa tasse, déchira l’enveloppe et en tira la carte de Lafcadio. Il la froissa nerveusement dans sa main : — Dites que... puis, se maitrisant : Un Monsieur? tu veux dire : un jeune homme? Enfin quel genre de personne eSt-ce? ; — Quelqu’un que Monsieur peut recevoir. — Mon cher abbé, dit le comte en se tournant vers le pére Avril, excusez-moi s’il me faut vous prier d’arréter 1a notre entretien; mais ne manquez pas de revenir demain; sans doute aurai-je du nouveau a vous apprendre, et je pense que vous serez satisfait. Il garda le front dans Ja main, tandis que le pére Avril se retirait par la porte du salon; puis, relevant enfin la téte : — Fais entrer. Lafcadio s’avanca dans la piéce le front haut, avec une mAle assurance; arrivé devant le vieillard, il s’inclina grave- ment. Comme il s’était promis de ne parler point avant d’avoir pris temps de compter jusqu’a douze, ce fut le comte qui commenga : 68 LES CAVES DU. VATICAN — D/’abord sachez, Monsieur, qu’il n’y a pas de Lafcadio de Bataglioul, dit-il en déchirant la catte et veuillez avertit Monsieur Lafcadio Wluiki, puisqu’il est de vos amis, que s’il s’avise de jouer de ces cartons, s’il ne les déchire pas tous comme je fais celui-ci (il le réduisit en trés petits morceaux qu'il jeta dans sa tasse vide), je le signale aussitot a la police, et le fais arréter comme un vulgaire flibustier. Vous m/’avez compris?... Maintenant venez au jour, que je vous regarde. . [ — Lafcadio Wluiki vous obéira, Monsieur. (Sa voix» trés déférente tremblait un peu.) Pardonnez le moyen quil a pris pour s’introduire auprés de vous; dans son esprit il n’est entré aucune intention malhonnéte. Il -voudtait vous convaincre qu’il métite... au moins votre estime. — Vous étes bien bati. Mais cet habit vous va mal, reprit le comte qui ne voulait avoir rien entendu, — Je ne m’étais donc pas mépris? dit, en hasardant un soutire, Lafcadio qui se prétait complaisamment a Vexamen. — Dieu metcil c’est 4 sa mére qu'il ressemble, murmura le vieux Baraglioul. Lafcadio prit son temps, puis, 4 voix presque basse et regardant le comte fixement : — Si je ne laisse pas trop paraitre, m’est-il tout a fait défendu de ressembler aussi a... — Je parlais du physique. Quand vous ne tiendriez pas de votre méte seulement, Dieu ne me laissera pas le temps de le teconnaitre. A ce moment le chile gris glissa de ses genoux 4 terre. Lafcadio s’élanga, et, tandis qu’il était courbé, sentit la main du vieux peser doucement sur son épaule. — Lafcadio Wluiki, reprit Juste-Agénor quand il fut JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 69 redressé, mes instants sont comptés; je ne Juttetai pas de finesse avec vous; cela me fatiguerait. Je consens que vous nme soyez pas béte; il me plait que vous ne soyez pas laid. Ce que vous venez de risquer annonce un peu de braverie, qui ne vous messied pas; j’ai d’abord cru a de |’impudence, mais votte voix, votre maintien me rassurent. Pour le _ teste, j’avais demandé a mon fils Julius de m’en instruire; mais je m’apergois que cela ne m’intéresse pas beaucoup, et m/importe moins que de vous avoir vu. Maintenant, Lafcadio, écoutez-moi : Aucun aéte civil, aucun papier ne témoigne de votre identité. J’ai pris soin de ne vous laisser les possibilités d’aucun recours. Non, ne protestez pas de vos sentiments, c’est inutile; ne m’interrompez pas. Votre silence jusqu’aujourd’hui m’est garant que votre méte avait su garder sa promesse de ne point vous parler de moi. C’est bien. Ainsi que j’en avais pris l’engagement vis-a-vis d’elle, vous connaitrez l’effet de ma reconnaissance. Par l’entremise de Julius, mon fils, nonobéstant les difficultés de la loi, je vous ferai tenir cette part d’héritage que j’ai dit 4 votre mére que je vous réserverais, C’est-a-dire que, sur mon autre enfant, la comtesse Guy de Saint-Prix, j’avan- tagerai mon fils Julius dans la mesure ou la loi m’y autorise, et précisément de la somme que je voudrais, a travers lui, vous laisser. Cela s’élévera, je pense, a... Mettons quarante mille livres de rente; je dois voir mon notaire tantét et jexaminerai ces chiffres avec lui... Asseyez-vous, si vous devez étre mieux pour m/’entendre. (Lafcadio venait de s’appuyer au bord de la table.) Julius peut s’opposer a tout cela; il a la loi pour lui; je compte sur son honnéteté pour n’en rien faire; je compte sur Ja votre pour ne jamais troubler ’ la famille de Julius, non plus que votre méte n’avait jamais troublé la mienne. Pour Julius et les siens, Lafcadio Wluiki seul existe. Je ne veux pas que vous portiez mon deuil. Mon 7O- LES CAVES DU VATICAN ~ enfant, ta famille est une grande chose fermée; vous ne serez jamais qu’un batard. Lafcadio ne s’était pas assis malgré |’invitation de son pére qui l’avait surpris chancelant; déja maitrisé le vertige, s’appuyait au rebord de la table ot posaient la tasse et les réchauds; il gardait une posture tres déférente. — Dites-moi, maintenant : vous avez donc vu ce matin mon fils Julius. Il vous a dit... — Il n’a rien dit précisément; j’ai deviné. : — Le maladroitl!... oh! c’est de l’autre que je parle. Devez-vous le revoir? cae — Il m’a prié en qualité de secrétaire. — Vous avez accepté? — Cela vous déplait-il? — .. Non, Mais je crois qu’il vaut mieux que vous ne vous... reconnaissiez pas. — Je le pensais aussi. Mais, sans le reconnaitre précisé- ment, je voudrais le connaitre un peu. — Vous n’avez pourtant pas l’intention, je suppose, de demeurer longtemps dans ces fonctions subalternes? — Le temps de me retourner, simplement, — Et aprés, qu’est-ce que vous comptez faire, mainte- nant que vous voici fortuné? — Ah! Monsieur, hier j’avais 4 peine de quoi manger; laissez-moi le temps de connaitre ma faim. A ce moment Heétor frappa 4 la porte : — C’est Monsieur le vicomte qui demande 4 voir Mon- sieur. Dois-je faite entrer? Le front du vieux se rembrunit; il garda le silence un instant, mais comme Lafcadio discrétement s’était levé et faisait mine de se retirer : — Restez! cria Juste-Agénor avec une violence qui conquit le jeune homme; puis, se tournant vers Hector : JULIUS DE BARAGLIOUL 71 — Ah! tant pis! Je lui avais pourtant bien recommandé de ne pas chercher 4 me voir... Dis-lui que je suis occupé, que... je lui écrirai. He€or s’inclina et sortit. Le vieux comte garda quelques instants les yeux clos; il semblait dormir, mais, a travers sa barbe, on pouvait Voir ses levres remuer. Enfin il releva ses paupiéres, tendit la main 4 Lafcadio et, d’une voix toute changée, adoucie et comme rompue : .5 Touchez ia, mon enfant. Vous devez me laisser, maintenant. — Ii me faut vous faire un aveu, dit Lafcadio en hésitant; pour me présenter décemment devant vous, j’ai vidé mes derniéres ressources. Si vous ne m’aidez pas, je ne sais “trop comment je dinerai ce soir; et:pas du tout comment demain... 4 moins que Monsieur votre fils... — Prenez toujours ceci, dit le comte en sortant cing cents francs d’un tiroir. — Eh bien! qu’attendez-vous? — J’aurais voulu vous demander encore... si je ne puis espéret de vous revoir? — Ma foil j’avoue que ¢a ne serait pas sans plaisir. Mais les révérendes personnes qui s’occupent de mon salut m/’entretiennent dans une humeur a faire passer mon plaisir en second, Quant a ma bénédiction, je m’en vais vous la donner tout de suite — et le vieux ouvrit ses bras pour |’ac- cueillir. Lafcadio, au lieu de se jeter dans les bras du comte, s’agenouilla pieusement devant lui, et, la téte dans ses genoux, sanglotant, tout tendresse aussitét sous |’étreinte, sentit fondre son coeur aux résolutions farouches. — Mon enfant, mon enfant, balbutiait le vieux, je suis en retard avec vous, — Quand Lafcadio se releva, son visage était plein de larmes. ; 72. ~~ ~LES CAVES DU VATICAN Comme il allait partir et mettait dans sa poche le billet qu’il n’avait pas pris aussitot, Lafcadio retrouva les cartes de visite et, les tendant au comte : — Tenez, voici tout le paquet. — J’ai confiance en vous; vous le déchirerez vous- méme. Adieu! d — C’aurait fait le meilleur des oncles, pensait Lafcadio en regagnant le quartier latin; —et méme avec quelque chose en plus, ajoutait-il avec un rien de mélancolie. — Bahl — Il sortit le paquet de cartes, l’ouvrit en éventail et le déchira d’un coup sans effort. — Je n’ai jamais eu de confiance dans les égouts, mur- muta-t-il en jetant “ Lafcadio” dans une bouche; et il ne ‘sta que deux bouches plus loin “ de Baraglioul ”. — N’importe, Baraglioul ou Wluiki, occupons-nous 4 liquider notre passé. Il connaissait, boulevard Saint-Michel, un bijoutier devant lequel Carola le forgait de s’arréter chaque jour. A Vinsolente devanture elle avait distingué, l’avant-veille, une paite de boutons de manchettes singuliers. Ils présen- taient — reliés deux a deux par une agrafe d’or et taillés dans un quattz étrange, sorte d’agate embrouillardée, qui ne laissait rien voir au travers d’elle, bien qu’elle parit transparente — quatre tétes de chat encerclées. Comme Venitequa poicait — avec cette forme de corsage masculin qu’on appelle costume tailleur, ainsi que je l’ai déja dit — des manchettes et comme elle avait le gout saugrenu, elle convoitait ces boutons. Ils n’étaient point tant amusants que bizarres; Lafcadio les trouvait affreux; il se fit irrité de les voir sur sa maitresse; mais du moment qu’il la quittait... Entrant dans la boutique il paya cent vingt francs ces boutons. — Un bout de papier s’il vous plait. Et, sur la feuille _— 7% 2 JULIUS DE BARAGLIOUL 73 que le marchand lui tendit, penché vers le comptoir, il écrivit : ~ AA Carola Venitequa eof ee es Pour la remercier d’avoir introduit /’inconnu dans ma chambre, et en la priant de ne plus y remettre les pieds. ; Le papier plié, il le glissa dans la boite ot le marchand empaqueta le bijou. — Ne précipitons rien, se dit-il, au moment de remettre da boite au concierge. Passons encore la nuit sous ce toit, ‘et contentons-nous pour ce soir de fermer notre porte 4 mademoiselle Carola. VI Julius de Baraglioul vivait sous le régime prolongé d’une morale provisoife, cette méme morale a laquelle se sou- mettait Descartes en attendant d’avoir bien établi les régles d’aprés lesquelles vivre et dépenser désormais. Mais ni le tempérament de Julius ne parlait avec une telle intransi- geanice, ni sa pensée avec une telle-autorité qu’il ett été jusqu’a présent beaucoup géné pour se tégler aux conve- nances. Il n’exigeait, tout compte fait, que du confott, dont ses succés d’homme de lettres faisaient partie. Au décri de son dernier livre, pour la premiere fois il ressentait de la piqtre. Il n’avait pas été peu mortifié en se voyant refuser accés auprés de son pére; il l’eGt été bien davantage s’il avait pu savoir qui venait de le devancer pres du vieux. En s’en retournant rue de Verneuil, il repoussait de plus en plus faiblement |’impertinente supposition qui déja l’avait importuné tandis qu’il se rendait chez Lafcadio. Lui aussi os LES CAVES DU VATICAN tapprochait faits et dates; lui aussi se refusait désormais 4 ne voit qu’une simple coincidence dans cette étrange con- jon@ion. Au reste la jeune grace de Lafcadio l’avait séduit, et bien qu’il se doutat que son pére, en faveur de ce frére batard, l’allait frustrer d’une parcelle de patrimoine, il ne se sentait 4 son égard aucune malveillance; méme i] ]’atten- dait ce matin avec une assez tendre et prévenante curiosité. Quant 4 Lafcadio, si ombrageux qu’il fit et réticent, cette tare occasion de parler le tentait; et le plaisir d’incom- moder un peu Julius. Car méme avec Protos il n’avait jamais été bien avant dans la confidence. Quel chemin il avait fait, depuis! Julius aprés tout ne lui déplaisait pas, si fantoche qu’il lui pardt; il était amusé de se savoir son frére, Comme il s’acheminait vers Ja demeure de Julius ce matin, lendemain du jour qu’il avait regu sa visite, il lui advint une assez bizarre aventute : Par amour du détour, poussé peut-étre par son génie, aussi pour fatiguer certaine turbulence de son esprit et de sa chair, et désireux de se présenter maitre de soi chez son frére, Lafcadio prenait pat le plus long; il avait suivi le boulevard des Invalides, était _ repassé prés du théatre de l’incendie, puis continuait par’ la rue de Bellechasse. — Trente-quatre rue de Verneuil, se répétait-il en matchant; quatre et trois, sept: le chiffte est bon. Il débouchait rue Saint-Dominique, a l’endroit ot cette rue coupe le boulevard Saint-Germain, lorsque, de l’autre cété du boulevard, il vit et crut aussitét reconnaitre cette jeune fille qui, depuis la veille, ne laissait pas d’occuper un peu sa pensée. Il pressa le pas aussitdt.., C’était elle! Il la rejoignit 4 l’extrémité de la courte rue de Villersexel, mais estimant qu’il serait peu Baraglioul de l’aborder, se contenta de lui sourite en s’inclinant un peu et soulevant discréte- \ JULIUS DE BARAGLIOUL 45 ment son chapeau; puis, passant rapidement, il trouva fort expédient de se jeter dans un bureau de tabac, tandis que la jeune fille, prenant de nouveau les devants, tournait dans la rue de |’Université. Quand Lafcadio ressortit du bureau st entra dans ladite rue 4 son tour, il regarda de droite et de gauche : la jeuneA fille avait disparu. — Lafcadio, mon ami, vous donnez \ dans le plus banal; si vous devez tomber atnoureux, ne J comptez pas sur ma plume pour peindre le désarroi de votre ceeur... Mais non : il eat trouvé malséant de commencer une poursuite; aussi bien ne voulait-il pas se présenter en retard chez Julius, et le détour qu’il venait de faire ne lui laissait plus le temps de muser. La rue de Verneuil heureu- sement était proche; la maison qu’occupait Julius, au pre- mier coin de rue. Lafcadio jeta le nom du comte au concierge et s’élanca dans l’escalier. Cependant Genevieve de Baraglioul, — car c’était elle, la fille ainée du comte Julius, qui revenait de I’hdpital des Enfants-Malades, ot elle allait tous les matins, — bien plus troublée que Lafcadio par cette nouvelle rencontre, avait regagné en grande hate la demeure paternelle; entrée sous la porte cochére précisément 4 l’instant ot Lafcadio tournait la rue, elle atteignait le second étage lorsque des bonds pressés, derriére elle, la firent retourner; quelqu’un montait plus vite qu’elle; elle s’effagait pour laisser passer, mais, reconnaissant tout 4 coup Lafcadio qui s’arrétait interdit, en face d’elle : — Est-il digne de vous, Monsieur, de ine poursuivre? dit-elle du ton le plus courroucé qu’elle put. — Hélas! Mademoiselle, qu’allez-vous penser de moi? s’écria Lafcadio. Vous ne me croitez pas si je vous dis que je ne vous avais pas vue entrer dans cette maison, ou je suis on ne peut plus surpris de vous retrouver. N’est-ce J 76 LES CAVES DU VATICAN donc pas ici qu’habite le comte Julius de Baraglioul? — Quoi! fit Geneviéve en rougissant, vous seriez le nouveau sectétaire qu’attend mon pére? Monsieur Lafcadio Wlou.,. vous portez un nom si bizarre que je ne. sais comment le prononcer. — Et comme Lafcadio, rougissant 4 son tour, s’inclinait : — Puisque je vous retrouve ici, Monsieur, puis-je vous demander en grace de ne point parler 4 mes patents de cette aventure d’hier, que je crois, quwils ne gotteraient guére; ni surtout de la bourse que je leur ai dit avoir perdue. — J’allais, Mademoiselle, vous supplier également de gatder le silence sur le rdle absurde que vous m’avez vu jouer. Je suis comme vos parents : je ne le comprends guére, et je ne l’approuve pas du tout. Vous avez di me prendre pour un terre-neuve. Je n’ai pas pu me retenir... Excusez-moi, J’ai 4 apprendre encore... Mais j'apptendrai, je vous assure... Voulez-vous me donner la main? Geneviéve de Baraglioul, qui ne s’avouait pas 4 elle-méme qu’elle trouvait Lafcadio trés beau, n’avoua pas a Lafcadio que, loin de lui paraitre ridicule, il avait pris pour elle figure de héros, Elle lui tendit une main qu’il porta fougueuse- ment a ses lévres; alors, souriant simplement, elle le pria de tedescendre quelques marches et d’attendre qu’elle fat rentrée et et refermé la porte pour sonner a son tour, de sotte qu’on ne les vit point ensemble; et surtout de ne point montrer, dans la suite, qu’ils s’étaient précédemment renconttés. Quelques minutes plus tard Lafcadio était introduit dans le cabinet du romancier. L’accueil de Julius fut engageant; Julius ne savait pas s’y prendre; l’autre se défendit aussitét : ® = JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 77 — Monsieur, je dois vous avertir d’abord : j’ai grande horreur de la reconnaissance; autant que des dettes; et quoi que vous fassiez pour moi, vous ne pourrez m’amenet a me sentir votre obligé. Julius a son tour se rebiffa : — Je ne cherche pas 4 vous acheter, monsieur Wluiki, commencait-il déja de son haut... Mais tous deux voyant qu’ils allaient se couper les ponts, ils s’arrétérent net et, ‘aprés un moment de silence : — Quel est donc ce travail que vous vouliez me confier? commenca Lafcadio d’un ton plus souple. Julius se déroba, prétextant que le texte n’en était pas encore au point; il ne pouvait étre mauvais d’ailleurs qu’ils fissent aupatavant plus ample connaissance. — Avouez, Monsieur, reprit Lafcadio d’un ton enjoué, qu’hiet vous ne m’avez pas attendu pour la faire, et que vous avez favorisé de vos regards certain carnet..,? Julius perdit pied, et, quelque peu confusément : — J’avoue que je lai fait, dit-il; puis dignement : — je m’en excuse. Si la chose était 4 refaire, je ne la recom- _ meficerais pas. — Elle n’est plus 4 faire : j’ai brilé le carnet. Les traits de Julius se désolérent : — Vous étes trés faché? — Si j’étais encore faché, je ne vous en patlerais pas. Excusez le ton que j’ai pris tout a l’heure en entrant, conti- nua Lafcadio résolu 4 pousser sa pointe. Tout de méme je voudrais bien savoir si vous avez également lu un bout de lettte qui se trouvait dans le carnet? Julius n’avait point lu le bout de lettre; pour la raison qu’il ne l’avait point trouvé; mais il en profita pour pro- tester de sa discrétion. Lafcadio s’amusait de lui et s’amusait a le laisser paraitre. 78 LES CAVES DU VATICAN — Jai pris déja quelque peu de revanche sur votre dernier livre, hier. — II n’est guére fait pour vous intéresser, se hata de dire Julius. ‘ — Oh! je ne l’ai pas lu tout entier. I] faut que je vous avoue que je n’ai pas grand gout pour la lecture. En vérité je n’ai jamais pris de plaisir qu’a Robinson... Si, Aladdin encore... A vos yeux, me voici bien disqualifie. Julius leva la main doucement : — Simplement je vous plains : vous vous privez de grandes joies. — J’en connais d’autres. — Qui ne sont peut-étre pas d’aussi bonne qualité. — Soyez-en sir! — Et Lafcadio riait avec passablement d’impertinence. — Ce dont vous souffrirez un jour, reprit Julius un peu chatouillé par la gouaille. — Quand il sera trop tard, acheva sentencieusement Lafcadio; puis brusquement : — Cela vous amuse beaucoup d’écrire? Julius se redressa : — Je meécris pas pour m’amuser, dit-il noblement. Les joies que je gotite en écrivant sont supérieures a celles que je pourrais trouver a vivre. Du reste l'un n’empéche pas Pautre... — Cela se dit. — Puis, élevant brusquement le ton qu’il avait laissé retomber comme par négligence : — Savez- vous ce qui me gate l’écriture? Ce sont les corrections, les ratures, les maquillages qu’on y fait. — Croyez-vous done qu’on ne se corrige pas, dans la vie? demanda Julius allumé. — Vous ne m’entendez pas : Dans la vie, on se corrige, a ce qu’on dit, on s’améliore; on ne peut corriger ce qu’on * JULIUS DE BARAGLIOUL~ 7S a fait. C’est ce droit de retouche qui fait de l’écriture une chose si gtise et si... (il n’acheva pas). Oui; c’est 14 ce qui me parait si beau dans la vie; c’est qu’il faut peindre dans le frais. La rature y est défendue. — Y aurait-il 4 raturer dans votre vie? _ — Non... pas encore trop... Et puisqu’on ne peut pas... Lafcadio se tut un instant, puis : — C’est tout de méme par désir de rature que j’ai jeté au feu mon carnet!... Trop tard, . vous voyez. bien... Mais avouez que vous n’y avez pas compris grand-chose. Non; cela, Julius ne l’avouerait point. — Me permettez-vous quelques questions? dit-il en guise de réponse. Lafcadio se leva si brusquement que Julius crut qu’il voulait fuir; mais il alla seulement vers la fenétre, et soule- vant le rideau d’étamine : — C’est 4 vous ce jardin? — Non, fit Julius. — Monsieur, je n’ai laissé jusqu’a présent personne lorgner si peu que ce soit dans ma vie, reprit Lafcadio sans se retourner. Puis, revenant a Julius qui ne voyait déja plus en lui qu’un gamin : — Mais aujourd’hui c’est jour férié; je m’en vais me donner vacances, pour une unique fois dans ma vie. Posez vos questions, je m’engage a répondre 4 toutes... Ah! que je vous dise d’abord que j’ai flanqué a la porte la fille qui hier vous |l’avait ouverte. Par convenance Julius prit un air consterné, — A cause de moi! Croyez que... — Bah! depuis quelque temps je cherchais comment m/’en défaire. — Vous... viviez avec elle? demanda gauchement Julius. — Oui; par hygiéne.., Mais le moins possible; et en souvenir d’un ami qui avait été son amant. 80 LES CAVES DU VATICAN — Monsieur Protos, peut-étre? hasarda Julius, bien décidé a ravaler ses indignations, ses dégotts, ses répro- bations. et a ne laisser paraitre de son étonnement, ce premier jour, que ce qu’il en faudrait pour animer un peu ses répliques. — Oui, Protos, répondit Lafcadio tout riant. Vous voudriez savoir qui est Protos? — De connaitre un peu vos amis m’apprendrait peut- étre 4 vous connaitre. - — Cétait un Italien, du nom de... ma foi, je ne sais plus, et. peu importe! Ses camarades, ses maitres méme ne l’appelérent plus que pat ce surnom, a partir du jour ot il décrocha brusquement la premiére place de theme grec. — Je ne me souviens pas d’avoir jamais été premier moi-méme, dit Julius pour aider a la confidence; mais j’ai toujours aimé, moi aussi, me lier avec les premiers. Donc, Protos... — Oh! c’était A la suite d’un pari qu’il avait fait. Aupa- ravant il reStait l’un des derniers de notre classe, bien qu’un des plus agés; tandis que j’étais l’un des plus jeunes; mais, ma foi, je n’en travaillais pas mieux pour ga. Protos mar- quait un grand mépris pour ce que nous enseignaient nos maitres; pourtant, aprés qu’un de nos forts-en-thémes, qu’il détestait, lui edt dit un jour : il est commode de dédai- genet ce dont on ne serait pas capable (ou je ne sais quoi dans ce gout), Protos se piqua, s’entéta quinze jours durant, fit si bien qu’a la composition qui suivit il passa par-dessus la téte de l’autre, premier! 4 la grande stupeur de nous tous, Je devrais dire : d’eux tous. Quant 4 moi je tenais Protos en considération trop haute pour que cela pit beaucoup m’étonner. Il m’avait dit : je leur montrerai que ¢a n’est pas si difficile! Je l’avais cru. * ee ee Moret ae on se JULIUS ‘DE BARAGLIOUL ~ BE — Si je vous entends bien, Protos a eu sur vous de influence. ~ — Peut-étre. Il m’imposait. A vrai dire, je n’ai eu avec lui qu’une seule conversation intime; mais elle fut pour moi si persuasive que, le lendemain, je m’enfuis de la pension ou je me blanchissais comme une salade sous une tuile, et je tegagnai a pied Baden ot ma méte vivait alors en com- pagnie de mon oncle le marquis de Gesvres... Mais nous commengons par la fin. Je pressens que vous me question- Meriez trés mal. Tenez! laissez-moi vous raconter ma vie, tout simplement. Vous apprendrez ainsi beaucoup plus que vous n’auriez su demander, et peut-étre méme souhaité d’apprendre... Non, merci, je préfére les miennes, dit-il en sortant son étui et jetant la cigarette que lui avait d’abord offerte Julius et qu’en discourant il avait laissé éteindte. — Je suis né 4 Bucharest, en 1874, commenga-t-il avec lenteur, et, comme vous le savez, je crois, perdis mon pére:- peu de mois aprés ma naissance, La premiere personne que je distinguai aux cdtés de ma mére, c’est un Allemand, mon oncle, le baton Heldenbruck. Mais comme je le perdis 4 l’Age de douze ans, je n’ai gardé de lui qu’un assez indistin@ souvenir. C’était, parait-il, un financier remar- quable. Il m’enseigna sa langue, et le calcul par de si habiles détours que j’y pris aussit6t un amusement extraordinaire. Il avait fait de moi ce qu’il appelait complaisamment son caissier, c’est-a-dite qu’il me confiait une fortune de menue monnaie et que partout ot je l’accompagnais j’étais chargé de la dépense. Quoi que ce fit qu’il achetat (et il achetait Wy 3 82 LES CAVES DU VATICAN beaucoup) il prétendait que je susse faire l’addition, le temps de sortir argent ou billet de ma poche. Parfois il m/’embatrassait. de monnaies étrangéres et c’étaient des questions de change; puis d’escompte, d’intérét, de pret; enfin méme de spéculation. A ce métier je devins prompte- ment assez habile 4 faire des multiplications, et méme des divisions de plusieurs chiffres, sans papier... Rassurez-vous (cat il voyait les sourcils de Julius se froncer), cela ne m’a donné le godt ni de l’argent, ni du calcul. Ainsi je ne tiens jamais de comptes, si cela vous amuse de le savoir. A vrai dire, cette premiére éducation est demeurée toute pratique et positive, et n’a touché en moi aucun fessott... Puis Heldenbruck s’entendait merveilleusement a Vhygiéne de l’enfance; il persuada ma mére de me laisser vivre téte et pieds nus, par quelque temps qu’il fit, au grand air le plus souvent possible; il me plongeait lui-méme dans |’eau froide, hiver comme été; j’y prenais grand plaisir... Mais vous n’avez que faite de ces détails. —— Si, sil — Puis ses affaires l’appelérent en Amérique. Je ne 1’ai plus tevu. “ A Bucharest, les salons de ma méte s’ouvraient A la société la plus brillante, et, autant que j’en puis juger de souvenir, la plus mélée; mais dans l’tntimité fréquentaient surtout, alors, mon oncle le prince Wladimir Bielkowski et Atdengo Baldi que je ne sais pourquoi je n’appelai jamais mon oncle. Les intéréts de la Russie (j’allais dire de la Pologne) et de l’Italie les retinrent 4 Bucharest trois ou quatre ans. Chacun des deux m/’apprit sa langue; c’est-a-dire Vitalien et le polonais, car pour le russe, si je le lis et le comprends sans trop de peine, je ne l’ai jamais parlé cou- ramment. A cause de la société que recevait ma métre, et od jétais choyé, il ne se passait point de jour que je n’eusse —-. JULIUS DE BARAGLIOUL 83 Poccasion d’exercer ainsi quatre ou cing langues, qu’a Page de treize ans déja je parlais sans accent aucun, 4 peu prés indifféremment; mais le francais pourtant de préfeé- rence, parce que c était la langue de mon pére et que ma mére avait tenu a ce que je l’apprisse d’abord. “ Bielkowski s’occupait beaucoup de moi, comme tous ceux qui voulaient plaire 4 ma mére; c'est A moi qu’il semblait que l’on fit la cour; mais ce qu’il en faisait, lui, C’était, je crois, sans calcul, car il cédait toujours a sa pente, “qu il avait prompte et de plus d’un cété. Il s’occupait de moi, méme en dehors de ce qu’en connaissait ma méte : et je ne laissais pas d’étre flatté de Pattachement particulier qu’il me montrait. Cet homme bizarre transforma du jour au lendemain notre existence un peu rassise en une sorte de féte éperdue. Non, il ne suffit pas de dire qu’il s’aban- donnait a sa pente : il s’y précipitait, s’y ruait; il apportait a son plaisir une espéce de frénésie. “J] nous emmena trois étés dans une villa, ou plutdt un chateau, sur le versant hongrois des Karpathes, prés d’Eperjés, ou nous allions fréquemment en voiture. Mais plus souvent encore nous montions a cheval; et rien n’amu- sait plus ma mére que de parcourir a l’aventure la cam- pagne et la forét des environs, qui sont fort belles. Le poney que m’avait donné Wladimir fut pendant plus d’un an ce que j’aimai le plus au monde. “ Au second été, Ardengo Baldi vint nous rejoindre; ces alors qu’il m’apprit les échecs. Rompu pat Helden- bruck aux calculs de téte, je pris assez vite Vhabitude de jouer sans regarder 1’échiquier. “ Baldi faisait avec Bielkowski bon ménage. Le soir, dans une tour solitaire, noyés dans le silence du parc et de la forét, tous quatre nous prolongions assez tard les veillées a battre et rebattre les cartes; car, bien que je ne fusse 84 LES“CAVES sDU.V AHICAN — encore qu’un enfant — j’avais treize ans -— Baldi m’avait, par horreur du “ mort”, appris le whist et a tricher. “ Jongleur, escamoteur, prestidigitateur, acrobate; les ptemiers temps que celui-ci vint chez nous, mon imagina- tion sortait 4 peine du long jedne a quoi l’avait soumise Heldenbruck; j’étais aflamé de merveilles, crédule et de tendte curiosité. Plus tard Baldi m’instruisit de ses tours; mais de pénétrer leur sectet ne put effacer la premiére impression du mystére lorsque, le premier soit, je le vis tout tranquillement allumer a l’ongle de son petit doigt sa cigarette, puis, comme il venait de perdre au jeu, extraire de mon oteille et de mon nez autant de roubles qu’il fallut, ce qui me terrifia littéralement, mais amusa beaucoup la galerie, cat il disait, toujours de ce méme air tranquille : “ Heureusement que cet enfant est une mine inépuisable! ” “Les soirs qu’il se trouvait seul avec ma mére et moi, ilinventait toujours quelque jeu nouveau, quelque surprise ou quelque farce; il singeait tous nos familiers, grimagait, se dépattait de toute ressemblance avec lui-méme, imitait toutes les voix, les cris d’animaux, les bruits d’instruments, tirait de lui des sons bizarres, chantait en s’accompagnant sur la guzla, dansait, cabriolait, marchait sur les mains, bondissait par-dessus tables ou chaises, et, déchaussé, jonglait avec les pieds, 4 la maniéte japonaise, faisant pi-. rouetter le paravent ou le guéridon du salon sur la pointe de son ofteil; il jonglait avec les mains mieux encore; d’un papier chiflonné, déchiré, faisait éclore maints papillons blancs que je pourchassais de mon souffle et qu’il main- tenait suspendus en l’air au-dessus des battements d’un éventail. Ainsi les objets prés de lui perdaient poids et réalité, ptésence méme, ou bien prenaient une signification nouvelle, inattendue, baroque, distante de toute utilité : “Tl y a bien peu de choses avec quoi il ne soit pas amusant JULIUS DE BARAGLIOUL ~ 85 de jongler ”’, disait-il. Avec cela si drdle que je pamais de - rire et que ma mére s’écriait :. “ Arrétez-vous, Baldi] Cadio ne pourra plus dormir. ” Et le fait est que mes nerfs étaient solides pour résister 4 de pareilles excitations, “J'ai beaucoup profité de cet enseignement; 4 Baldi méme, sut plus d’un tour, au bout de quelques mois, jaurais rendu des points, et méme... — Je vois, mon enfant, que vous avez recu une éduca- -tion trés soignée, interrompit a ce moment Julius, Lafcadio se mit a rire, extrémement amusé par I’air consterné du romancier. — Ohl! rien de tout cela ne pénétra bien avant; n’ayez crainte! Mais il était temps, n’est-ce pas, que l’oncle Faby atrivat. C’est lui qui vint prés de ma mére lorsque Bielkowski et Baldi furent appelés 4 de nouveaux postes. — Faby? c’est lui dont j’ai vu Vécriture sur la premiéte page de votre carnet? — Oui. Fabian Taylor, lord Gravensdale. Il nous emmena, ma mére et moi, dans une villa qu’il avait louée prés de Duino, sur l’Adriatique, ot je me suis beaucoup fortifié. La cote en cet endroit formait une’ presqu’ile rocheuse que la propriété occupait toute. La, sous les pins, parmi les roches, au fond des ctiques, ou dans la met nageant et pagayant, je vivais en sauvage tout le jour. C’est de cette Epoque que date la photographie que vous avez vue; que j’ai brilée aussi. — Il me semble, dit Julius, que, pour la citconstance, vous autiez bien pu vous présenter plus décemment. — Précisément, je ne le pouvais pas, reprit en riant Lafcadio; sous prétexte de me bronzer, Faby gardait sous clef tous mes costumes, mon linge méme... —.Et Madame votre mére, que disait-elle? — Elle s’en amusait beaucoup; elle disait que si nos 86 LES CAVES DU VATICAN invités se scandalisaient, ils n’avaient qu’a partir; mais cela n’empéchait de rester aucun de ceux que nous fecevions. — Pendant tout ce temps-la, votre instruction, mon pauvre enfant!.. — Oui, j’apprenais si tacilement que ma mére jusqu’alors avait un peu négligée; j’avais seize ans bient6t; ma mére sembla s’en apercevoir brusquement et, aprés un merveil- leux voyageen Algérie que je fis avec l’oncle Faby (ce fut 145) je crois, le meilleur temps de ma vie), je fus envoyé a Paris et confié 4 une espéce de gedlier sea era Ie qui s’occupa de mes études. | — Aprés cette excessive liberté, je comprends en effet que ce temps de contrainte ait pu vous paraitre un peu dur, — Je ne l’aurais jamais supporté, sans Protos. Il vivait a la_méme pension que moi; pour apprendre le frangais, ni disait-on; mais il le parlait 4 merveille, et je n’ai jamais compris ce qu’il faisait 14; non pits que ce que j Bi faisais moi-méme. Je languissais; je n’avais pas précisément de l’amitié pour Protos, mais je me tournais vers lui comme sil avait da m’apporter la délivrance. Passablement plus Agé que moi, il pataissait encore plus que son 4ge, sans plus los ad rien d’enfantin dans la démarche ni dans les gouts. Ses traits gis?” étaient extraordinairement expressifs, quand il voulait, et pouvaient exprimer n’importe quoi; mais, au repos, il . pf prenait Vair d’un imbécile. Un jour que je l’en plaisantais, i il me répondit que, dans ce monde, il importait de n’avoir , pas.trop l’air de ce qu’on était. Wien “Tl ne se tenait point pour satisfait tant qu’il ne parais- at que modeste; il tenait 4 passer oa. Il s’amusait z a dire que ce qui perd les hommes c’est de préférer la wwS \parade a l’exercice et de ne pas savoir cacher leurs dons; jo mais il ne disait cela qu’A moi seul. Il vivait 4 l’écart des auttes; et méme de moi, le seul de la pension qu’il ne L ~ ma JULIUS DE BARAGLIOUL — 87 x méprisat point. Dés que je l’amenais 4 parler, il devenait d’une éloquence extraordinaire; mais, taciturne le plus souvent, il semblait ruminer alors de noits projets, que j’au- rais voulu connaitre. Quand je lui demandais : qu’est-ce que vous faites ici? (aucun de nous ne le tutoyait) il répon- dait : je prends mon élan. Il prétendait que, dans la vie, V’on_se tire des pas les plus difficiles en sachant se dire a propos : qu ’a cela ne tiennel C’est ce que je me suis dit au. point de m’évader. so Patti avec dix-huit francs, jai gagné Baden a petites journées, mangeant je ne sais quoi, couchant n’importe ou... Jétais un peu défait quand j ‘atrivai; mais, somme toute, content de moi, car j’avais encore trois francs dans ma poche; il est vrai qu’en route, j’en avais récolté cing ou six. Je trouvai la-bas ma mére avec mon oncle de Gesvres, qui s’amusa beaucoup de ma fugue, et résolut de me tamener a Paris; il ne se consolait pas, disait-il, que Paris m’edt laissé mauvais souvenir. Et le fait est que, lorsque j’y revins avec ui, Paris m’apparut sous un jour un peu meilleur. “Le marquis de Gesvres aimait frénétiquement la dépense; c’était un besoin continu, une fringale; on eit dit qu’il me savait gré de l’aider a la satisfaire et de doubler du mien son appétit. Tout au contraire de Faby, lui m’ap- prit le gout du costume; je crois que je le portais assez bien; avec lui j’étais a bonne école; son élégance était parfai- tement naturelle, comme une seconde sincérité. Je m’cn- tendis trés bien avec lui. Ensemble nous passions des matinées chez les chemisiers, les bottiers, les tailleurs; il prétait une attention particuli¢re aux chaussures, par quoi se reconnaissent les gens, disait-il, aussi sirement et plus secrétement que le reste du vétement et que par. les traits du visage... Il m’apprit a dépenser sans tenir de comptes et sans m’inquiéter par avance si j’aurais de quoi 88 LES CAVES DU VATICAN suffite 4 ma tantaisie, A mon désir ou 4 ma faim. Il émettait en principe qu’il faut toujours satisfaire celle-ci la derniére, cat (je me souviens de ses paroles) désir ou fantaisie, disait- il, sont de sollicitation fugitive, tandis que la faim toujours se retrouve et n’est que plus impérieuse pour avoir attendu plus longtemps. Il m’apprit enfin 4 ne pas jouir d’une chose davantage, selon qu’elle cottait plus cher, ni moins si, par chance, elle n’avait coaté rien du tout. “ J’en étais la quand je perdis ma mére. Un télégramme me tappela brusquement a Bucharest; je ne la pus revoir que motte : j’appris la-bas que, depuis le départ du marquis, elle avait fait beaucoup de dettes que sa fortune suffisait tout juste 4 payer, de sorte que je n’avais a espérer pas un copeck, pas un pfennig, pas un groschen. Aussit6t aprés la cérémonie funébre, je regagnai Paris ot je pensais retrouver l’oncle de Gesvres; mais il était parti brusquement pour la Russie, sans laisser d’adresse. “ Je n’ai point a vous dire toutes les réflexions que je fis. Parbleu, j’avais certaines habiletés dans mon sac, moyen- nant’ quoi l’on se tire toujours d’affaire; mais plus j’en aurais eu besoin, plus 11 me répugnait d’y recourir. Heu- reusement, certaine nuit que je battais le trottoir, un peu perplexe, j’y retrouvai cette Carola Venitequa que vous avez vue, l’ex-maitresse 4 Protos, qui m’hospitalisa décem- ment. A quelques jours de la je fus averti qu’une maigre pension, assez mystérieusement, me serait versée tous les premiers du mois chez un notaire; j’ai Vhorreur des éclair- cissements et touchai sans chercher plus avant. Puis vous étes venu... Vous savez 4 présent a peu prés tout ce qu’il me plaisait de vous dire. — Il est heureux, dit solennellement Julius, il est heu- reux, Lafcadio, qu’il vous revienne aujourd’hui quelque argent : sans métier, sans instruction, condamné a vivre SLrrtreoe uni, LIUS DE BARAGLIOUL 89 d’expédients... tel que je vous connais a présent, vous étiez prét a tout. — Prét a rien, au contraire, reprit Lafcadio en regardant Julius gravement. Malgré tout ce que je vous ai dit, je vois que vous me connaissez mal encore. Rien ne m’empéche autant que le besoin; je n’ai jamais recherché que ce qui ne peut_pas me servir. — Les paradoxes, par exemple. Et vous croyez cela sone nourrissant? vic’ — Cela dépend des eStomacs. Il vous plait d’appeler ) paradoxes ce qui rebute au votre... Pour moi je me laisserais' mourit de faim devant ce ragott de logique dont_j’ai vu que vous alimentez vos personnages. — Permettez... — Du moins le héros de votre dernier livre. Est-ce vrai que vous y avez peint votre pére? Le souci de le main- tenir, partout, toujours, conséquent avec vous et avec soi-méme, fidéle a ses devoirs, a ses principes, c’est-a-dire a vos théoties.,. vous jugez ce que, moi précisément, j’en puis dire!... Monsieur de Baraglioul, acceptez ceci qui est vrai : je suis un étre d’inconséquence, Et voyez combien je — viens de parler! moi, qui Sa encore, me considérais comme le plus silencieux, le plus fermé, le plus retrait des étres. Mais il était bon que nous fissions promptement connaissance; et qu’il n’y ait plus lieu d’y revenir. Demain, ce soir, je rentrerai dans mon secret. Le romancier, que ces propos désargonnaient, fit effort pour se remettre en selle : : — Persuadez-vous d’abord qu’il n’y a pas d’inconsé- quence, non plus en psychologie qu’en physique, commenga- t-il. Vous étes un étre en formation et... Des coups frappés a la porte |’interrompirent. Mais, comme personne ne se montrait, ce fut Julius qui sortit. 90 ‘LES CAVES DU VATICAN - Par la potte qu’il laissait ouverte, un bruit de voix confus patvenait jusqu’a Lafcadio. Puis i] y eut un grand silence. Lafcadio, aprés dix minutes d’attente, déja se disposait a partir, quand un domestique en livrée vint a lui: — Monsieur le comte fait dire 4 Monsieur le secrétaire qu'il ne le retient plus. Monsieur le comte a regu 4 |’instant de mauvaises nouvelles de Monsieur son pére et s’excuse de ne pouvoir prendre congé de Monsieur, Au ton dont tout cela était dit, Lafcadio se douta bien qu’on venait d’annoncer que le vieux comte était mort. Il maitrisa son émotion. — Allons! se disait-il en regagnant |l’impasse Claude- Bernard, le moment est venu. It 1 time to launch the ship. D’ot que vienne le vent désormais, celui qui soufflera sera le bon. Puisque je ne puis étre tout prés du vieux, appré- tons-nous a nous éloigner de lui davantage. En passant devant la loge il remit au portier de I’hétel la petite boite qu’il portait sur lui depuis la veille. — Vous remetttez ce paquet 4 Mile Venitequa, ce soir, quand elle rentrera, dit-il. Et veuillez préparer ma note. Une heure aprés, sa malle faite, i] envoyait chercher un fiacte. Il partit sans donner d’adresse. Celle.de son notaire suffisait. _—sCLIVRE TROISIEME _ AMEDEE FLEURISSOIRE - Se ' ‘ ‘ 4 ' as ¢ ¢ 722 So aes % 1, hits ‘ “— : oie ie ale JAE are th Siw Pa o> es! Sr siete eee 4 ds * wre me Nintre 7 rm a a or Oe Rt a Ee ‘ . ,oo ". ; 2 4 - a5 a Sega ee _ = * a . f ps 4 TS ie RR pee nat oe J so. ae ‘ a9 ote L253 ae! e.- ae ' a nt ‘ “yy om x" ei? we a) eet ee ie Aer ¢ Pap key ** La comtesse Guy de Saint-Prix, sceur puinée de Julius, que la mort du comte Juste-Agénor avait brusquement appelée a Paris, n’était pas depuis longtemps de retour dans le coquet chateau de Pezac, 4 quatre kilometres de Pau, que depuis son veuvage elle ne quittait guére, et moins encore depuis le mariage et l’établissement de ses enfants — lorsgu’elle y regut une visite singuliére. Elle rentrait d’une de ces promenades matinales quelle avait accoutumé de faire dans un léger dog-cat conduit par elle-méme; on vint l’avertir qu’un capucin l’attendait depuis une heure dans le salon. L’inconnu se recomman- dait du cardinal André, ainsi que l’atteSstait la carte de celui- _ci qu’on remit a la comtesse; la carte était sous enveloppe; -_ on y lisait, au-dessous du nom du cardinal, de sa fine et ptesque féminine écriture, ces mots : Recommande a la toute spéciale attention de la comtesse de | Saint-Prix, labbé J.-P. Salus, chanoine de Virmontal, C’était tout; et cela suffisait; la comtesse tecevait volon- tiers les gens d’Eglise; de plus, le cardinal André tenait 94 LES CAVES DU VATICAN lame de la comtesse en sa main. Elle ne fit qu’un bond jusqu’au salon et s’excusa de s’étre fait attendre. *” Le chanoine de Virmontal était bel homme; sur son noble visage éclatait une male énergie qui jurait (si j’ose -dire) étrangement avec Vhésitante précaution de ses gestes et de sa voix, comme étonnaient ses cheveux presque blancs, prés de la carnation jeune et fraiche de son visage. Malgré l’affabilité de la comtesse, la conversation s’enga- geait mal et trainait en phrases de convenance sur le deuil récent de la comtesse, la santé du cardinal André, le nouvel échec de Julius 4 l’Académie. Cependant la voix de l’abbé se faisait de plus en plus lente et sourde, et expression de son visage désolée. Il se levait enfin, mais au lieu de prendre congé : — J’aurais voulu, Madame la comtesse, et de la part du cardinal, vous entretenir d’un sujet grave. Mais la piece est sonore; le nombre des portes m’effraie; je crains qu’on nous puisse entendre. La comtesse adorait confidences et simagrées; elle fit entrer le chanoine dans un boudoir étroit an on n’accé- dait que par le salon, ferma la porte : — Ici nous sommes 4 labri, dit-elle. Parlez sans crainte. Mais au lieu de parler, I abbé qui, en face de la comtesse avait pris place sur un petit fauteuil bas, tira un foulard de sa poche et y étouffa des sanglots convulsifs. Perplexe, la comtesse atteignit sur un guéridon prés d’elle un panier a ouvrage, chercha dans le panier un flacon de sels, hésita 4 Voffrir 4 son héte, et prit enfin le parti de le respirer elle-méme. — Excusez-moi, dit enfin labbé, sortant du foulard une face congestionnée. Je vous sais trop bonne catholique, Madame la comtesse, pour ne pas bientét me comprendre et partager mon émotion, AMEDEE FLEURISSOIRE™ 5 La comtesse avait horreur des effusions; elle réfugia sa bienséance derriére un face-a-main. L’abbé se ‘tessaisit aussitot, et rapprochant un peu son fauteuil : — Il m’a fallu, Madame la comtesse, la solennelle assurance du cardinal pour me décider a venir vous parler; oui, l’assurance qu’il m’a donnée que votre foi n’était point de ces fois mondaines, simples revétements de l’indiffé- - fence... _ i — Venons au fait, Monsieur l’abbé. is — Le cardinal m’a donc assuré que je pouvais avoir en votre discrétion une confiance parfaite; une discrétion de confesseur, si j’ose ainsi dire... — Mais, Monsieur l’abbé, pardonnez-moi : s’il s’agit d’un sectet dont le cardinal soit averti, d’un secret dune telle gravité, comment ne m’en a-t-il pas parlé lui-méme? Le seul sourire de l’abbé efit déja fait Goctasidia a la comtesse l’incongruité de sa question. — Une lettre! Mais, Madame, a la poste, de nos jours,, . toutes les lettres des cardinaux-sont ouvertes. — Il pouvait vous confier cette lettre. — Oui, Madame; mais qui sait ce que peut devenir un papier? Nous sommes tellement ‘surveillés. Il y a plus : le cardinal préfére ignorer ce que je m’appréte a vous dire, n’y étte pour rien... Ah! Madame, au dernier moment mon coutage m’abandonne et je ne sais Si... — Monsieur I’abbé, vous ne me connaissez pas, et je ne puis donc m’offenser si votre confiance en moi n’est pas plus gtande, dit tout doucement la comtesse en détournant la téte et laissant retomber son face-a-main. J’ai pour les sectets que l’on me confie le plus grand respect. Dieu sait si j’ai jamais trahi le moindre, Mais jamais il ne m’est arrivé de solliciter une confidence... 96 LES CAVES DU VATICAN Elle fit un léger mouvement comme pour se lever, Vabbé étendit le bras vers elle. — Vous m’excuserez, Madame, en daignant considérer . que vous étes la premiére femme, la premiere, j’ai dt, qui ait été jugée digne, par ceux qui m’ont confié l’effrayante mission de vous avertir, digne de recevoir et de conserver par-devers elle ce secret. Et je m’effraie, je l’avoue, a sentir cette révélation bien pesante, bien encombrante, pour Vintelligence d’une femme. —. On se fait de grandes illusions sur le peu de capacité de V’intelligence des femmes, dit presque séchement la comtesse; puis, les mains un peu soulevées, elle cacha sa curiosité sous un air absent, propre a accueillir une impor- tante confidence de |’Eglise. L’abbé rapprocha de nouveau son fauteuil. Mais le secret que l’abbé Salus s’apprétait a confier a la comtesse m’apparait encore aujourd’hui trop déconcertant; trop bizarre, pour que j’ose le rapporter ici sans plus ample précaution : Il y a le roman, et il y a-l’histoire. D’avisés critiques ont considéré le roman comme de l’histoire qui aurait pu étre, histoire comme un roman qui avait eu lieu. Il faut bien reconnaitre, en effet, que l’art du romancier souvent emporte la créance, comme |’événement parfois la défie, Hélas|! cettains sceptiques esprits nient le fait dés qu’il tranche sur l’ordinaire. Ce n’est pas pour eux que j’éctis. Que le représentant de Dieu sur terre ait pu étre enlevé du Saint-Siége, et, par l’opération du Quirinal, volé en quelque sorte a la chrétienté enti¢re — c’est un probléme trés épineux que je n’ai point la témérité de soulever. Ma's il est de fait Arforiquée que, vers la fin de l’année 1893, le bruit en courut; il est patent que nombre d’Ames dévotes ; AMEDEE FLEURISSOIRE ~ 97 s’en émurent. Quelques journaux en parlérent craintive- ment; on les fit taire. Une brochure sur ce sujet parut 4 Saint-Malo!; qu’on fit saisir. C’est que, non plus le parti franc-magon ne tenait 4 ce que s’ébruitat le récit d’une si abominable forfaiture, que le parti catholique n’osait appuyet ou ne se fésignait a couvrir les collectes extraor- dinaires qu’on entteprit aussitét 4 ce sujet. Et sans doute nombre d’4mes pieuses se saignérent (on estime a prés d’un . demi-million les sommes recueillies ou dispersées 4 cette occasion), mais il reStait douteux si tous ceux qui rece- vaient les fonds étaient de vrais dévots, ou parfois des esctocs peut-étre. Toujours est-il qu’il fallait pour mener a bien cette quéte, 4 défaut de religicuse convition, une audace, une habileté, un tact, une éloquence, une connais- sance des étres et des faits, une santé, que seuls pouvaient se piquer d’avoir quelques gaillards tels que Protos, l’ancien copain de Lafcadio. J’avertis honnétement le lecteur c’est lui qui se présente aujoutd’hui sous l’aspeét et le nom emprunté du chanoine de Virmontal. La comtesse, résolue 4 n’ouvrir plus les lévres, 4 ne plus changer d’attitude, ni méme d’expression avant complet épuisement du secret, écoutait imperturbablement le faux prétre dont peu 4 peu l’assurance s’affermissait. II s’était levé et marchait a grands pas. Pour meilleure préparation, il reprenait l’affaire, sinon précisément a ses débuts (le conflit entre la Loge et l’Eglise, essentiel, n’avait-il pas toujours existé?), du moins remontait-il 4 certains faits ou s’était déclarée l’hostilité flagrante. Il avait d’abord invité la comtesse 4 se souvenit des deux lettres adressées part le , 1. Compte rendu de (a Délivrance de Sa Sainteté Léon XIII emprisonné dans les cachots du Vatican (Saint-Malo, imprimerie Y. Billois, rue de Orme, 4), 1893. — ANDRE GIDE, LES CAVES DU VATICAN. 4 98 LES CAVES DU VATICAN pape en décembre 925 une au peuple italien, Vautre plus spécialement aux évéques, prémunissant les catholiques contte les agissements des francs-magons; puis, comme la mémoire faisait défaut 4 la comtesse, il avait da remonter en attiére, rappeler l’érection de la statue de Giordano Bruno, décidée, présidée par Crispi derriére qui jusqu’alors s’était dissimulée la Loge. Il avait dit Crispi outré de ce que le pape eit repoussé ses avances, ett refusé de négocier avec lui (et pat : négocier, ne fallait-il pas entendre : entrer en composition, se soumettrel). Il avait retracé cette journée tragique : les camps pfenant position; les francs-magons enfin levant le masque, et — tandis que le corps diploma- tique accrédité prés du Saint-Siége se rendait au Vatican, manifestant pat cet ate, en méme temps que son mépris pour Crispi, sa vénération pour notre Saint-Pére ulcéré — la Loge, enseignes déployées, sur la place Campo dei Fiori ou se dtessait la provocante idole, acclamant Jillustre blasphémateur. — Auconsistoire qui suivit bientét aprés, le 30 juin 1889, continua-t-il (toujours debout, il s’appuyait a présent sur le guéridon, les deux bras en avant, penché vets la comtesse), Léon XIII laissa s’élever son indignation véhémente. Sa protestation fut entendue de la terre entiére; et toute la chtétienté trembla en l’entendant parler de quitter Rome! Quitter Rome j’ai dit!... Tout ceci, Madame la comtesse, vous le savez déja, vous en avez souffert et vous en vieille maison de famille. Véronique et Marguerite mi-partissaient l’année entre Tarbes et Pau. Quant 4 la petite Arnica, méconsidérée par ses sceurs et pat sa mére, un peu niaise, il est vrai, et plus touchante que jolie, elle demeurait, été comme hiver, prés du pére. La plus grande joie de l’enfant était d’aller herboriser avec son pére dans la campagne; mais souvent le maniaque, cédant 4 son humeur chagtine, la plantait 1a, partait tout seul pour une énorme randonnée, rentrait fourbu, et sitée aprés le repas, se fourrait au lit sans faire 4 sa fille l’aumdne d’un soutire ou d’un mot. Il jouait de la flite 4 ses heures de poésie, rabachant insatiablement les mémes airs. Le reste du temps il dessinait de minutieux portraits de fleuts. Une vieille bonne, surnommée Réséda, qui s’occupait de la cuisine et du ménage, avait la garde de l’enfant; elle lui enseigna le peu qu’elle connaissait elle-méme. A ce régime, Arnica savait 4 peine lite 4 dix ans. Le respec humain avertit enfin Philibert : Arnica entra en pension chez Mme Veuve Seméne qui inculquait des rudiments AMEDEE FLEURISSOIRE “109 # une douzaine de fillettes et 4 quelques trés jeunes garcons. Arnica Péterat, sans défiance et sans défense, n’avait jamais imaginé jusqu’a ce jour que son nom pat potter A tite. Elle eut, le jour de son entrée dans la pension, la — brusque révélation de son ridicule; le flot de moqueries la courba comme une algue lente; elle rougit, palit, pleura; et Mme Seméne, en punissant d’un coup toute la- classe pour tenue indécente, eut l’art maladroit de charger aussitdt d’animosité un esclaffement d’abord sans malveillance. Longue, flasque, anémique, hébétée, Arnica testait les bras ballants au milieu de la petite classe, et quand Mme Se- méne indiqua : — Sur le troisitme banc de gauche, mademoiselle Péterat, — la classe repartit de plus belle en dépit des admo- neSstations. Pauvre Arnica! la vie n’appataissait déja plus devant elle que comme une mofne. avenue bordée de quolibets et d’avanies. Mme Seméne, heureusement, ne resta pas insen- sible 4 sa détresse, et bientdt la petite put trouver dans le giron de la veuve un abri. Volontiers Arnica s’attardait 4 la pension aprés les classes plutdt que de ne point trouver son pére au foyer; Mme Se- miene avait une fille, de sept ans plus 4gée qu’Arnica, un peu bossue, mais obligeante; dans l’espoit de lui décrocher un mati, Mme Seméné recevait le dimanche soir, et méme etganisait deux fois l’an de petites matinées dominicales, avec técitations et sauterie; y venaient, pat reconnaissance, quelques-unes de ses anciennes éléves escortées de leurs patents, et par désceuvrement, quelques adolescents dépout- vus et sans avenir. Arnica fut de toutes ces réunions; fleur sans éclat, discréte, jusqu’a l’effacement, mais qui pourtant, ne devait pas rester inapergue. Lorsque, 4 quatorze ans, Atnica perdit son pére, 110 LES CAVES DU VATICAN Mme Seméne tecueillit l’orpheline, que ‘ses sceuts, passa- _blement plus 4gées, ne vinrent plus voir que tarement. C’est au cours d’une de ces couttes visites, pourtant, que Marguerite rencontra pour la premiére fois celui qui, deux ans plus tard, devait devenir son mari: Julius de Baraglioul, alors agé de vingt-huit ans — en villégiature chez son grand- péte Robert de Baraglioul qui, comme nous l’avons dit précédemment, était venu s’établir aux environs de Pau, peu aprés l’annexion du duché de Parme 4 la France. Le brillant mariage de Marguerite (au demeurant ces demoiselles Péterat n’étaient pas absolument sans fortune) faisait, aux yeux éblouis d’Arnica sa sceur encore plus distante; elle se doutait que jamais, penché sur elle, un comte, un Julius, ne viendrait respiter son parfum. Elle enviait sa sceur enfin d’avoir pu s’évader de ce nom déso- bligeant : Péterat. Le nom de Marguerite était charmant. Quw’il sonnait bien avec de Baraglioun/! Hélas! avec quel autre nom marié, celui d’Arnica ne resterait-il pas ridicule? Rebutée par le positif, son 4me inéclose et froissée essayait de la poésie. Elle portait, a seize ans, des deux cétés de son bléme visage, ces tombantes boucles que l’on nommait des “repentits ’, et ses yeux bleus réveurs s’étonnaient prés de ses cheveux noits. Sa voix sans timbre n’était point ‘rude; elle lisait des vers et s’évettuait 4 en éctrire. Elle tenait pour poétique tout ce qui l’échappait de la vie. Aux soitées de Mme Seméne, deux jeunes gens fréquen- taient, qu’une tendte amitié avait comme associés dés l’enfance; l’un, déjeté sans étre grand, non tant maigte qu’efflanqué, aux cheveux plus déteints que blonds, au nez fier, au regard timide : c’était Amédée Fleurissoire. L’autre, gras et courtaud, aux durs cheveux noirs plantés bas, pottait, pat étrange habitude, la téte constamment inclinée sur l’épaule gauche, la bouche ouverte et la main AMEDEE FLEURISSOIRE 111 droite en avant tendue : j’ai dépeint Gaston Blafaphas. Le pére d’Amédée était marbrier, entrepreneur de monuments funéraires et marchand de couronnes mortuaites; Gaston était le fils d’un important pharmacien. (Pour étrange que cela puisse paraitte, ce nom de Blafa- phas est trés répandu dans les villages des contreforts pyténéens; encore qu’écrit parfois de maniétes assez diffé- rentes. C’est ainsi que dans le seul bourg de Sta... ot l’appe- lait un examen, celui qui écrit ces lignes a pu voit un Bla- phaphas, notaire, un Blafafaz coiffeur, un Blaphaface charcutier, qui, interrogés, ne se reconnaissaient aucune otigine commune et dont chacun considérait avec un cettain mépris le nom au graphisme inélégant des deux autres. — Mais ces rematques philologiques ne sauraient intéresser qu’une classe assez restreinte de leCteuts.) Qu’eussent été Fleurissoire et Blafaphas l’un sans |’autre? On a peine 4 l’imaginer. Dans les récréations du lycée, on les voyait toujours ensemble; brimés sans cesse, se conso- lant, se ptétant patience, renfort. On les nommait /es Blafa- foires. Lear amitié semblait 4 chacun l’arche unique, l’oasis dans l’impitoyable désert de la vie. L’un ne gottait pas une joie qu’il ne la vaulit aussitdt pattagée; ou, pout mieux ye@ite, rien n’était joie pour l’un que ce qu’il gottait avec . autre. Médioctes éléves, malgré leur désarmante assiduité, et fonciérement réfra&taires 4 toute espéce de culture, les Blafafoires seraient restés toujours les derniers de leur classe, sans l’assiStance d’Eudoxe Lévichon qui, moyen- nant de petites redevances, corrigeait, faisait méme leurs devoits. Ce Lévichon était le fils cadet d’un des principaux bijoutiers de la ville. (Vingt ans aupatavant, peu de temps aprés son mariage avec la fille unique du bijoutier Cohen, — au moment ou, pat suite de la prospérité de ses affaires, il 112 LES CAVES DU. VATICAN quittait le bas quartier de la ville pour aller s’établit non loin du casino, — le bijoutier Albert Lévy avait jugé dési- table de réunir et d’agglutiner les deux noms, comme il réunissait les deux maisons.) Blafaphas était endurant, mais Fleurissoite de complexion délicate. Aux approches de la puberté le facies de Gaston s’obombra, on eft dit que la séve allait empoiler tout son cotps; cependant |’épiderme plus susceptible d’Amédée se rebiffait, s’enflammait, boutonnait, comme si le poil eit fait des facons pour sortit. Blafaphas pére conseilla des dépuratifs, et chaque lundi Gaston apportait dans sa ser- viette une fiole de sirop antiscorbutique qu’il remettait en cachette 4 son ami. Ils usérent également de pommades. Vers cette époque Amédée prit son premier rhume; rhume qui malgré l’améne climat de Pau ne céda point de tout l’hiver, et laissa derriére lui une facheuse délicatesse du cdté des bronches. Ce fut pour Gaston l’occasion de nouveaux soins ; il comblait son ami de réglisse, de pates au jujube, au lichen et de pastilles pe€torales 4 base d’euca- lyptus que le pére Blafaphas fabriquait lui-méme, d’aprés la recette d’un vieux curé. Amédée, facilement catarrheux, dut se résigner 4 ne sortir jamais sans foulard. Ameédeée n’avait d’autre ambition que de succéder 4 som! pete. Gaston cependant, malgré son appatence indolente,: ne Manquait pas d’initiative; dés le lycée il s’ingéniait a de menues inventions, 4 vrai dire plutét récréatives : ume trappe-a-mouches, un pése-billes, un verrou de sdreté pour son pupitre, qui du reste ne contenait pas plus de secrets que son cceut, Si innocentes que fussent les premiéres applications de son industrie, elles devaient néanmoins Yamenet a des recherches plus sérieuses, qui l’occupérent dans la suite, et dont le premier résultat fut l’invention de cette “pipe fumivore hygiénique, pour fumeurs délicats AMEDEE FLEURISSOIRE ~ 113 de la poittine et autres ”, qui resta longtemps expos¢ée A la devanture du pharmacien. Amédée Fleurissoire et Gaston Blafaphas s’éprirent ensemble d’Arnica; c’était fatal. Chose admirable, cette naissante passion, qu’aussitdt l’un a l’autre ils s’avouérent, loin de les diviser, ne fit que resserrer leur couture. Bt cettes Arnica ne leur donna d’abord, 4 ]’un non plus qu’a .Pautre, de grands motifs de jalousie. Aucun d’eux du reste ne s’était déclaré; et jamais Arnica n’ett été supposer leur flamme, malgré le tremblement de leur voix lorsque, a ces petites soirées du dimanche chez Mme Seméne dont ils étaient les familiers, elle leur offrait le sirop, la verveine ou la camomille. Et tous deux, s’en retournant le soir, célébraient sa décence et sa grace, s’inquiétaient de sa paleur, s’enhardissaient... Ils convinrent de se déclarer l’un et l’atitre le méme soir, ensemble, puis de s’abandonner 4 son choix. Arnica, toute neuve devant l’amour, remetcia le ciel dans la surprise et la simplicité de son cceur. Elle pria les deux soupirants de lui laisser le temps de réfléchir. A vrai dire elle ne penchait non plus vers l’un que vets Vaatre, et ne s’intéressait 4 eux que parce qu’eux s’inté- ressaient 4 elle, alors qu’elle avait résigné l’espoir d’inté- resser jamais personne. Six semaines durant, perplexe de plus:en plus, elle s’enivra doucement des hommages de ses prétendants paralléles. Et tandis que dans leurs promenades nocturnes, supputant mutuellement leurs progrés, les Bla- fafoites se tacontaient longuement l’un 4a l’autre, sans détours, les moindres mots, les fegards, les sourires dont elle les avait gratifiés, Arnica, retirée dans sa chambre, écti- vait sur des bouts de papier qu’elle brilait soigneusement ensuite 4 la flamme de sa bougie, et répétait inlassablement S) Cy IS Alerter. At caning < / pk hp VAs - —~ \ LI4 LES CAVES DU VATICAN tout 4 tour : Arnica Blafaphas?.... Arnica Fleurissoite? incapable de décider entre l’atrocité de ces deux noms. Puis brusquement, certain jour de sauterie, elle avait choisi Fleurissoire; Amédée ne venait-il pas de l’appeler Arnica, en accentuant la pénultiéme de son nom d’une maniére qui lui parut italienne? (inconsidérément du reste, et sans doute entrainé par le piano de Mlle Seméne qui rythmait l’atmosphére en ce moment), et ce. nom d’Arnica, son ptopte nom, aussitdt lui était apparu riche d’une musique imprévue, capable lui aussi d’exprimer poésie, amout... Ils étaient tous deux seuls dans un petit parloir a cété du salon, et si prés-l’un de l’autre que, lorsque Arnica défaillante laissa pencher sa téte lourde de reconnaissance, son front toucha l’épaule d’Amédée qui, trés grave, prit alors la main d’Arnica et lui baisa le bout des doigts. Quand, au retour, Amédée annonga son bonheur 4 son ami, Gaston, contre son habitude, ne dit rien et, quand ils pass¢rent devant une lanterne, il parut 4 Fleurissoire qu'il pleurait, Si grande que fit la naiveté d’Amédée, pouvait-il vraiment supposet que son ami parftageait jusqu’a ce dernier point son bonheur? Tout décontenancé, tout penaud, il prit Blafaphas dans ses bras (la rue était déserte) et lui jura que, pour grand que fut son amour, son amaitié Yempottait de beaucoup encore, qu’il n’entendait pas que, pat son mariage, elle fat en rien diminuée et qu’enfin, plutét que de sentir Blafaphas souffrant de quelque jalousie, il était prét a lui promettre, sur son bonheur, de ne jamais user de ses droits conjugaux. Ni Blafaphas ni Fleurissoire n’étaient de tempérament : bien fougueux; pourtant Gaston, que sa virilité occupait : un peu davantage, se tut et laissa promettre Amédée. | Peu de temps aprés le mariage d’Amédée, Gaston qui, , pout se consoler, s’était plongé dans le travail, découvrit le: AMEDEE FLEURISSOIRE . $55 Carton Plaftique. Cette invention, qui d’abord n’avait I’air de rien, eut pour premier résultat de trevigorer l’amitié quelque peu retombée de Lévichon pour les Blafafoires. Eudoxe Lévichon pressentit aussitét le parti que la Statuaire religieuse pourrait tirer de cette nouvelle matiére, qu’il baptisa d’abord, avec un remarquable sentiment des contin- gences : Carton-Romain'. La maison Blafaphas, Fleurissoire et Lévichon fut fondée. L’affaire s’élangait avec un capital de soixante mille francs déclarés, sur lesquels les Blafafoires s’inscrivaient a eux deux modestement pour dix mille. Lévichon fournis- sait généreusement les cinquante autres, n’ayant point supporté que ses deux amis s’obérassent. Il est vrai que sur ces cinquante mille francs, quarante étaient prétés pat Fleurissoire, prélevés sur la dot d’Arnica, rembour- sables en dix ans, avec un intérét cumulatif de 4 1/2 % — ce qui était plus qu’Arnica n’avait jamais espéré, et ce qui mettait la petite fortune d’Amédée a l’abri des grands. ftisques que cette entreprise ne pouvait manquer de courir. Les Blafafoires, par contre, apportaient l’appui de leurs telations et de celles des Baraglioul, c’est-a-dire, apres que le Carton-Romain ett fait ses preuves, la protection de “gyaints membres influents du clergé; ceux-ci (en plus de “quelques importantes commandes) persuadérent maintes petites paroisses de s’adresser 4 la maison F. B. L, pour répondre aux besoins grandissants des fidéles, 1’éducation artistique de plus en plus perfectionnée exigeant des 1. Le Carton-Romain-Plastique, annongait le catalogue, d’invention relativement récente, de fabrication spéciale, dont la maison Blafaphas, Fleurissoire et Lévichon garde le secret, remplace fort avantageuse- ment le catton-pierte, le papier-Stuc et autres compositions analogues, dont l’usage n’a que ttop bien établi toute la défeétuosité. (Suivaient les descriptions des différents modeéles.) 116 — LES CAVES DU VATICAN ‘ceuvtes plus exquises que celles dont la fruste foi des ancétres s’était jusqu’a présent contentée. A cet effet quel- ques artistes, de mérite reconnu par l’Eglise, enrdlés dans Yoeuvre du Carton-Romain, obtinrent de voir enfin leurs ceuvtes acceptées par le jury du Salon. Laissant a Pau les Blafafoites, Lévichon s’établit 4 Paris o& comme il avait de ’entregent, la maison avait bientét pris une extension considérable. Que la comtesse Valentine de Saint-Prix cherchat, A travers Arnica, 4 intéresser la maison Blafaphas et C*® ala sectéte cause de la délivrance du pape, quoi de plus naturel? et qu’elle eit confiance dans la grande piété des Fleurissoire pour rentrer dans une pattie de son avance. Par malheur, les Blafafoires, en raison de la minime somme engagée pat eux au début de l’entreprise, ne touchaient que trés peu : deux douziémes sur les revenus avoués et absolument rien sur les autres. C’est ce que la comtesse ignorait, Arnica ayant, de méme qu’Amédée, grande pudeur a |’endroit du porte-monnaie. Ail ‘ s9b — Chere Madame! Qu’y a-t-il? Votre lettre m’a bien fait peur. Ta La comtesse se laissa tomber dans le fauteuil qu’avancgait vers elle Arnica. — Ah! Madame Fleurissoite... tenez, laissez-moi vous appeler : chére amie... Cette peine, qui vous touche aussi, nous tapproche. Ah! si vous saviezl... — Parlez! parlez! ne me laissez pas plus longtemps dans l’attente. _ AMEDEE FLEURISSOIRE - 17 — Mais ce que je viens d’apprendre, et que je vais vous dire, doit rester un secret entre nous. — Je n’ai jamais trahi la confiance de personne, dit dolemment Arnica, 4 qui personne encore n/’avait jamais confié aucun secret. — Vous n/allez pas y croire. — Si! si, gémissait Arnica. — Ah! gémissait la comtesse. Tenez, serez-vous assez bonne pour me préparer une tasse de n’importe quoi... Je sens que je m’en vais. — Voulez-vous de la verveine? du tilleul? de la camo- mille? — N’importe quoi... Du thé plutdt... Je refusais ey croite d’abord. — Il y a de !’eau bouillante a la cuisine. Ce sera |’affaire d’un instant. Et tandis qu’Arnica s’affairait, l’ceil intéressé de la comtesse expettisait le salon. Il y régnait une modestie décourageante. Des chaises de reps vert, un fauteuil en velouts grenat, un autre en vulgaire tapisserie, dans lequel elle était assise; une table, une console d’acajou; devant le foyer, un tapis en chenilles de laine; sur la cheminée, des deux cétés d’une pendule en albatre, sous globe, deux grands vases d’albatre ajourés, sous globes pareillement; sur la table, un album de photographies de famille; sur la console, une image de Notre-Dame de Lourdes dans sa grotte, en catton-romain, modéle réduit — tout déconseil- lait la comtesse, qui sentait le coeur lui manquer, Aprés tout, c’étaient peut-étre des faux pauvres, des avaricieux... Arnica tevenait avec la théiére, le sucre et une tasse sur un plateau. — Je vous donne beaucoup de mal. 118 LES CAVES DU VATICAN — Ohl! je vous en prie!... Seulement je préfére que ce soit avant; patce qu’aprés je n’aurais plus la force. — Eh bien! voila, commenga Valentine aprés qu’Arnica se fut assise : Le pape... — Non! Ne me dites pas! ne me dites pas! fit aussitét Mme Fieutissoite, étendant la main devant elle; puis poussant un faible cri elle retomba en arriére, les yeux clos. — Ma pauvre amie! ma pauvre chére amie, disait la comtesse en lui tapotant le poignet. Je savais bien que ce sectet setait au-dessus de vos forces. Enfin Arnica ouvrit un ceil et murmura tristement : — Il est morte Alors Valentine, se penchant vers elle, lui glissa dans Voreille : — Emprisonné, La stupeur fit revenir 4 elle Mme Fleurissoire; et Valen- tine commenga son long récit, trébuchant sur les dates, s’embrouillant dans la chronologie; mais le fait était la, certain, indiscutable : notre Saint-Pére était tombé entre les mains des infidéles; on organisait secrétement, pour le délivrer, une croisade; et il fallait d’abord, pour mener 4 bien celle-ci, beaucoup d’argent. — Qu’eSst-ce que va dire Amédée? gémissait Arnica consternée. Il ne devait rentrer que le soir, parti en promenade avec son ami Blafaphazs... v — Surtout trecommandez-lui bien le secret, répéta Valentine plusieurs fois, en prenant congé d’Arnica, — Embrassons-nous, ma chére amie; bon courage! — Arnica, confuse, tendait 4 la comtesse son front moite. — Demain je passerai savoir ce que vous pensez pouvoir faire. Consul- tez monsreut Fleurissoire; mais songez qu’il y va de Eglisel... Et c’est bien entendu : 4 votre mari seulement! AMEDEE FLEURISSOIRE 119. . Vous me le promettez : pas un mot; n’est-ce pas? pas un mot. La comtesse de Saint-Prix avait laissé Arnica dans un état de dépression trés voisin de la défaillance. Lorsque Amédée rentra de promenade : - — Mon ami, lui dit-elle aussitét, je viens d’apprendre quelque chose d’excessivement triste. Le pauvre Saint- Pére est emprisonné. — Pas possible! fit Amédée comme il aurait dit: Bah! Alors Arnica, éclatant en sanglots : — Je savais bien, je savais bien que tu ne me croirais pas. — Mais voyons, voyons, ma chérie... reprenait Amédée en dépouillant le pardessus sans lequel il ne sortait pas volontiers, pat crainte des changements brusques de tem- pérature. Songes-tu? Tout le monde saurait cela, si on avait touché au Saint-Pére. Ca se lirait dans les journaux.., Et qui est-ce qui aurait pu l’emprisonner? — Valentine dit que c’est la Loge. Amédée regarda Arnica avec l’idée qu’elle était devenue folle. Il dit pourtant : — La Logel... Quelle Loge? — Mais comment veux-tu que je sache? Valentine a soypromis de ne pas en parler. — Qui eft-ce qui lui a raconté tout cela? »ve— Elle m’a défendu de le dire... Un chanoine, qui est venu de la part d’un cardinal, avec sa carte... Arnica n’entendait rien aux affaires publiques et, de ce que lui avait raconté Mme de Saint-Prix, ne se faisait qu’une représentation confuse. Les mots capsivilé, emprison- nement levaient devant ses yeux des images ténébreuses et semi-romantiques; le mot cro#ade l’exaltait infiniment, et lorsque, enfin ébranlé, Amédée parla de pattir, elle le vit soudain en cuitasse et en heaume, 4 cheval... Lui matchait 120 LES CAVES DU VATICAN bY a présent 4 gtands pas a travers la piéce; il disait : — D’abord, de l’atgent, nous n’en avons pas... Et tu ctois que cela me suffirait, d’en donner! Tu crois, patce que je me setais privé de quelques billets, que je pourrais reposet tranquille?... Mais, chére amie, si ce que tu me dis est vrai, c’est une chose épouvantable, et qui ne nous permet pas de nous reposer. Epouvantable, tu comprends. — Oui, je sens bien, épouvantable... Mais tout de méme explique-moi un peu... pourquoi? — Oh! s’il faut 4 présent que je t’explique!... et Amédée, la sueur aux tempes, levait des bras découragés. — Non! non, reprenait-il; ce n’est pas de l’argent qu’il faut donner ici; c’est soi-méme. Je vais consulter Blafaphas; nous verrons ce qu’il me dira. — Valentine de Saint-Prix m’a bien fait prometttre de ne point parler de cela 4 personne, hasarda timidement Arnica. — Blafaphas n’est pas quelqu’un; et nous lui recom- manderons de garder cela pour lui seul, stri€tement. — Comment veux-tu partir sans qu’on le sache? — On saura que je pats, mais on ne saurta pas ou je vais. Puis, se tournant vers elle, sur un ton pathétique, il implo- rait : Arnica, ma chérie... laisse-moi y aller. Elle sanglotait. A présent c’était elle qui réclamait l’appui de Blafaphas. Amédée l’allait quérir, quand, de lui-méme, l’autre s’amena, frappant a la vitre du salon d’abord, selon son habitude. . — Voila bien la plus curieuse histoire que j’aie entendue de ma vie, s’écria-t-il dés qu’on l’eut mis au fait. Non! mais en vérité, qui se serait attendu 4 rien de pareil? — Et brusquement, avant que Fleurissoite eit rien dit de ses intentions : — Mon ami, nous n’avons qu’une chose a faire : partir. — Tu vois, dit Amédée, c’est sa premiére pensée. AMEDEE FLEURISSOIRE 121 — Moi, malheureusement, je suis retenu pat la santé de mon pauvre pére, fut la seconde. — Aprés tout, il vaut mieux que je sois seul, reprit Amédée. A deux, nous nous ferions remarquer. — Vas-tu seulement savoir comment t’y prendre? Alors Amédée levait le haut du corps et les sourcils avec l’air de dire : Je ferai de mon mieux, que veux-tul Blafaphas continuait : — Vas-tu savoir 4 qui t’adresser? Ou aller?... Au juste qu’est-ce que tu vas faire la-bas? — D’abord reconnaitre ce quien est. — Car enfin, si rien de tout cela n’était vrai? — Précisément, je ne peux pas rester dans le doute. Et Gaston s’écriait aussitot : — Moi non plus. — Mon ami, réfléchis encore, essayait Arnica, — C'est tout réfléchi : Je pars secrétement, mais je pars. — Quand? Tu n’as rien de prét. — Dés ce soit. Que me faut-il tant? — Mais tu n’as jamais voyagé. Tu ne vas pas savoir. — Tu vertas cela, ma petite. Je vous raconterai mes aventures, disait-il avec un gentil petit ricanement qui lui ugecouait la pomme d’Adam. “e— Tu vas t’enrhumer, c’est certain. — Je mettrai ton foulard. Il s’atrétait dans sa marche, pour soulevet du bout de Vindex le menton d’Arnica, comme on fait aux poupons que l’on veut amener 4 sourite. Gaston gardait une attitude réservée. Amédée s’apptocha de lui : — Je compte sur toi pour consulter l’indicateur. Tu me diras quand j’ai un bon train pour Marseille; avec des troisiémes. Si, si, je tiens 4 prendre des troisiemes. Enfin ptépare-moi un horaire détaillé, avec les endroits ot il 122 LES CAVES DU VATICAN faut que je change; et les buffets; jusqu’a la frontiére; aprés, je serai lancé, je me débrouillerai et Dieu me guidera jusqu’a Rome. Vous m’écrirez la-bas, poste restante. - L’importance de sa mission lui sutchauffait périlleuse-_ ment la cetvelle. Aprés que Gaston fut reparti il arpentait toujouts la piéce; il murmurait : — Qu’a moi soit réservé cela! plein d’une admiration et d’une teconnaissance attendrie : il avait donc enfin sa raison d’étre. Ah! par pitié, Madame, ne le retenez pas! Il est si peu d’étres sur terre qui savent trouver leur emploi. Tout ce qu’obtint Arnica c’est qu’il passat encore cette nuit auprés d’elle, Gaston ayant d’ailleurs marqué sur Vhotaire, qu’il appotta dans la soirée, le train de 8 heures du matin comme le plus pratique. Ce matin-la, il pleuvait dru. Amédée ne consentit point a ce qu’Arnica ni Gaston l’accompagnassent 4 la gate. Et personne n’eut un regard d’adieu pour le cocasse voyageur aux yeux d’alose, au col caché pat un foulard grenat, qui tenait 4 la main droite une valise de toile grise ou sa carte de visite était clouée, 4 la main gauche un vieux riflard, sut le btas un chale 4 carreaux verts et bruns — qu’em- porta le train vers Marseille. IV Vers cette époque, un important congrés de sociologie rappelait 4 Rome le comte Julius de Baraglioul. Il n’était peut-étre pas spécialement convoqué (ayant sur les questions sociales plutét des convictions que: des compétences), AMEDEE FLEURISSOIRE 123 mais il se réjouissait de cette occasion d’entrer en rapport avec quelques illustres sommités. Et comme Milan se trouvait tout naturellement sur sa route, Milan, ot, comme l’on sait, sur les conseils du pére Anselme, les Armand- Dubois étaient allés demeurer, il en profiterait pour revoir un peu son beau-frére. Le jour méme gue Fleurissoire quittait Pau, Julius son- nait a la porte d’Anthime. On lintroduisit dans un misérable appattement de trois piéces — sil’on peut compter pour une piéce l’obscure soupente ot Véronique faisait elle-méme cuire quelques légumes, ordinaire de leurs repas. Un hideux réfle€teur de métal renvoyait blafard le jour étroit d’une courette; Julius, gardant a la main son chapeau plutét que de le poser sur la douteuse toile cirée qui recouvrait une table ovale, et reStant debout par horreur de la molesquine, saisit le bras d’Anthime et s’écria : — Vous ne pouvez fester ici, mon pauvre ami. — De quoi me plaignez-vous? dit Anthime, Au bruit des voix Véronique était accourue : — Croiriez-vous, mon cher Julius, qu’il ne trouve rien d’autre 4 dire, devant les passe-droits et les abus de confiance -~dont vous nous voyez victimes. — Qui vous a fait partir pour Milan? — Le pére Anselme; de toute fagon nous ne pouvions gartder l’appartement in Lucina, — Qu’en avions-nous besoin? dit Anthime, — La n’est point la question. Le pére Anselme vous promettait compensation, A-t-il connu votre misére? — Il feint de l’ignorer, dit Véronique. — Il faut vous plaindre a l’Evéque de Tarbes. — C'est ce qu’Anthime a fait. — Qv’a-t-il dit? 124 LES CAVES DU VATICAN — Ces un excellent homme; il m’ a vivement encou- tagé dans ma foi. — Mais depuis que vous étes ici, n’en avez-vous appelé a personne? — J’ai failli voir le cardinal Pazzi qui m’avait marqué de I’attention, et 4 qui j’avais récemment écrit; il a bien passé par Milan, mais il m’a fait dire pat son valet... — Qu’une crise de goutte regrettait de le tenir 4 la chambte, interrompit Véronique. — Mais c’est abominable! Il faut en aviser Rampolla, s’écria Julius. — Laviser de quoi, cher ami? il est de fait que je suis un peu dénué; mais qu’avons-nous besoin davantage? J’errais, du temps de ma prospérité; j’étais pécheur; j’étais malade, A présent, me voici guéri. Jadis vous aviez beau jeu de me plaindtre. Vous le savez, pourtant : les faux biens détournent de Dieu. — Mais enfin ces faux biens vous sont dus. Je consens que |’ Eglise vous enseigne 4 les mépriser, mais non point qu’elle vous en frustre. — Voila parler, dit Véronique. Avec quel soulagement je vous écoute, Julius. Ses résignations, a lui, me font bouillir; pas moyen de l’amener A se défendre; il s’est laissé plumer comme un oison, disant merci 4 tous ceux qui voulaient bien prendre, et prenaient au nom du Seigneur. — Véronique, il m’est pénible de t’entendre parler ainsi;-tout ce qu’on fait au nom du Seigneur est bien fait. — Si vous trouvez plaisant d’étre jobard... . — Dans jobard il y a Job, mon ami. Alors Véronique, se tournant vers Julius : — Vous l’entendez? Eh bien! il est pareil 4 cela tous les jours; il n’a plus en bouche que des capucinades; et quand j’ai bien trimé, faisant marché; cuisine et ménage, AMEDEE FLEURISSOIRE- _—_ as Monsieur cite son Evangile, trouve que je m’agite pour bien des choses et me conseille de regarder les lis des champs. — Je t’aide de mon mieux,.mon amie, reprit Anthime, d’une voix séraphique; je t’ai maintes fois proposé, puisque je suis ingambe a présent, d’aller au marché ou de faire le ménage a ta place. — Ce n’est point 1A affaire aux pantalons. Contente- toi d’écrire tes homélies, et tache seulement 4 te les faite payer un peu plus. Puis sur un ton toujours plus irrité (elle naguére si souriante!) : — Si ce n’eSt pas une honte! quand on songe 4 ce qu'il gagnait 4 La Dépéche avec ses atticles impies : Et les quelques rotins que lui verse aujour- d’hui Le Pé/erin pour ses prdénes, il trouve encore moyen d’en laisser les trois quarts aux pauvres. — Alors c’est un saint tout a faitl... s’écriait Julius consterné, — Ah! ce qu’il m’agace avec sa sainteté!... Tenez : savez-vous ce que c’est que ga? — et elle allait dans un coin sombre de la piéce, quérir une cage a poulets : — Ce sont deux rats auxquels Monsieur le savant a crevé les yeux, dans le temps. ..— Hélas! Véronique, pourquoi revenez-vous 1a-dessus? Vous les nourrissiez bien, du temps que j’expérimentais sut eux; et je vous le reprochais alors... Oui, Julius, du temps de mes forfaits, j’avais, pat vaine curiosité scienti- fique, aveuglé ces pauvres animaux, j’en ai charge a présent; ce n’est que naturel. — Je voudrais bien que I’Eglise trouvat également naturel de faire pour vous ce que vous faites pour ces rats, aptés vous avoir aveuglé tout de méme. — Aveuglé, dites-vous! Est-ce vous qui parlez ainsi? Illuminé, mon frére; illuminé. 26. « LES CAVES “DU (VATICAN — Je vous parle du positif. L’état dans lequel on vous abandonne est pour moi chose inadmissible. L’Eglise a ptis des engagements envers vous; il est de nécessité qu’elle les tienne; pour son honneur, et pour notte foi. — Puis se tournant vers Véronique : — Si vous n’avez rien obtenu, adressez-vous plus haut encore, toujours plus haut. Que patlais-je de Rampolla? C’est au pape lui-méme a présent que je veux potter une supplique; au pape qui n’ignore pas votte conversion. Un tel déni de justice mérite qu’il en soit instruit. Dés demain je retourne 4 Rome. — Vous nous tegtetez bien 4 diner, hasarda craintive- ment Véronique. — Excusez-moi; je n’ai pas l’estomac trés solide (et Julius, dont les ongles étaient soignés, remarquait les gros doigts courts, carrés du bout, d’Anthime); 4 mon retour de Rome, je vous verrai plus longuement, et je vous entre- tiendrai, cher Anthime, du nouveau livre que je prépare. — J’ai relu ces jours derniers /Air des Cimes et trouvé ¢a meilleur qu’il ne m’avait paru d’abord. — Tant pis pour vous! C’est un livre manqué; je vous expliquerai pourquoi quand vous setez en état de m’entendre et d’apprécier les étranges préoccupations qui m’habitent. J’ai trop a dire. Motus pour aujourd’hui. Il quitta les Armand-Dubois leur ayant souhaité bonespoir. . LIVRE QUATRIEME LE MILLE-PATTES “Et je me puis apptouver que ceux qui chetchent en gémissant. ” PASCAL, 3421. ct bk cA ML ap pdt . tie Ameédée Fleurissoire avait quitté Pau vec cinq cents francs dans sa poche, qui certainement devaient suffire a son voyage, malgré les faux frais ot |’entrainerait sans doute la malignité de la Loge. Puis, si la somme ne suffisait pas, s'il se voyait contraint de prolonger davantage son séjour, il ferait appel 2 Blafaphas qui tenait a sa disposition une petite réserve. Personne a Pau ne devant savoir od iI allait, il n’avait ptis billet que pour Marseille. De Marseille 4 Rome le billet de troisiéme ne codtait que trente-huit francs quarante et lui laissait la faculté de s’arréter en cours de route; ce dont il pensait profiter pour satisfaire, non point a la curio- sité des lieux étranges qu’il n’avait jamais eue vive, mais a son besoin de sommeil qu’il avait extraordinairement exigeant. C’est-a-dire qu’il redoutait par-dessus tout |’in- somnie; et, comme il importait 4 l’Eglise qu’il arrivat a Rome bien gaillard, il ne regarderait pas a la remise de deux jours, a quelques frais d’hdtel en sus... Qu’était-ce que cela auprés d’une nuit en wagon, blanche 4 n’en pas douter, et malsaine particuli¢érement a cause des exha- ANDRE GIDE. LES CAVES DU VATICAN, 5 AB > hk Aiarecl HDS Lee OL Ay GS WH br ee ) On ian Aan Ss, | ge Aeadead ete Spon, 130 .LES CAVES DU VATICAN laisons des autres voyageurs; puis, si l’un d’eux désireux © de renouveler l’air, s’avisait d’ouvrir une fenétre, alors c’était le rhume assuré... Il coucherait donc une premiére nuit 4 Marseille, une seconde 4 Génes, dans quelqu’un de ces hétels point fastueux mais confortables, comme on en trouve facilement dans le voisinage des gares; et n’arri- vetait 4 Rome que le surlendemain soir. Au _demeurant il s’amusait de ce voyage, et de le faire seul, enfin; 4 quatante-sept ans, n’ayant encore jamais vécu que sous tutelle, escorté partout par sa femme ou pat son ami Blafaphas. Calé dans son coin de wagon, il souriait avec un ait de chévre, du bout des dents, souhaitant bénigne aventure. Tout alla bien jusqu’a Marseille. Le second jour il fit un faux départ. Tout absorbé dans la lecture de Baedeker de I’Italie Centrale qu’il venait d’ache- ter, il se trompa de train et fila droit sur Lyon, ne s’en apergut qu’a Arles, au moment ou le train repartait, et dut poursuivte jusqu’a Tarascon; il dut redéfaire la route; puis prit un train du soir qui le porta jusqu’a Toulon, plutot que de coucher une nouvelle nuit 4 Marseille ot les punaises l’avaieht géné. La chambre n’avait pourtant pas mauvais aspect, qui donnait sur la Canebiére; ni le lit, ma foi! dans lequel il s’était étendu en confiance aprés avoir plié ses vétements, fait ses comptes et ses priéres. Il tombait de sommeil et s’était endormi aussitét. Les punaises ont des mceuts particuliéres; elles attendent bee que la bougie soit soufflée, et, sitét dans le noir, s’élancent. Elles ne se dirigent pas au hasatd; vont droit au cou, qu’elles prédilectionnent; s’adressent parfois aux poignets; quelques rates préférent les chevilles. On ne sait trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile urticante LE MILLE-PATTES . ~ 131 dont la virulence 4 la moindre fri&tion s’exaspére... La démangeaison qui réveilla Fleurissoire était si vive qu’il ralluma sa bougie et courut au miroir contempletr, sous le maxillaire inférieur, une rougeur confuse semée d’in- distin@s petits points blancs; mais la camoufle éclairait mal; la glace était de tain sali, son regard brouillé de som- meil... Il se recoucha, frottant toujours; éteignit de nouveau; ralluma cinq minutes aprés, la cuisson devenant intolé- table; bondit 4 sa toilette, mouilla dans le broc son mouchoir et l’appliqua sur la zone enflammée; celle-ci, toujours plus étendue, atteignait 4 présent la clavicule. Amédée crut qu’il tombait malade et pria; puis éteignit encore. Le répit apporté par la fraicheur de la compresse fut de courte durée pour laisser le patient se rendormir; 4 présent se joignait 4 l’atrocité de l’urticaire la géne d’un col de chemise trempé; qu’il trempait aussi de ses larmes. Et tout 4 coup il sursauta d’horreur : des punaises! ce sont des punaises|.., Il s’étonna de n’y avoir pas pensé plus tot; mais il ne con- naissait Vinseéte que de nom, et comment aurait-il assimilé effet d’une morsure précise a cette brdlure indéfinie? Il jaillit hors du lit; pour la troisiéme fois ralluma la bougie. Théorique et nerveux, il se faisait, comme beaucoup de gens, des idtes fausses sur les punaises, et, glacé de dégout, commenga pat les chetcher sur lui; n’en vit mie; pensa s’étre trompé; déja se recroyait malade. Rien sur les dtaps non plus; mais, avant de se recoucher, l’idée lui vint pour- tant de soulever son traversin. Il apergut alors trois minus- cules pastilles noiratres, qui prestement se muchérent dans un tepli de drap, C’étaient elles! Posant sa bougie sur le lit, il les traqua, ouvrit le pli, en surprit cing que, pat dégoit, n’osant escarbouiller contre son ongle, il précipita dans son pot de chambre et compissa. Quelques instants il les regarda se débattre, 132 LES CAVES DU VATICAN content, féroce, et du coup se sentit un peu soulagé. Se tecoucha; souffla. - Les. démangeaisons presque aussitét redoublérent; de nouvelles, sur la nuque,.a présent. Exaspéré il ralluma, se releva, enleva cette fois sa chemise pour en examiner le col 4 loisir. Enfin il distingua, au ras de la couture, courir, d’impertceptibles points rouge clair, qu’il écrasa contre la ‘ toile, ot ils firent une marque de sang; les sales bétes, si petites, il avait peine 4 croire que ce fussent déja des punai- ses; mais, peu aprés, soulevant de nouveau son traversin, il en dénicha une énorme : leur mére assurément; alors encoutagé, excité, amusé presque, il enleva le traversin, défit ses draps, et commenga de fouiller avec méthode. A présent il se figurait partout en voir; mais somme toute n’en ptit que quatre; se recoucha et put gotter une heure de calme. Puis les brilures recommencérent. Il partit 4 la chasse une fois encore; puis enfin, excédé, se laissa faite et remar- qua que la cuisson, s’il n’y touchait pas, se calmait somme toute assez vite. A l’aube les derniéres, repues, le laissérent. Il dormait d’un sommeil profond quand le gargon vint le réveiller pour son train, A Toulon ce furent fes puces) Sans doute les avait-il récoltées en wagon. Toute la nuit il se gratta, tourna et retourna sans dormir. Il les sentait qui lui couraient le long des jambes, lui chatouillaient les reins, l’enfiévraient. Comme il était de peau délicate, d’exu- bérants boutons se soulevaient sous leurs morsures, qu’il enflammait en se grattant comme 4 plaisir. Il ralluma plu- sieuts fois sa bougie; il se relevait, enlevait sa chemise, la remettait, sans avoir pu en tuer une; a peine les aperce-. vait-il un instant : elles échappaient & sa prise, et, méme:s’ib LE MILLE-PATTES - 133 patvenait 4 les saisir, lorsqu’il les croyait mortes, aplaties sous son doigt, elles se regonflaient a l’instant méme, repar- taient sit6t sauves et bondissaient comme devant. Il en venait a regretter les punaises. Il enrageait, et dans 1’éner- vement de ce pourchas inutile acheva de compromettre son sommeil. Et toute la journée du lendemain ses boutons de la nuit le démangérent, tandis que des chatouillements neufs l’avertissaient. qu’il était toujours fréquenté. L’excessive chaleur augmentait considérablement son malaise. Le wagon fegorgeait d’ouvriers qui buvaient, fumaient, ctachaient, rotaient, et mangeaient un cervelas d’une senteur tellement forte que Fleurissoire, 4 plus d’un coup, pensa vomir. Il n’osa cependant quitter ce compartiment qu’a la frontiéte, de crainte que les ouvriers, le voyant monter dans un autre, n’allassent supposer qu’ils le génaient; dans le compartiment ou ensuite il monta, une volumineuse nourtice changeait les couches de son poupon. II tacha néanmoins de dormir; mais il était alors géné par son cha- peau. C’était un de ces chapeaux plats, de paille blanche a ruban noir, de l’espéce de ceux qu’on appelle communé- ment : canotiers. Quand Fleurissoite le laissait dans sa position ordinaire, le bord rigide écartait sa téte de la cloison; si, pour s’appuyer, il relevait un peu le chapeau, la cloison le précipitait en avant; lorsque, au contraire, il réprimait le chapeau en arriére, le bord se coingait alors entre la cloison et sa nuque et le canotier au-dessus de son front se levait comme une soupape. II prit le parti de l’en- lever complétement et de se couvrir le chef de son foulard que, pat ctainte du jour, il laissait retomber devant ses yeux. Du moins il s’était précautionné pour la nuit : il avait acheté 4 Toulon, le matin, une boite de poudre inseéti- cide et, dat-il payer cher, pensait-il, il n’hésiterait pas, ce 134 LES CAVES DU VATICAN . soit-la4, 4 descendre dans un des meilleurs hdétels; car si cette nuit il ne dormait pas davantage, dans quel état de misére physiologique arriverait-il 4 Rome? a la merci du moindre franc-macon. Devant la gare de Génes stationnaient les omnibus des principaux hotels; il alla droit 4 l’un des plus cossus, sans se laisser intimider par la morgue du laquais qui s “empara de sa piteuse valise; mais Amédée ne s’en voulait point séparer ; il refusa de la laisser poser sur le dessus de la voiture, exigea qu’on la mit, 14, prés de lui, sur le coussin de la ban- quette. Dans le vestibule de l’hétel le portier en parlant francais le mit 4 l’aise; alors il se langa et, non content de demander “une trés bonne chambre ”’, s’enquit des prix de celles qu’on lui proposait, résolu, au-dessous de douze francs, 4 ne tien trouver a sa convenance. La chambre de dix-sept francs pour laquelle il se décida, aprés en avoir visité plusieurs, était vaste, propre, élégante, sans exces; le lit avancait dans la piéce, un lit de cuivre, net, assurément inhabité, a qui le pyréthre ett fait injure, Dans une sorte d’armoite énorme, la toilette était dissi- mulée. Deux larges fenétres ouvraient sur un jardin; Amédée, penché vers la nuit, contempla d’indistin&s et sombres feuillages, longuement, laissant l’air tiéde lente- ment calmer sa fiévre et le persuader au sommeil. Au-dessus du lit, un voile de tulle retombait en brouillard exa€tement de trois cétés; de petits cordonnets, semblables aux ris d’une voile, le relevaient par-devant dans une courbe gracieuse. Fleurissoire reconnut 1a ce qu’on appelle : mousti- quaire — dont il avait toujours dédaigné d’user. Aptés s’étre lavé, il s’étendit avec délices dans les draps frais. Il laissait la fenétre ouverte; non toute grande assuré- ment, pat crainte du rhume et de l’ophtalmie, mais un dés battants rabattu de maniére que ne lui parvinssent pas direc- LE MILLE-PATTES | 135 tement les effluves; fit ses comptes et ses priéres, puis éteignit. (L’éclairage était électrique, qu’on arrétait. en chavirant la chevillette d’un interrupteur de courant.) _Fleurissoite allait s’endormir lorsqu’un mince chanton- mMement vint lui remémorer cette précaution, qu’il n’avait point prise, de n’ouvrir la fenétre qu’aprés avoir éteint; cat la lumiére attire les moustiques. Il lui souvint aussi d’avoir lu quelque part des remerciements au bon Dieu pour avoir doué l’inseéte volatile d’une petite musique patti- culiére, propre a avertir le dormeur a I’instant qu’il allait étre piqué. Puis, il fit retomber tout autour de lui la mousse- line infranchissable. “ Combien cela ne vaut-il pas mieux, aprés tout, pefisait-il en s’assoupissant, que ces petits cdnes en feutre d’herbe séche, que, sous le nom baroque de fidibus, débite le pére Blafaphas; on les allume sur une soucoupe de métal; ils se consument en répandant une grande abondance de fumée narcotique; mais devant que d’engourdir les moustiques, ils asphyxient 4 demi le dor- meut. Fidibus! quel dréle de nom! Fidibus... ”’ Il s’endor- mait déja quand, soudain, a l’aile gauche du nez, une vive pigire. Il y porta la main; et tandis qu’il palpait doucement wb le cuisant soulévement de sa chair : piqhre au poignet. of Puis, contre son oreille un zézaiement natquois....Horreur! pe il avait enfermé l’ennemi dans la place! Il.atteignit la chevil- lette et rétablit le courant. ~ Oui! le moustique était la, posé, tout en haut de la mousti- Un" ; quaite. Un peu presbyte, Amédée le distinguait fort bien, Ad fluet jusqu’a l’absurde, campé sur quatte pieds et portant ye rejetée en atriére la derniére paite de pattes, longue et © comme bouclée; l’insolent! Amédée se dressa debout. sur son lit. Mais comment écraser Vinseéte contre un tissu (” fuyant, vaporeux?... N’importe! il donna du plat de la row ano 136 LES ‘CAVES: .DU“VATICAN main, si fort, si vite, qu’il crut avoir crevé la moustiquaire. A-coup str le moustique y était; il chercha des yeux le cadavte; ne vit rien; mais sentit une nouvelle piqire au jarret. , Alots, pout ptotéger du moins le plus possible de sa personne, il rentra dans son lit; puis resta peut-étre un quart d’heure, hébété, n’osant plus éteindre. Puis, tout de méme rassuté, ne voyant ni n’entendant plus d’ennemi, éteignit. Et tout de suite la musique recommenga. Alors il ressortit un bras, gardant la main prés du visage, et, par instants, quand il en croyait sentir un, bien posé, sur son front ou sa joue, appliquait une vaste claque. Mais, sit6t aprés, il entendait de nouveau l’inse&te chanter. Aprés quoi il eut l’idée de se couvrir la téte de son foulard, ce qui_géna considérablement_sa_volupté_respi- ratoite, et ne l’empécha pas d’étre piqué au menton. Alots le moustique, repu sans doute, se tint coi; du moins Amédée, vaincu pat le sommeil, cessa-t-il de l’en- tendre; il avait enlevé le foulard et dormait d’un sommeil enfiévré; il se grattait tout en dormant. Le lendemain matin son nez, qu’il avait naturellement aquilin, ressemblait a un nez d’ivrogne; le bouton du jarret bourgeonnait comme un clou et celui du menton. avait pris un aspe& volcanique — qu’il recommanda 4 la sollicitude du barbies lorsque, avant de quitter Génes, il se fit taser, pour arrivet décent 4 Rome. Il A Rome, comme il lanternait devant la gate, sa valise 2 la main, si fatigué, si désorienté, si perplexe qu’il ne st décidait a tien et ne se sentait plus de force que pour repous: LE MILLE-PATTES — 137 set les avances des portiers d’hétels, Fleurissoire eut la fortune de rencontrer un facchino qui parlait francais. » Baptistin était un jeune natif de Marseille, presque glabre encore, a l’ceil vif, qui, reconnaissant en Fleurissoire un _ pays, s’offrit a le guider et a lui porter sa valise. Fleurissoire, durant la longueur du voyage, avait potassé son Bedeker, Une sorte d’instin&, de pressentiment, d’aver- tissement intérieur, détourna presque aussitét du Vatican sa pieuse sollicitude, pour la concentrer sur le Chateau Saint-Ange, l’ancien Mausolée d’Adrien, cette gedle célébre qui, dans de secrets cachots, avait jadis abrité maints prisonniers illustres, et qu’un corridor souterrain rfelie, parait-il, au Vatican. Il contemplait le plan. — “ C’eét la qu’il faut trouver a se loger ”, avait-il décidé, posant l’index sur le quai di Tordi- nona, en face du Chateau Saint-Ange. Et, par une con- jon@ure providentielle, c’est aussi IA que se proposait de Yentrainer Baptistin; non sur le quai précisément, qui n’est A proptement parler qu’une chaussée, mais tout auprés : - via dei Vecchierelli, c’est-a-dire : des petits vieillards, la troisiéme rue, en partant du ponte Umberto, qui vient buter sur le remblai; il connaissait une maison tranquille (des fenétres du troisiéme, en se penchant un.peu, on apercoit le Mausolée), ou des dames trés complaisantes patlent toutes les langues, et une en particulier le frangais. — Si Monsieur est fatigué on peut prendre une voiture; c’est loin... Oui, l’air est plus frais ce soir; ila plu; un peu de marche aprés le long ttajet fait du bien... Non, la valise n’est pas trop lourde; je la porterai bien jusque-la... Pour la premiére fois a Rome! Monsieur vient de Tou- louse peut-étre?... Non; de Pau. J’aurais di reconnaitre l’accent. Ainsi causant ils cheminaient. Ils prirent la via Viminale; ws oo 138 LES CAVES DU VATICAN puis la via Agostino Depretis, qui joint le Viminale au Pincio; puis, par la via Nazionale, ils gagnérent le Corso, quils traversérent; 4 partir de quoi ils progressérent a travers un labyrinthe de ruelles sans nom. La valise n’était pas si lourde qu’elle ne permit au facchino un pas trés allongé que Fleurissoite n’emboitait qu’a grand-peine. Il trottinait derriére Baptistin, recru de fatigue et fondu de chaleur. , — Nous y voici, dit enfin Baptistin, alors que l’autre allait demander grace. La tue, ou plutét : la ruelle des Vecchierelli, était étroite et ténébreuse, au point que Fleurissoire hésitait a s’y enga- ger. Baptistin cependant était entré dans la seconde maison de droite, dont la porte ouvrait 4 quelques métres du coin du quai; au méme instant Fleurissoire vit un bersagliere en sortir; l’uniforme élégant, qu’il avait déja remarqué 4 la frontiére, le rassura; cat il avait confiance dans l’armée. II avanga de quelques pas. Une dame parut sur le seuil, la patronne de l’auberge apparemment, qui lui sourit d’un air affable. Elle portait un tablier de satin noir, des bracelets, wn ruban de taffetas céruléen autour du cou; ses cheveux noir de jais, ramenés en édifice sur le sommet de la téte, pesaient sur un énorme peigne d’écaille. — Ta valise est montée au troisiéme, dit-elle 4 Amédée, qui dans le tutoiement surprit une coutume italienne, ou la connaissance insuffisante du frangais. — Grazia! répondit-il en souriant a son tour. ‘Grazial C’était : merci, le seul mot italien qu’il sat dire et qu'il jugeait poli de mettre au féminin quand il remerciait une dame. Il monta, reprenant haleine et courage 4 chaque palier, car il était rendu et l’escalier sordide travaillait 4 le désespérer, Les paliers se succédaient toutes les dix marches, l’escalier LE MILLE-PATTES ; 139 hésitant, biaisant, s’y reprenant 4 trois fois avant de par- venir a l’étage. Au plafond du premier palier, faisant face a l’entrée, une cage a serin était suspendue que l’on pouvait voir de la rue. Sur le second palier un chat rogneux avait trainé un peu de merluche qu’il s’apprétait 4 déglutir. Sur le troisiéme palier donnaient les cabinets d’aisance, dont la porte grande ouverte laissait voir, a cOté du siége, un vase haut de forme en terre jaune, du calice duquel sortait le manche d’un petit balai; sur ce palier Amédée ne s’arréta point. Au premier étage, un quinquet « la gazoline fumait a cété d’une large porte vitrée sur laquelle, en caractéres dépolis, le mot Sa/one était inscrit; mais la piéce était sombre : a travers le verre, Amédée ne distinguait qu’a peine, sur le mur qui lui faisait face, une glace au cadre doré. Il atteignait le septi¢me palier, lorsqu’un nouveau mili- ‘aite, un arftilleur cette fois, sorti d’une des chambres du second, le heurta, descendant trés vite, qui passa, bredouil- lant en tiant quelque excuse italienne, aprés l’avoit remis en équilibre; car Fleurissoite partaissait ivre et, de fatigue, ne tenait plus qu’a peine debout. Rassuré par le premier ‘uniforme, il fut plutét inquiété par le second. — Ces militaires vont faire bien du train, pensa-t-il. Heureusement que ma chambre est au troisi¢me; j’aime mieux les avoir au-dessous. Il n’avait pas plus t6t dépassé le second étage qu’une femme au peignoir béant, aux cheveux défaits, accourue du fond du couloir, le héla. — Elle me prend pour quelque autre, se dit-il, et il se ptessa de monter en détournant les yeux pour ne point la géner d’avoir été surprise peu vétue, Au troisiéme étage il arriva tout essoufflé et retrouva Baptistin; celui-ci parlait italien avec une femme d’age 140 LES CAVES DU VATICAN indécis, qui lui rappela extraordinairement, mais en moins gras, la cuisiniére des Blafaphas. — Votre valise est au numéro seize, la troisiéme porte. Faites attention, en passant, au-seau qui est dans le couloir. — Jel’ai mis dehors parce qu’il fuyait, expliqua la femme, en frangais. La porte du seize était ouverte; sur une table, une bougie allumée éclairait la chambre et jetait un peu de clarté dans le corridor ot, devant la porte du quinze, autour d’un seau de toilette en métal, luisait sur le dallage une flaque, que Fleurissoite enjamba. Une odeur Acre en émanait. La valise était 14, en évidence, sur une chaise. Sitdt dans l’atmosphére étouffée de la chambre, Amédée sentit la téte lui tourner, et, jetant sur le lit son parapluie, son chile et son chapeau, se laissa tomber dans un fauteuil. Son front ruisselait; il crut qu’il allait se trouver mal. — C'est Mme Carola, qui cause le frangais, dit Baptistin, Tous deux étaient entrés dans la chambre. : — Ouvrez un peu la fenétre, soupira Fleurissoire, incapable de se lever. — Ohl! ce qu’il a chaud! disait Mme Carola en épon- geant le visage bléme et suant avec un petit mouchoir parfumé qu’elle sortit de son corsage. ~— On va le pousser prés de la croisée. Et soulevant a eux deux le fauteuil dans lequel Amédée balancé, aux trois quatts évanoui, se laissait faire, ils le mirent 4 méme de réspirer, au lieu des relents du couloir, les puanteurs variées de la rue. La fraicheur cependant le ranima. Fouillant dans son gousset il en sortit le tortillon de cing lires qu’il avait préparé pour Baptistin :- — Je vous remercie bien. A présent laissez-moi. Le facchino sortit. — Tu n’aurais pas dé lui donner tant, dit Carola. LE’ MILLE-PATTES 141 Amédée acceptait le tutoiement pour une coutume ita- lienne; il ne songeait plus a présent qu’a se coucher; mais Carola ne semblait point préte a partir; alors, emporté par la politesse, il causa. — Vous parlez francais aussi bien qu’une Francaise. — Ces pas Gtonnanhs je suis de Pars: Ee vous? — Moi je suis du Midi. — J’avais deviné ca. En vous voyant, je me disais : ce Monsieur doit étre de la province. C’est la premiére fois que vous venez en Italie? . — La premi€re. — Vous venez pour affaires. — Oui. — C’es&t beau, Rome. Il y a beaucoup 4 voir. — Oui... Mais ce soit je suis un peu fatigué, hasardait- il; et, comme pour s’excuser : — Je voyage depuis trois jours. — C’est long pour venir ici. — Et je n’ai pas dormi depuis trois nuits. A ces mots, Mme Carola, avec cette subite familiarité italienne qui ne laissait pas d’interloquer encore Fleutis- —S—————,. *s soite, lui pingant le menton : — Polisson! fit-elle. Ce geste ramena quelque peu de sang au visage d’Amédée qui, soucieux d’écarter aussitdt l’insinuation désobligeante, parla puces, punaises, moustiques, longuement. — Ici tu n’auras rien de tout cela. Tu vois comme c’est propre. — Oui; j’espére que je vais bien dormir. Mais elle ne partait toujours pas. Il se souleva pénible- ment du fauteuil, porta la main aux premiers boutons de son gilet, en hasardant : — Je crois que je vais me coucher. 142 LES CAVES DU VATICAN Mme Carola comprit la géne de Fleurissoire : — Tu veux que je te laisse un peu, je vois, dit-elle avec tact. Aussitdt qu’elle fut sortie, Fleutissoire donna un tour de clef 4 la porte, sortit sa chemise de nuit de sa valise et se- mit au lit. Mais apparemment le péne de la serrure ne mor- dait pas, car il n’avait pas encore soufflé sa bougie, que la téte de Carola reparut dans la porte entrebdillée, derri¢re le lit, tout prés du lit, souriante... oe Une heure plus tard, quand il se ressaisit, Carola gisait © we 3 % _ scontre lui, couchée entre ses bras, toute nue, Il dégagea de dessous elle son bras gauche qui s’aigtis- sait, puis s’écarta. Elle dormait. Une faible ueur, montée de la tuelle, emplissait la chambre, et l’on n’entendait d’autre bruit que celui de la respiration égale de cette femme. Alors Amédée Fleurissoire, qui ressentait tout le long du corps et dans l’4me un alanguissement insolite, sortit d’entre les draps ses jambes maigtes et, assis sur le bord du lit, il pleura. Comme la sueur tantét, les larmes 4 présent lavaient sa face et se mélaient A la poussiére du wagon; elles jaillis- saient sans bruit, sans arrét, 4 petit flot, du fond de lui, comme d’une source cachée. Il songeait 4 Arnica, 4 Blafa- phas, hélas! Ah! s’ils Vavaient pu voir! Jamais plus il n’osetait, a présent, reprendre sa place auprés deux... Puis il songeait a sa mission auguste,. désormais compro- mise; il gémissait 4 demi-voix : — C’en est fait! Je ne suis plus digne... Ah! c’en est fait! C’en est bien fait! L’accent étrange de ses soupirs cependant avait réveillé Carola. A présent, 4 genoux au pied du lit, il martelait 4 petits coups de poing sa débile poitrine, et Carola stupé- a err LE MILLE-PATTES 143 faite l’entendait claquer des dents, et, parmi ses sanglots, répéter : — Sauve qui peut! L’Eglise croule... ? oppo den ‘\ A la fin, n’y tenant plus : — Mais qu’est-ce qui te prend, mon pauvtfe vieux? Tu deviens fou? y Il se tourna vers elle : — Je vous en prie, madame Carola, laissez-moi... _ Il faut absolument que je reste seul. Je vous revettai demain matin, Puis comme, somme toute, il n’en voulait qu’a lui, Vembrassa doucement sur l’épaule : — Ah! ce que nous avons fait la, vous ne savez pas combien c’est grave. Non, non! Vous ne savez pas. Vous ne pouttez jamais savoir. Il Sous le nom pompeux de Crofsade_ pour la délivrance du Pape, Ventreprise d’escroquetie étendait sur plus d’un département frangais ses ramifications ténébreuses; Protos, le faux chanoine de Vismontal,-en Gtait pat le seul agent, non plus que la comtesse de Saint-Prix n’en était la seule victime. Et toutes les victimes ne présentaient pas une égale complaisance, si bien encore tous les agents eussent fait preuve d’une égale dextérité. Méme Protos, I’ancien ami de Lafcadio, aprés opération, devait garder a catreau; il vivait dans une continuelle appréhension que le clergé, le vrai, ne devint instruit de l’affaire, et dépensait a pro- téger ses derriéres autant d’ingéniosité qu’a pousser de Pavant; mais il était divers, et, de plus, admirablement Avetti le méme soir par Baptistin de l’arrivée de I’ éteaniger et passablement alarmé d’apprendre que celui-ci venait de Pau, Protos, dés sept heures du matin, s’amena le lendemain chez Carola. Elle était encore couchée. Les renseignements qu’il obtint d’eHe, le confus récit qu’elle fit des événements de la nuit, de l’angoisse du “pélerin ” (c’est ainsi qu'elle surnommait Amédée), de ses protestations, de ses larmes, ne pouvaient lui laisser de doutes. Décidément la prédication de Pau portait fruit; mais non point précisément la sorte de fruits qu’ett pu souhaiter Protos; il fallait tenir l’ceil ouvert sur ce croisé naif qui, pat ses maladresses, pourrait bien éventer la méche... — Allons|! laisse-moi passer, dit-il brusquement a Carola. Cette phrase pouvait parattre bizarre, car Carola restait couchée; mais le bizarre n’arrétait point Protos. Il mit un genou sur le lit; passa l’autre par-dessus la femme, et pi- rouetta si habilement que, repoussant un peu le lit, il se trouva d’un coup entre le lit et la muraille. Sans doute Carola était-elle habituée 4 ce manége, car elle demanda simplement : — Qu’est-ce que tu vas faire? — Me mettre en curé, répondit Protos, non moins simplement. — Tu ressorts pat ce coté? Protos hésita un instant, puis : — Tu as raison; c’est plus naturel. Ainsi disant, il se baissa, fit jouer une potte secréte, dissimulée dans le revétement du mur, et si basse que le lit la cachait completement. Au moment qu’il passait sous la porte, Carola lui saisit l’épaule : eo LE MILLE-PATTES ~ i45 — Ecoute, lui dit-elle avec une sorte de gtavité, celui-ci je ne veux pas que tu fasses de mal. — Puisque j’ te dis que j’ me mets en curé! ~Dés qu’il eut disparu, Carola se leva et commenga de s’habiller. Je ne sais trop que penser de Carola Venitequa. Ce cri qu’elle vient de pousser me laisse supposer que le cceur, chez elle, n’est pas encore trop profondément corrompu. . Ainsi parfois, au sein méme de l’abjeGtion, tout 4 coup se découvrent d’étranges délicatesses sentimentales, comme croit une fleur azurée au milieu d’un tas de fumier. Essen- tiellement soumise et dévouée, Carola, ainsi que, tant d’autres femmes, avait besoin d’un directeur. Abandonnée de Lafcadio, elle s’était aussitét lancée 4 la recherche de son premier amant, Protos, — par défi, par dépit, pour se venger. Elle avait de nouveau connu de dures heures — et Protos ne l’avait pas plus tot retrouvée qu’il en avait fait sa chose, de nouveau. Car Protos aimait dominer, Un autre que Protos aurait pu relever, réhabiliter cette femme. Il ett fallu d’abord le vouloirt. On edt dit, au contraite, que Protos prenait a tache de l’avilir. Nous avons vu les services honteux que ce bandit réclamait d’elle; il semblait, a vrai dire, que ce fit sans trop de reluc- tance que cette femme s’y pliait; mais, une 4me qui se révolte contte l’ignominie de son sort, souvent ses premiers sur- sauts demeurent inapergus d’elle-méme; ce n’est qu’d la faveur de l’amour que le regimbement secret se révéle. Carola s’éprenait-elle d’Amédée? Il serait téméraire de le prétendre; mais, au conta de cette pureté, sa corruption s’était émue; et le cri que j’ai rapporté, indubitablement, avait jailli du coeur. Protos rentra. Il n’avait pas changé de costume. Il tenait 4 la main un paquet de hardes qu’il posa sur une chaise, lee 146 LES CAVES DU VATICAN — Eh bien quoi? dit-elle. — J’ai réfléchi. Il faut d’abord que je passe a la poste et que j’examine son courrier. Je ne me changerai qu’a midi. Passe-moi ton miroir. Il s ‘approcha de la fenétre, et, penché sur son reflet, ajusta une paite de moustaches chataines, 4 peine un peu plus claires que ses cheveux, coupées au ras de la lévre. — Appelle Baptistin. Carola achevait de s’appréter. Elle alla tirer, prés de la porte, une ficelle. _ — Je t’ai déja dit que je ne voulais plus te voir avec ces boutons de manchettes. Ca te fait remarquer. — Tu sais bien qui me les a donnés, — Précisément. — Tu serais jaloux, toi? — Grosse béte! A ce moment Baptistin frappa 4 la porte et entra. — Tiens! tache 4 te remonter d’un cran dans 1’échelle, lui dit Protos, en montrant, sur la chaise, la veste, le col et la cravate qu’il avait rapportés d’outre-mur. — Tu vas » accompagner ton client 4 travers la ville. Je ne te le pren- drai que vers le soir. D’ici la ne le perds pas de vue. C’est 4 Saint-Louis-des-Francais qu’alla se confesser Amédée, de préférence 4 Saint-Pierre dont l’énormité l’écra- sait. Baptistin le guidait; qui le mena ensuite a la poste. Comme il fallait s’y attendre, le Mcl//e-Pattes y comptait des affidés. La petite carte de visite clouée sur le couvercle de la valise avait appris le nom de Fleurissoire 4 Baptistin; qui l’avait appris 4 Protos; celui-ci n’avait eu aucun mal a se faire remettre par un employé complaisant une lettre d’Arnica, ni aucun scrupule 4 la lite. — C'est curieux! s’écria Fleurissoire, lorsqu’une heure ’ a e * ge LE MILLE-PATTES 147 plus tard il vint 4 son tour réclamer son courrier — c’est curieux! on dirait que l’enveloppe a été ouverte. — Ici cela arrive souvent, dit flegmatiquement Bap- tistin. ; Heureusement la prudente Arnica ne risquait que des allusions trés discrétes. La lettre était du reste trés courte; elle recommandait simplement, sur les conseils de l’abbé Mure, d’aller voir a Naples le cardinal San-Felice S. B. avant de rien essayer ’. On ne pouvait souhaiter termes plus vagues et, partant, moins compromettants. IV Devant le Mausolée d’Adrien, qu’on appelle Chateau Saint-Ange, Fleurissoire éprouva une Acre déconvenue. La masse énorme de lédifice s’élevait au milieu d’une cout intérieure, interdite au public et dans laquelle seuls les voyageuts munis de cartes pouvaient entrer. Méme il était spécifié qu’ils devaient étre accompagnés d’un gardien.., Certes ces précautions excessives confirmaient les soup- cons d’Amédée; mais aussi bien lui permettaient-elles de mesuret l’extravagante difficulté de l’entreprise. Sur le quai a peu prés désert 4 cette fin de jour, le long du mur exté- tieur qui défendait l’approche du chateau, Fleurissoire ettait donc, enfin débarrassé de Baptistin. Devant le pont- levis de l’entrée, il passait, repassait, l’4me sombre et découragée, puis s’écartait jusqu’au bord du Tibre et tachait, par-dessus cette premiére enceinte, d’en apercevoir un peu plus. Il n’avait pas prété jusqu’a présent attention 4 un prétre (ils sont 4 Rome si nombreux!) assis non loin de lA sur 18 LES CAVES DU VATICAN un banc, en apparence plongé dans son bréviaire, mais qui depuis longtemps l’observait. Le digne ecclésiastique portait long un abondant cheveu d’argent, et son teint. jeune et frais, indice d’une vie pure, contrastait avec cet apanage de la vieillesse. Rien qu’au visage on aurait reconnu le prétre, et a je ne sais quoi de décent qui le caraétérise : le prétre frangais. Comme Fleurissoite, pour la troisiéme fois, allait passer devant le banc, brusquement l’abbé se leva, vint a lui et, d’une voix qui tenait du sanglot : — Quoi! je ne suis pas seul! Quoi! vous aussi vous le chetchez! Ainsi disant, il cacha son visage dans ses mains oU ses sanglots, trop longtemps contenus, éclatérent. Puis, tout 4 coup, se ressaisissant : — Imprudent! imprudent! cache tes larmes! Etouffe tes soupits!.., Et saisissant Amédée par le bras : — Ne restons pas ici, Monsieur, l’on nous observe. Déja 1I’émo- tion dont je n’ai pu me défendre est remarquée. Amédée a présent emboitait le pas, stupéfait. — Mais comment, — put-il enfin trouver 4 dire — mais comment avez-vous pu deviner pourquoi je suis ici? — Veuille le ciel n’avoir permis qu’A moi de le sur- prendre; mais votre inquiétude, mais les tristes regards avec lesquels vous inspectiez ces lieux, pouvaient-ils échap- per a celui qui depuis trois semaines les hante le jour et” la nuit? Hélas, Monsieur! aussitét que je vous ai vu, je ne sais quel pressentiment, quel avertissement d’en haut, m/’a fait reconnaitre pour sceur de la mienne votre... Attention!’ quelqu’un vient. Pour l’amour du ciel, feignez une grande’ insoucianice. Un porteur de Iégumes avangait sur le quai en sens inverse. Aussitdt, comme semblant poursuivre une phrase, sans changer de ton, mais sur un temps plus animé : \ LE MILLE-PATTES 149 — Voila pourquoi ces V7rginias, si appréciés de certains fumeurs, ne s’allument jamais qu’a la flamme d’une bougie, aprés qu’on a retiré de leur intérieur cette fine paille qui a pour but de réserver a travers le cigare un petit conduit pat ou puisse circuler la fumée. Un Virginia qui ne tite pas bien n’est bon qu’a jeter. J’ai vu des fumeurs délicats en allumer, Monsieur, jusqu’a six avant d’en trouver un 4 -leur convenance... Et dés que l’autre fut dépassé : — Avez-vous yu comme il nous regardait? Il fallait 4 tout prix donner le change. — Quoi! s’écria Fleurissoire ahuri, se pourrait-il que ce vulgaire maraicher soit un de ceux, lui aussi, dont nous devions nous défier? — Monsieur, je ne le saurais affirmer; mais je le suppose. Les alentouts de ce chateau sont particuli¢rement surveillés; des agents d’une police spéciale sans cesse y rddent. Pour ne point éveiller les soupgons, ils se présentent sous les revétements les plus divers. Ces gens sont si habiles, si habiles! et nous si crédules, si naturellement confiants! Mais si je vous disais, Monsieur, que j’ai failli tout compro- mettre en ne me méfiant pas d’un facchino sans apparence, 4 qui j’ai simplement, le soir de mon arrivée, laissé porter mon modeste bagage, de la gare au logement ou je suis descendu. Il parlait frangais, et bien que je parle |’italien coutamment depuis mon erifance... vous autiez éprouvé sans doute vous-méme cette émotion, contre laquelle je n’ai pas su me défendre, en entendant sur terre étrangére parler ma langue maternelle... Eh bien, ce facchino... — Il en était? — Il en était. J’ai pu, 4 peu prés, m’en convaincre. Heureusement, je n’avais que trés peu parle. — Vous me faites trembler dit Fleurissoire; moi aussi, “60 LES; CAVES SDUaIeapICAN le soir de. mon arrtivée, c’est-a-dire hier soir, je suis tombé entre les mains d’un guide a qui j’ai confié ma valise et an parlait francais. — Juste ciell fit le curé plein d’épouvante; avattelt nom peut-étre : Baptistin? — Baptistin : c’est lui! gémit Amédée qui sentit ses genoux fléchir. — Malheureux : que lui avez-vous dit? — Le curé lui pressait le bras. -— Rien dont il me souvienne. — Cherchez; cherchez! Rappelez-vous, au nom du ciell... — Non vraiment, balbutiait Amédeée terrifié; je ne crois pas lui avoir rien dit, Ginn — Qu’aurez-vous laissé voir? — Non, rien, vraiment, je vous assure. Mais vous faites trés bien de m’avertir. — Dans quel hotel vous a-t-il emmené? — Je ne suis pas a l’h6tel; j’ai pris chambre particuliére, — Quv’a cela ne tienne. Enfin ot étes-vous descendu? — Dans une petite rue que certainement vous ne pouvez pas connaitre, bredouilla Fleurissoire extrémement géné, — Peu importe : je n’y resterai pas. — Faites bien attention ; si vous partez trop vite, vous autez l’air de vous défier. — Oui, peut-¢tre. Vous avez raison : il vaut mieux que je n’en parte pas tout de suite, — Mais combien je remercie le ciel qui vous a fait attiver 4 Rome aujourd’hui; un jour plus tard et je vous manquais! Demain, pas plus tard que demain, je dois aller 4 Naples voir une sainte et importante personne qui, en sectet, s’occupe beaucoup de I’affaire. — Ne serait-ce pas le cardinal San-Felice? demanda Fleurissoite tout tremblant d’émotion. LE MILLE-PATTES “agr Le curé Stupéfait fit deux pas en arriére : — Comment le savez-vous? Puis, se tapprochant : — Mais pourquoi m’étonner? Seul 4 Naples il est dans le ‘secret de ce qui nous occupe. — Vous... le connaissez bien? “— Si je le connais! Hélas! mon bon Monsieur, c’est a lui que je dois... Mais peu importe. Vous pensiez I’aller voir? — Sans doute; s’il le faut. — C'est ’homme le meilleur... D’un geste brusque, il s’essuya le coin de I’ceil. — Naturellement vous savez ou Vailer trouver? — N’importe qui pourra me renseigner, je suppose. A Naples chacun le connait. — Certes! Mais vous n’avez pas l’intention, il va sans dire, de mettte tout Naples au courant de votre visite? Il ne se peut faire du reste, que l’on vous ait instruit de sa patticipation dans... ce que nous savons, et peut-étre confié pour lui quelque message, sans vous avoir enseigné du méme coup la maniére de l’aborder. — Excusez-moi, dit craintivement Fleurissoire, 4 qui Arnica n’avait transmis aucune indication de ce genre. — Quoi! votre intention pouvait-elle étre de l’aller trouvet tout de go? méme 4 l’archevéché peut-étre! — l’abbé se mit a rite — et de vous ouvrir 4 lui sans détour! — Je vous avoue que... : — Mais savez-vous bien, Monsieur, reprit l’autre d’un ton sévéte, savez-vous bien que vous risquiez de le faire emprisonner 4 son tour? Il marquait une contrariété si vive que Fleurissoire n’osait parler. — Une cause si rate confi¢e a de tels imprudents]! murmutait Protos, qui sortit de sa poche l’extrémité d’un 7 152 LES CAVES DU VATICAN rosaite, puis le rentra, puis se signa fébrilement; puis, se tetournant vers son compagnon : — Mais enfin, Monsieur, qui vous a prié de vous méler de cette affaire? De qui suivez-vous les instructions? — Pardonnez-moi, Monsieur l’abbé, dit confusément Fleurissoire, je n’ai regu d’instru€tion de personne : je suis une pauvre 4me pleine d’angoisse et qui cherche de son cété. Ces humbles paroles semblérent désarmer le curé; il tendit la main 4 Fleurissoire : — Je vous ai parlé durement... mais c’est que de tels dangets nous entourent! Puis, aprés une courte hésitation: Tenez! Voulez-vous m’accompagner demain? Nous irons voir ensemble mon ami... et levant les yeux au ciel : Oui, jose l’appeler : mon ami, reprit-il d’un ton pénétré, — Arrétons-nous un instant sur ce banc. Je vais écrire un mot que nous signerons tous les deux, pat lequel nous le pré- viendrons de notre visite. Mis a la poste avant 6 heures (18 heures, comme ils disent ici), il le recevra demain matin ct se tiendra prét 4 nous accueillit vers midi; méme, sans © doute, pourrons-nous déjeuner avec lui. Ils s’assirent, Protos sortit un catnet de sa poche et sur une feuille vierge commenga, sous les yeux hagards d’Amédeée : Ma vieille... Puis, amusé de la stupeut de l’autte, il sourit, trés calme — Alors c’est au cardinal que vous auriez écrit, si on vous avait laissé faire? Et sur un ton plus amical il voulut bien renseigner Amédée : Une fois par semaine le cardinal San-Felice quittait l’archevéché clandestinement, en costume de simple abbé, devenait le chapelain Bardolotti, se rendait sur les pentes du Vomero et, dans une modeste villa, recevait _ Terr: a, LE MILLE-PATTES 153 quelques rates intimes et les lettres secrétes que les initiés lui adressaient sous ce faux nom. Mais méme sous ce dégui- sement vulgaire il ne se sentait pas a l’abri : il n’était pas bien str que les lettres qui lui parvenaient par la poste ne fussent pas ouvertes, et suppliait que, dans la lettre, tien de significatif ne fut dit, que, dans le ton de la lettre, rien ne laissat pressentir son éminence, ne respirat, si peu que ce soit, le resped. A présent qu’il était de méche, Amédée souriait 4 son tour. — Ma vieille... Voyons; qu’est-ce qu’on va lui dite a cette chére vieille? plaisantait l’abbé, hésitant du bout du ctayon : — Ah! : Je ¢’améene un vienx rigolo. (Sil sil laissez : je sais le ton qu’il y faut!) Sors une bouteille ou deux de falerne, que demain nous viendrons siffler avec toi. On rira. — Tenez : signez aussi. — Je ferais peut-étre mieux de ne pas mettre mon vrai nom, — Vous, cela n’a pas d’importance, Gor) qui, 4 cété du nom d’Amédée Fleurissoire, éctivit: Cave. — Oh! trés habile! — Quoi? cela vous étonne que je signe de ce nom-la : Caye? Vous n’avez que celle du Vatican dans la téte. Apprenez ceci, mon bon monsicur Fleurissoire : Cave est un mot latin qui veut dire aussi : PRENDs GARDE! Le tout était dit sur un ton si supérieur et si bizarre que le pauvre Amédée sentit un frisson lui descendte le long du dos. Cela ne dura qu’un instant; l’abbé Cave avait déja tepris son ton affable, et, tendant 4 Fleurissoire l’enve- loppe out il venait d’inscrire Vadresse apoctyphe du cat- dinal : — Voudtez-vous la mettre a la poste vous-méme : c’est _ plus prudent : les lettres des curés sont ouvertes. Et main- 154 LES CAVES DU VATICAN tenant, séparons-nous; il ne faut pas qu ‘on nous voie davantage ensemble. Convenons de nous retrouver demain matin dans le train pour Naples de sept heures trente. Troisiéme classe, n’est-ce pas. Naturellement je ne serai pas dans ce costume (y songez-vous!). Vous me retrouverez en simple campagnard calabrais. (C’est 4 cause de mes cheveux que je voudrais bien n’étre pas forcé de couper.) Adieu! adieu! fl s’éloignait en faisant avec la main de petits signes. § ~— Que béni soit le ciel qui m’a fait rencontrer ce digne bé! murmurait en s’en retournant Fleurissoire. Qu’eus- sé-je fait sans luiP Et Protos, en s’en allant, murmurait : — On t’en donnera, du cardinall... C’est que, tout seul, — il était fichu d’aller trouver /% vrai! V Fleurissoire se plaignant d’une grande fatigue, Carola cette nuit l’avait laissé dormir, malgré l’intérét qu’elle lui portait et la tendresse apitoyée dont aussitét elle s’était éprise lorsqu’il lui eut avoué son peu d’expérience en matiére d’amour; dormir du moins autant que le lui per- mettait Vinsuppottable démangeaison, tout le long du cotps, d’une grande quantité de morsures, tant de puces que de moustiques : — Tuas tort de gratter comme gal! lui dit-elle le lende- main matin, Tu irrites. Oh! ce qu’il est enflammé, celui-ci! et elle touchait le bouton du menton. Puis, tandis qu’il 8 apprétait 2 a-partir : — Tiens! garde ¢a en souvenir de moi; et.elle ajustait aux manchettes du pé/erin ces bijoux saugtenus LE MILLE-PATTES Mass que Protos se fachait de voir sur elle. Amédée promit de revenir le soir méme, ou au plus tard le lendemain. : — Tu me jures de ne pas lui faire de mal, répétait Carola, un instant aprés 4 Protos qui, tout costumé déja, passait par la porte secréte; et, comme il s’était mis en retard, ayant attendu pour paraitre que Fleurissoire soit parti, il dut se faire conduire a la gare en voiture. Sous son nouvel aspect, avec son sayon, ses braies brunes, ses sandales lacées par-dessus ses bas bleus, son brile- gueule, son chapeau roux a petits bords plats, il faut recon- naitre qu’il avait l’air moins d’un curé que d’un parfait brigand des Abruzzes. Fleurissoire qui faisait les cent pas devant le train hésitait a le reconnaitre lorsqu’il le vit venir, un doigt sur la lévre comme saint Pierre martyr, puis passer sans faire mine de le voir et disparaitre dans un wagon en téte du train. Mais, au bout d’un instant, il reparut 4 la portiére et, regardant dans la direction d’Amédée, fermant l’ceil a demi, lui fit de la main, subrepticement, signe d’approcher; et comme celui-ci s’apprétait 4 monter : — Veuillez vous assurer qu’il n’y a personne a cété, chuchota |’autre. Personne; et leur compartiment était 4 l’extrémité du wagon. — Je vous suivais de loin dans la rue, reprit Protos, mais je n’ai pas voulu vous aborder, de crainte que l’on ne nous sutprit ensemble. — Comment se fait-il que je ne vous ale pas vu? dit Fleurissoite. Je me suis retourné maintes fois, précisé- ment pout m/’assuret que je n’étais pas suivi. Votre conyer- sation d’hier m’a plongé dans de telles alarmes; je vois des espions partout. — — lly parait malheureusement beaucoup trop. Croyez- vous qu’il soit naturel de se retourner tous les vingt pas? ~ 156 LES CAVES DU VATICAN — Quoi! vraiment, j’avais l’air...? — Soupsonneux. Hélas! disons le mot : soupgonneux. C’est lair compromettant par excellence. — Et avec cela je n’ai méme pas pu découvrir que vous me suiviez!... Par contre, depuis notre conversation, tous les passants que je rencontre, je leur trouve je ne sais quoi © de louche dans l’allure. Je_m’inquiéte s’ils me regardent; et ceux qui ne me regardent pas, on dirait qu’ils font semblant de ne pas me voit. Je ne m’étais point rendu compte _jusqu’aujourd’hui_combien la présence des gens dans la rue est tatement justifiable. Il n’en est pas quatre sut douze dont l’occupation saute aux yeux. Ah! l’on peut dite que vous m’avez fait réfléchir! Vous savez : pour une AbMWme naturellement crédule comme était la mienne, la “\_- défiance n’est pas facile; c’est un apprentissage... * (| — Bah! vous vous y ferez! et vite; vous verrez; au av bout de quelque temps, cela devient une habitude. Hélas! j'ai da la prendre... l’important est de garder I’air gai. Ahl pour votte gouverne : quand vous ctaignez d’étre suivi, ne vous retournez pas; simplement laissez tomber 4 terre votre canne, ou votte patapluie, suivant le temps qu’il fait, ou votre mouchoir, et, tout en tamassant l’objet, la téte en bas, regardez entre les jambes, derriére vous, pat un mouvement naturel. Je vous conseille de vous exetcer, Mais dites-moi comment vous me trouvez dans ce costume? Jai peur que le curé n’y reparaisse par endroits. — Rassurez-vous, dit candidement Fleurissoire : pet- sonne d’autte que moi, j’en suis sir, ne reconnaitrait qui vous étes. — Puis l’observant bienveillamment, et la téte un peu inclinée : Evidemment je retrouve A travers votre déguisement, en y regardant bien, je ne sais quoi d’ecclésiastique, et sous la jovialité de votre ton l’angoisse qui tous deux nous tourmente; mais quel empire il faut LE MILLE-PATTES | 157 que vous ayez sut vous, pour en laisser si peu paraitre! - Quant 4 moi, j’ai fort a faire encore, je le vois bien; vos conseils... — Quels curieux boutons de manchettes vous avez, interrompit Protos, amusé de reconnaitre sur Fleutissoire les boutons de Carola. — Ces un cadeau, dit l’autre en rougissant. Il faisait une chaleur torride. Protos regardant 4 la por- Pere — Le Monte Cassino, dit-il. Vous distinguez l-haut le couvent célébre? — Oui; je Vapergois, dit Fleurissoire d’un air distrait. — Vous. n’étes pas, je vois, trés sensible aux paysages. — Mais si, mais si, protesta Fleurissoire, je suis sensible! Mais a quoi voulez-vous que je prenne intérét tant que durera mon inquiétude? C’est comme a Rome avec les monuments; je n’ai rien vu; je n’ai pu chercher a rien voir. — Comme je vous comprends! dit Protos. Moi de méme, je vous l’ai dit, depuis que je suis 4 Rome j’ai passé tout mon temps entre le Vatican et le Chateau Saint- Ange. — C’est dommage. Mais vous, vous connaissiez Rome déja. Ainsi causaient nos voyageuts. A Caserte ils descendirent, allant chacun de son cété manger un peu de charcuterie et boire. — De méme 4 Naples, dit Protos, quand nous appro- cherons de sa villa, nous nous séparerons s’il vous plait. Vous me suivrez de loin; comme il me faudra quelque temps, surtout s’il n’est point seul, pour lui expliquer qui vous étes et le but de votre visite. vous n’entrerez qu’un quart d’heure aprés moi. 158 LES CAVES DU VATICAN — J’en profiterai pour me faire taser. Je n’ai pu trouver le temps ce matin. Un tram les mena piazza Dante. — A présent quittons-nous, dit Protos. La toute est encore assez longue, mais il vaut mieux ainsi. Marchez a cinquante pas en affiére; et ne me regardez pas tout le temps comme si vous aviez peut de me perdre; et ne vous retournez pas non plus; vous vous feriez suivre. Ayez air gai. Il partit de l’avant. Les yeux demi-baissés suivait Fleu- rissoire. La rue étroite était en pente raide; le soleil dardait; on suait; on était bousculé par une foule effervescente qui braillait, geSticulait, chantait et ahurissait Fleurissoire, Devant un piano mécanique des enfants demi-nus dansaient. A deux sous le billet, une loterie spontanée s’organisait autour d’un gros dindon plumé qu’a bout de bras levait une espéce de saltimbanque; pour plus de naturel, en passant, Protos prenait un billet et disparaissait dans la foule; empéché d’avancer, Fleurissoire un instant crut tout de bon l’avoit perdu; puis le retrouvait, passé |’en- combrement, qui continuait 4 petits pas la montée, empor- tant sous son bras le dindon. Les maisons enfin s’espagaient, devenaient plus basses, et le peuple se raréfiait. Protos alentissait sa marche. Il s’artéta, devant l’échoppe d’un barbier et, retourné vers Fleurissoite, cligna de l’ceil; puis, 4 vingt pas plus loin, atrété de nouveau devant une petite porte basse, sonna. La devanture du barbier n’était pas particuliérement atttayante; mais pour désigner cette boutique l’abbé Cave avait sans doute ses raisons; Fleurissoire aurait da, d’ail- leurs, tetourner loin en arriére pour en trouver une autre et sans doute non plus engageante que celle-ci. La porte, a cause de l’excessive chaleur restait ouverte; un rideau LE MILLE-PATTES = 159 de grosse étamine retenait les mouches et laissait passer air, on le soulevait pour entrer; il entra. Certes c’était un homme expert, ce barbier qui, précau- tionneux, d’un coin de serviette, aprés avoir savonné le menton d’Amédée, écartait la mousse et temettait 4 jour le bouton rougeoyant que son client craintif lui signalait. O somnolence, engourdissement chaleureux de cette petite échoppe ttanquille! Amédée, la téte en arriére, 4 demi . couché dans le fauteuil de cuir, s’abandonnait. Ah! pour . un court instant tout au moins, oublier! ne plus penser au pape, aux moustiques, 4 Carola! Se croite 4 Pau, prés d’Atnica; se croire ailleurs; ne plus bien savoir ot I’on,e&t.., Il fermait les yeux puis, les rentrouvrant, distinguait comme dans un réye, en face de lui, sur le mur, une femme aux cheveux deéfaits, issue de la mer napolitaine et rappor- tant du fond des flots, avec une voluptueuse sensation de fraicheur, un étincelant flacon de lotion philocapillaire, Au-dessous de cette pancarte, d’autres flacons, sur une plaque de marbre, étaient rangés auprés d’un baton de cosmétique, d’une houppe a poudre de riz, d’un davier, d’un peigne, d’une lancette, d’un pot de pommade, d’un bocal ou naviguaient indolemment quelques sangsues, d’un second bocal qui renfermait le ruban d’un ver solitaire, d’un troisiéme enfin, sans couvertcle, 4 demi plein d’une substance gélatineuse et sur le transparent cristal duquel une étiquette était collée ot, éctit 4 la main en majuscules fantaisistes, on pouvait lire : ANTISEPTIC. A ptésent le barbier, pour menet 4 perfeétion son ouvrage, étalait 4 nouveau sur le visage déja rasé une mousse onétueuse et, du clair d’un second rasoir qu’il affilait au creux de sa main moite, raffinait. Amédée ne songeait plus qu’on l’attendait; il ne songeait plus a partir, s’endormait... C’est alors qu’un Sicilien 4 voix forte entra dans la boutique, 160 LES CAVES DU VATICAN cfevant cette tranquillité; que le barbier, tout causant aussitdt, ne rasa plus que d’une main distraite et, d’un franc coup de lame, vlan! écornifla le bouton. Ameédeée fit un cri, voulut porter la main a |’écorchure ou perlait une goutte de sang : — Néente; Niente! dit le barbier qui Jui retint le bras puis, d’abondance, prit au fond d’un troir une pincée d’ouate jaunie qu’il trempa dans |’ANTISEPTIC et appliqua sur le bobo. Sans plus s’inquiéter s’il faisait retourner les passants, ou ” courut Fleurissoire en redescendant vers la ville? Au ptemier pharmacien qu’il rencontre le voici qui montre son mal. L’homme de I’art sourit, vieillard verdatre, d’aspe& malsain, qui cueille dans une botte un petit rond de taffetas, passe dessus sa large langue et... Jaillissant hors de la boutique, Fleurissoire cracha de dégoit, arracha le taffetas gluant et pressant entre deux doigts son bouton, le fit saigner le plus possible. Puis, avec son mouchoit imbibé de salive, de sa propre salive cette fois, frotta. Puis regardant~sa montre il s’affola, remonta la rue au pas de course et arriva devant la porte du cardinal, suant, soufflant, saignant, congestionné, avec un quart d’heure de retard. VI Protos le recut un doigt sur les lévres : — Nous ne sommes pas seuls, dit-il rapidement. Tant que les setviteurs seront la, rien qui puisse donner |’éveil; ils parlent tous frangais; pas un mot, pas un geste qui puisse rien trahir; n’allez pas lui bailler du catdinal, au moins-: LE MILLE-PATTES 161 c’est Ciro Bardolotti, le chapelain, qui vous recoit. Moi, je ne suis pas “ l’abbé Cave ”; je suis “ Cave ” tout court. C’est compris? — Et brusquement changeant de ton, a voix trés forte et lui claquant l’épaule : — C’est lui, parbleu! C’est Amédée! Eh bien! mon colon, on peut dire que tu y as mis du temps, a ta barbe! Encore quelques minutes, et, pet Baccho, nous nous mettions 4 table sans toi. Le dindon qui tourne 4 la broche déja roussit comme un soleil cou- . chant. — Puis tout bas : — Ah! cher Monsieur, qu’il m’est — donc pénible de feindre! J’ai le cceur torturé... Puis avec éclat : — Que vois-je? on t’a coupé! Tu saignes! Dorino! couts 4 la grange; rapporte une toile d’araignée : c’est souverain pour les blessures... : Ainsi bouffonnant, il poussait Fleurissoire au travers du vestibule, vers un jardin intérieur formant terrasse ou, sous la treille, un repas était préparé. — Mon cher Bardolotti, je vous présente Monsieur de la Fleurissoite, mon cousin, le luron dont je vous ai parlé. — Soyez le bienvenu, notre héte, dit Bardolotti avec un grand geste, mais sans se lever du fauteuil dans lequel il était assis, puis, montrant ses pieds nus plongés dans un baquet d’eau claire : — Le pédiluve ouvre mon appétit et me tire le sang de la téte. C’était un drdle de petit homme tout replet et dont le ~ glabte visage n’accusait Age ni sexe. II était vétu d’alpaga; rien dans son aspect ne dénongait le haut dignitaire; il fallait étre bien perspicace, ou averti autant que |’était Fleurissoite, pour découvrir sous la jovialité de son air, une discréte onétion cardinalice. Il s’appuyait de cdté sur la table et s’éventait nonchalamment avec une sorte de chapeau pointu fait d’une feuille de journal. — Ah! je suis trés sensible!... Ah! le plaisant jardinl... ANDRE GIDE. LES CAVES DU VATICAN. 6 162, LES CAVES DU VATICAN balbutiait Fleurissoire également embarrassé pour parler et pour ne rien dire. . . — Assez trempé! cria le cardinal. Ca! qu’on m’enléve ce bol! Assunta! Une jeune servante accorte et rebondie s’empressa, prit le baquet et I’alla vider contre une plate-bande; ses tétons jaillis du corset frissonnaient sous sa chemisette; elle riait et s’attardait prés de Protos, et Fleurissoire était géné pat l’éclat de ses bras nus. Dorino posa des fiaschi sur la table. Le soleil batifolait 4 travers le pampre, chatouillant d’une lumiére inégale les plats sur la table sans nappe. — Ici, pas de cérémonie, dit Bardolotti, et il se coiffa du journal, vous m’entendez a demi-mot, cher Monsieur. Sut un ton autoritaire, scandant les syllabes et frappant du poing sur la table, l’abbé Cave a son tour teprit : — Ici, pas de cérémonie. _ Fleurissoite eut un fin clin d’ceil. S’il Ventendait 4 demi- mot! oui, certes et point n’était besoin de le redire; mais en vain cherchait-il quelque phrase qui ptt a la fois ne rien dire et tout signifier. — Parlez! Parlez! soufflait Protos. Faites des calem- bours : ils comprennent trés bien le frangais. — Allons! Asseyez-vous, dit Ciro. Mon cher Cave, éventtez-nous cette pastéque et taillez-y des croissants turcs. Etes-vous de ceux, Monsieur de la Fleurissoire, qui préférent les prétentieux melons du Nord, les suctins, les ptescots, que sais-je, les cantaloups, 4 nos ruisselants melons d’Italie? — Rien ne vaut celui-ci, j’en suis sir; mais permettez- moi de m’abstenit : j’ai le coeur un peu barbouillé, dit Amédée qui se gonflait de répugnance au souvenir du phat- macien. LE MILLE-PATTES 163 — Des figues alors tout au moins! Dorino vient de les cueillir. \ — Excusez-moi : pas davantage. — Mauvais cela! Mauvais! Faites des calembours, lui glissa Protos a l’oreille; puis, 4 voix haute : Débarbouillons ce petit coeur avec le vin, et préparons-le pour la dinde. Assunta, verse 4 notre aimable invité. Amédée dut trinquer et boire plus qu’il n’avait accou- *tumé. La chaleur et la fatigue aidant, il commenga bientét d’y voir trouble. Il plaisantait avec moins d’effort. Protos le fit chanter; sa voix était gréle, mais on s’extasia; Assunta voulut l’embrasser. Cependant du fond de sa foi délabrée s’élevait une angoisse indéfinissable; il riait pour ne pas pleurer. Il admirait cette aisance de Cave, ce naturel... Qui d’autre que Fleurissoire et que le cardinal eit jamais pu penser qu’il feignait? Bardolotti, du reste, en force de dissimulation, en possession de soi ne le cédait en rien a l’abbé et riait, et applaudissait, et bousculait paillardement Dorino, lorsque Cave, tenant Assunta renversée dans ses bras, s’éctasait le museau contte elle; et, comme Fleuris- soire penché vers Cave, le cceur 4 demi crevé, murmurait : — Comme vous devez souffrir! — Cave dans le dos d’As- sunta lui prenait la main et la lui pressait sans rien dire, la face détournée et les regards levés au ciel. Puis, brusquement dressé, Cave frappa dans ses mains : — (Ca! gu’on nous laisse seuls! Non : vous desservirez plus tard. Allez-vous-en. Vial Via! Il s’assuta que Dorino ni Assunta ne s’attardaient aux écoutes, et revint avec la mine subitement grave, -allongée, tandis que le cardinal, en se passant la main sur le visage, en dépouilla d’un coup la profane et faétice gaieté. ; — Vous voyez, Monsieur de la Fleurissoire, mon enfant, 164° LES CAVES DU VATICAN vous voyez 4 quoi nous en sommes réduits! Ah! cette comédie! cette honteuse comédiel — Elle nous fait prendre en horreur, reprit Protos, jusqu’a la joie la plus honnéte et jusqu’a la plus pute gaieté. — Dieu vous saura gré, pauvre chet abbé Cave, repre- nait le cardinal en se tournant vers Protos, — Dieu vous récompensera de m/’aider a vider cette coupe; — et, pat symbole, il achevait d’un coup son verre a demi plein, tandis que sur ses traits le dégotit le plus douloureux se peignait. — Quoi! s’écriait Fleurissoite penché, se peut-il que méme dans cette retraite et sous ce vétement d’emprunt votre Eminence doive... — Mon fils, appelez-moi Monsieur, simplement. — Excusez : entte nous... — Je tremble méme seul. — Ne pouvez-vous choisit vos serviteuts? — On les choisit pour moi; et ces deux que vous avez vus... — Ah! si je lui disais, interrompit Protos, ot ils vont de ce pas rapporter nos moindres paroles! — Se peut-il qu’a l’archevéché... — Chut! pas de ces grands mots! Vous nous feriez pendre. N’oubliez pas que c’est au chapelain Ciro Bardo- lotti que vous parlez. — Je suis 4 leur merci, gémissait Ciro. Et Protos, se penchant en avant sur la table ot croisaient ses coudes, tourné de trois quarts vers Ciro : — Si pourtant je lui disais qu’on ne vous laisse seul pas une heure de jour ou de nuit! ; — Oui, quelque déguisement que je revéte, reprenait le faux catdinal, je ne suis jamais sdr de n’avoit pas quelque police secréte 4 mes trousses. LE MILLE-PATTES. 165 — Quoi! l’on sait qui vous étes, ici? — Vous ne l’entendez point, dit Protos. Entre le cardinal San-Felice et le modeste Bardolotti, vous restez, je le dis devant Dieu, un des seuls qui puissiez vous vanter d’établit quelque ressemblance. Mais, comprendtez-vous ceci : leurs ennemis ne sont pas les mémes; et tandis que le catdinal, du fond de son archevéché, contre les francs- magons doit se défendre, le chapelain Bardolotti se voit guetté par... . — Les jésuites! interrompit éperdument le chapelain. — Crest ce que je ne lui avais pas encote apptis, ajoutait Protos. — Ah! si nous avons les jésuites aussi contre nous, sanglota Fleurissoire. Mais qui l’eGt supposé? Les jésuites! En étes-vous sir? — Réfléchissez un peu; cela vous paraitra tout naturel. Comprenez que cette nouvelle politique du Saint-Siége, toute de conciliation, d’accommodements, est bien faite pour leur plaire, et qu’ils trouvent leur compte dans les derniéres encycliques. Et peut-étre ils ne savent pas que le pape qui les promulgue n’est pas le vra/; mais ils seraient désolés qu’i/ changeat. — Si je vous comprends bien, reprit Fleurissoire, les jésuites seraient alliés aux francs-macgons dans cette affaire. — Ou prenez-vous cela? — Mais ce que monsieur Bardolotti me révéle 4 présent. — Ne lui faites pas dire d’absurdité. — Excusez-moi; j’entends si peu la politique. — C’est pourquoi ne cherchez pas plus loin que ce qu’on vous en dit : Deux grands partis sont en présence : La Loge et la Compagnie de Jésus; et comme nous, qui sommes du secret, ne pouvons sans nous découvrir réclamer appui de ’un ni de l’autre, nous les avons tous contre nous, 166 LES CAVES DU VATICAN. — Hein! qu’est-ce que vous pensez de ca? demanda le cardinal. -Fleurissoite ne pensait plus 4 rien; il se sentait complé- tement abasourdi. — Tous contre soi! reprit Protos, il en va toujours ainsi quand on posséde la vérité. — Ah! que j’étais heureux quand je ne savais rien, gémit Fleurissoire. Hélas! jamais plus, a présent, je ne pout- tai ne pas savoirl... — Il ne vous dit pas tout encore, continua Protos en lui touchant doucement I’épaule. Préparez-vous au _ plus terrible... puis, se penchant, 4 voix basse: Malgré toutes les précautions, le secret a suinté; quelques aigrefins en profitent qui, dans les départements pieux, vont quétant de famille en famille et, toujours au nom de la Croisade, récoltent pout eux l’argent qui devrait nous revenir. — Mais c’est affreux! — Ajoutez a cela, dit Bardolotti, qu’ils jettent le discrédit et la suspicion sur nous-mémes, et nous forcent 4 redoubler d’astuce et de circonspection. — Tenez! lisez ceci, dit Protos en tendant 4 Fleurissoite un numéro de La Croix; le journal est d’avant-hier. Ce simple entrefilet en dit long! “ Nous ne saurions trop mettre en garde, lat Fleutissoire, /es \ ames dévotes contre les agissements de faux ecclésiaStiques, et particuliérement d’un_psendo-chanoine qui se prétend chargé de mission secrete et qui, abusant de la crédulité, arrive a soutirer de argent pour une euvre qui se baptise : CROISADE POUR LA DELIVRANCE DU PAPE. Le titre seul de cette auvre en dénonce l’absurdité. ” Fleurissoite sentait le sol mouvoir et céder sous ses pieds, — A qui se fier, pourtant! Mais si je vous disais 4 mon tour, Messieurs, que c’est peut-étre 4 cause de ce filou — je FE LE MILLE-PATTES — i67 veux dite : le faux chanoine — que je suis présentement parmi vous! L’abbé Cave regatda gravement le cardinal, puis frap- pant du poing sur la table: — Eh bien! je m’en doutais, s’écria-t-il. — Tout me porte 4 craindre 4 présent, continua Fleu- fissoite, que la personne par qui je suis au courant de I’af- faire, n’ait été victime elle-méme des agissements de ce _ bandit, — Cela ne m’étonnerait pas, dit Protos. — Vous voyez dés lors, reprit Bardolotti, combien notte position est difficile, entre ces aigrefins qui s’emparent de notre rdle, et la police qui, voulant les saisir, risque de nous prendre pour eux. — C’est-a-dire, gémit Fleurissoire, qu’on ne sait plus ot se tenir; je ne vois que danger pattout. — Vous étonnetez-vous encore, aprés cela, des excés de notte prudence? dit Bardolotti. — Et comprendrez-vous, continua Protos, que nous n’hésitions pas, pat instants, 4 revétir la livrée du péché et a feindre quelque complaisance en face des plus cou- pables joies! — Hélas! balbutia Fleurissoite, vous du moins, vous vous en tenez 4 la feinte, et c’eSt pour cacher vos vertus que vous simulez le péché. Mais moi... Et comme les fumées du vin se mélaient aux nuages de la tristesse et les tots de Tivresse aux hoquets des sanglots, penché du cété de Protos, il commenga par rendre son déjeuner, puis taconta confusément la soirée avec Carola et le deuil de son pucelage. Bardolotti et l’abbé Cave avaient grand mal a ne pas s’esclaffer. — Enfin, mon fils, vous vous étes confessé? demanda le catdinal plein de sollicitude. 168 LES CAVES DU VATICAN — Le lendemain matin. — Le prétre vous a donné |’absolution? — Beaucoup trop facilement. C’est précisément 14 ce qui me tourmente... Mais pouvais-je lui confier qu’il n’avait pas affaire 4 un pélerin ordinaire; révéler ce qui m’amenait dans ce pays?... Non, non! c’en est fait a présent; cette mission de choix téclamait un serviteur sans tache. J’étais tout désigné. A présent, c’en est fait. J’ai déchu! Et de nouveau le secouaient les sanglots, tandis que, se frappant la poitrine a petits coups, il répétait : — Je ne suis plus digne! Je ne suis plus digne, puis reprenait dans une sorte de mélopée : — Ah! vous qui m’écoutez a présent et qui connaissez ma deéttesse, jugez-moi, condamnez- moi, punissez-moi.., Dites-moi - quelle extraordinaire pénitence me lavera de ce crime extraordinaire? quel chatiment? Protos et Bardolotti se regardaient. Le dernier enfin, se levant, commenga de tapoter Amédée sur 1|’épaule : — Voyons, voyons! mon fils. Il ne faut pourtant pas se laisser aller comme ga. Eh bien, oui! vous avez péché. Mais, que diable! on n’en a pas moins besoin de vous. (Vous étes tout sali; tenez, prenez cette serviette; frottez!) Toute- fois, je comprends votre angoisse, et puisque vous en appelez 4 nous, nous voulons vous présenter le moyen de vous racheter, (Vous vous y prenez mal. Laissez-moi vous aider.) : — Oh! ne vous donnez pas la peine. Merci! merci, faisait Fleurissoire; et Bardolotti, tout en le nettoyant, continuait : — Toutefois, je comprends vos scrupules; et, pour les tespecter, je vous offrirai tout d’abord une petite besogne sans éclat, qui vous fournira l’occasion de vous relever et mettra votre dévouement 4 |’épreuve.. _ LE MILLE-PATTES : 169 — C'est tout ce que j’attends. — Voyons, cher abbé Cave, vous avez sur vous ce petit chéque? Protos sortit un papier de la poche -intérieure de son sayon. . — Circonvenus comme nous sommes, reprenait le catdinal, nous avons parfois quelque mal 4 toucher les espéces des offrandes que quelques bonnes Ames secréte- * ment sollicitées nous envoient. Surveillés a la fois pat les francs-macgons et par les jésuites, pat la police et par les bandits, il me convient pas qu’on nous voie présenter des chégues ou des mandats aux guichets des postes et des banques ou notre personne pourrait étre reconnue. Les aigrefins dont vous parlait tantdt l’abbé Cave ont jeté sur les collectes un tel discrédit! (Protos cependant pianota:t impatiemment sur la table.) Bref, voici un modeste petit chéque de six mille francs que je vous prie, mon cher fils, de bien vouloir toucher 4 notre place; il est tiré sur le Credito Commerciale de Rome par la duchesse de Ponte- Cavallo; bien qu’adressé a l’archevéque, le nom du destina- taire par prudence est laissé en blanc, de maniére que le puisse toucher n’importe quel porteur; vous le signerez sans sctupule de votre vrai nom, qui n’éveillera pas les soupsons. Veillez bien 4 ne pas vous le laisset voler, ni... Qu’avez-vous, mon cher abbé Cave? Vous semblez netr- veux. — Allez toujouts. — Ni lasomme que vous me rapporterez dans... voyons, vous rentrez 4 Rome cette nuit; vous pourrez reprendre demain soir le train rapide de six heures; 4 dix heures vous attiverez 4 Naples de nouveau et me trouverez sur le quai de la gare 4 vous attendre. Aprés quoi nous verrons 4 yous occuper 4 quelque besogne plus relevée... Non, mon fils, 179 LES CAVES DU VATICAN ne baisez pas ma main; vous voyez bien qu’elle eSt sans bague. Il toucha le front d’Amédée 4 demi prosterné devant lui, et Protos qui le prenait par le bras le secouant doucement : — Allons! buvez un coup avant de vous mettre en route. Je regrette bien de ne pouvoir vous taccompagnet a Rome; mais divers soins me retiennent ici; et mieux vaut qu’on ne nous voie pas ensemble. Adieu. Embras- sons-nous, cher Fleurissoire. Dieu vous garde! et je le remercie de m’avoit mis 4 méme de vous connaitre. Il raccompagna Fleurissoire jusqu’a la porte, et le quit- tant : — Ah! Monsieur, disait-il encore, que pensez-vous du cardinal? N’est-il pas pénible de voir ce qu’ont fait les persécutions, d’une si noble intelligence! Puis tevenant auprés du pseudo: — Abrutil! c’est malin ce que tu as inventé 14! de faire _ endosset ton chéque pat un maladroit qui n’a méme pas de passeport et que je vais devoir tenir a l’ceil. Mais Batdolotti, lourd de somnolence, laissait rouler sa téte sur la table en murmurant : — Il faut occuper les vieillards. Protos alla dans une chambre de la villa dépouiller sa perruque et son costume de paysan; il reparut bientdt apres, tajeuni de trente ans, sous les traits d’un employé de magasin ou de banque, de l’aspec le plus subalterne. Il n’avait pas ttop de temps pout attraper le train qu’il savait devoir emporter aussi Fleurissoite, et pattit sans "prendre congé de Bardolotti qui dormait. LE MILLE-PATTES am Vil Fleurissoite regagna Rome et la via dei Vecchierelli le soir méme. II était extrémement fatigué et obtint de Carola qu’elle le laissat dormir. Le lendemain, dés |’éveil, son bouton, au palper, lui parut bizarre; il l’examina dans une glace et constata qu’une squame jaunatre en recouvrait l’écorniflure; le tout avait un méchant aspect. Comme a ce moment il entendit Carola circuler sur le palier, il l’appela et la pria d’examiner le mal. Elle approcha Fleurissoire de la fenétre et affirma dés le ptemier coup d’cil : — Ca n’est pas ce que tu crois. A vrai dire Amédée ne songeait pas bien particuliére- ment a ce/a, mais l’effort de Carola pout le rassurer l’inquiéta au contraire. Car enfin, du moment qu’elle affirmait que ce n’était pas ce/a, c’était donc que ¢’aurait pu |’étre. Apres’ tout, était-elle bien sire que ga ne l’était pas? Et que ce fat cela, Yai le trouvait tout naturel; car enfin il avait péché; il métitait que ¢a le fat. Ca devait l’étre. Un frisson lui coula le long du dos. — Comment t’es-tu fait ca? demanda-t-elle. Ah! qu’importait la cause occasionnelle, coupure du tasoit ou salive du pharmacien : la cause profonde, celle qui lui méritait ce chatiment, pouvait-il décemment la lui dire? Et la comprendrait-elle? Sans doute elle en rirait... Comme elle répétait sa question : — C’est un barbier, répondit-il. — Tu devtais mettre quelque chose dessus. Cette sollicitude balaya ses derniers doutes; ce qu’elle en avait dit d’abord n’était que pout le rassurer; il se voyait 172 LES CAVES DU VATICAN déja le visage et le corps mangés de pustules, objet d’horreur pour Arnica; ses yeux s’emplirent de larmes. — Alots tu crois que... — Mais non, ma petite biche; il ne faut pas te frapper comme ¢a; tu as l’air d’une pompe funébre. D’abord, si c’était ca, on n’en pourrait rien savoit encore. — Sil si... Ah! c’est bien fait pour moi! C’est bien fait! reprenait-il. Elle s’attendrit : — Et puis, ca n’est jamais comme ¢a que ca commence; veux-tu que j’appelle la patronne, qui te le dira?... Non? _Eh bien! tu devrais sortir un peu pour te distraire; et boire un om de marsala. — Elle garda le silence un instant. Enfin n’y tenant plus : — Ecoute, reprit-elle : j’ai a te parler de choses sérieuses. Tu n’as pas fait la rencontre, hier, d’une espéce de curé a cheveux blancs? Comment savait-elle cela? Stupéfait Fleutissoite demanda: — Pourquoi? — Eh bien... elle hésita encore; le regarda, le vit si pale, - qu’elle continua, dans un élan : — Eh bien! défie-toi de lui. Crois-moi, ma pauvre poule, il va te plumer. Je ne devrais pas te dire ga, mais... défie-toi de lui. Amédée s’apprétait a sortir, complétement bouleversé par ces derniers propos; il était déja dans l’escalier, elle le rappela : — Surtout, si tu le revois, ne lui dis pas que je t’ai parlé. Ce serait comme si tu me tuais. La vie _devenait décidément trop _compliquée. pour Amédée, Au surplus il se sentait les pieds gelés, le front bralant, et les idées fort mal en place. Comment s’y recon- naitre 4 présent, si l’abbé lui-méme_n’était qu’un m LE MILLE-PATTES 173 fatceur?... Alors, le cardinal aussi, peut-étre?... Mais ce chéque, pourtant! Il sortit le papier de sa poche, le palpa, fassuta sa réalité. Non! non, ce n’était pas possible! Carola se trompait. Et puis, que savait-elle des intéréts mystétieux qui forgaient ce pauvre Cave 4 jouer double jeu? Sans doute fallait-il voir la, plutét, quelque mesquine rancune de Baptistin, contre qui précisément le bon abbé l’avait mis en garde... N’importe! Il ouvrirait l’ceil encore plus : _il se défierait désormais de Cave, comme il se défiait déja de Baptistin; et qui sait si, de Carola méme..,? — Voila bien, se disait-il, a la fois la conséquence et la pteuve de ce vice initial, de ce trébuchement du Saint- Siége : tout le reste a la fois chavirait. A qui se fier, sinon au pape? et dés que cette pierre angulaire cédait, sur laquelle posait l’Eglise, rien ne méri- tait plus d’étre vrai. Amédée marchait 4 petits pas pressés, dans la direétion de la poste; car il espérait bien trouvet quelques nouvelles du pays, honnétes, ot tasseoir enfin sa confiance fatiguée. Le brouillard léger du matin et cette profuse lumiére ot s’évapotait et s’irréalisait chaque objet favorisaient encore son vertige; il s’avancait comme en un réve, doutant de la solidité du sol, des murs, et de la sérieuse existence des passants qu'il croisait; doutant surtout de sa présence a Rome... Il se pingait alors pour s’artacher d’un mauvais réve, se fetrouver 4 Pau, dans son lit, prés d’Arnica déja levée, qui, sélon sa coutume, penchée vers lui, allait enfin lui demander : — Avez-vous bien dormi, mon ami? A la poste l’employé le reconnut, et ne fit point difficulté ‘pour lui remettte une nouvelle lettre de son épouse. ... Je viens d’apprendre par Valentine de Saint-Prix, lai disait Arnica, que Julius lui aussi eft a Rome, appelé par un congres. 174 LES CAVES DU VATICAN Comme je me réjouis en songeant que tu vas pouvoir le rencontrerl Malheureusement Valentine n’a pas pu me donner son adresse. Elle croit qu’il et descendu au Grand-Hotel, mais elle n’en e& pas shre. Elle sait seulement qu’il doit étre regu an Vatican jeudi matin; il a écrit @ Pavance au cardinal Pazzi pour obtenir une audience. I/ vient de Milan on il a été voir Anthime qui ef tres malheureux parce qu'il n’obtient pas ce que lui avait promis VEglise aprés son proces; alors Julius veut aller trouver notre Saint-Pére pour lui demander justice; car naturellement il ne sait rien encore. Il te racontera sa visite et toi tu pourras Léclairer. Jespere que tu prends bien des précautions contre le mauvais air et que tu ne te fatigues pas trop. Gaston vient me voir tous les jours; tu nous manques beaucoup. Comme je serai contente quand tu nous annonceras ton retour... Etc. Et griffonnés en travers, au ctayon, sur la quatri¢me page, ces quelques mots de Blafaphas : Si tu vas a Naples, tu devrais tinformer comment ils font te trou dans le macaroni, Je suis sur le chemin d’une nouvelle découverte. Une claironnante joie envahit le coeur d’Amédée, mélée d’une certaine géne : Ce jeudi, jour de l’audience, c’était le jourd’hui méme. II n’osait donner 4 blanchir et le linge allait lui manquer. II le craignait du moins. Il avait remis ce matin son faux col de la veille; mais qui cessa tout aussitdt de lui paraitre suffisamment propre quand il apprit qu’il pourrait rencontrer Julius. La joie qu’il ett eue de cette conjonction en fut contrari¢ée. Repasset via dei Vecchie- relli, il n’y fallait songer, s’il voulait surprendre son beau- frére 4 la sottie de l’audience; et cela ne le troublait point tant que de le relancer au Grand-Ho6tel. Du moins prit-il soin de retourner ses manchettes; quant au col, il le recou- vrit de son foulard, ce qui présentait en outre cet avantage de cachet 4 peu prés son bouton. * LE MILLE-PATTES 175 Mais qu’importaient ces vétilles? Le vrai c’est que Fleu- fissoire se sentait ineffablement tonifié par cette lettre, et que la perspective de reprendre conta& avec un des siens, avec sa vie passée, brusquement remettait 4 leur place les monstres enfantés pat son imagination de voyageur. Carola, Vabbé Cave, le cardinal, tout cela flottait devant lui comme un réve qu’interrompt tout a coup le chant du cog. Pour- quoi donc avait-il quitté Pau? Que signifiait cette fable ‘ absurde qui l’avait dérangé de son bonheur? Parbleu! Il y avait un pape; et dans quelques instants Julius allait pou- voir déclarer : je l’ai vu! Un pape et cela suffisait. Dieu pouvait-il autoriser sa substitution, monstrueuse, 4 laquelle lui, Fleurissoire, n’aurait certes point cru, sans cet absurde orgueil d’avoir 4 jouer un rdle dans laffaire? Amédée marchait 4 petits pas. pressés; il avait peine 4 se retenit de courir. Il reprenait enfin confiance, tandis que tout, autour de lui, reprenait poids rassurant, mesure, position naturelle et vraisemblante réalité. Il tenait son chapeau de paille 4 la main; quand il arriva devant la basilique, il fut pris d’une si noble ivresse qu’il commenga pat faire le tour de la fontaine de droite; et, tandis qu’il passait sous le vent du jet d’eau, se laissant humecter le front, il souriait 4 l’arc-en-ciel. Tout a coup il stoppa. La, prés de lui, assis sur le soubas- sement du quatriéme pilier de la colonnade, n’apercevait-il pas Julius? Il hésitait 4 le reconnaitre, tant, si sa mise était décente, sa tenue |’était peu : le comte de Baraglioul avait posé son cronstadt de paille noire 4 cété de lui, sur le bec en corbin de sa canne fichée entre deux pavés, et, tout soucieux de la solennité du lieu, le pied droit sur le genou gauche, tel un prophéte de la Sixtine, il maintenait sur son genou droit un cahier; par instants, abattant tout 4 coup sur les feuilles un crayon haut levé, il écrivait, attentif si 176 LES CAVES DU VATICAN. uniquement a la diétée d’une inspiration si pressante qu’A- médée devant lui aurait pu faire la buciloque sans qu’il le _ vit. Tout en écrivant il parlait; et si le froissement du-jet d’eau couvrait le bruit de ses paroles, du moins distin- guait-on ses lévres s’agiter. Amédée s’approcha, contournant discrétement le pilier. Comme il allait toucher l’autre a |’épaule : — ET DANS CE CAS, QUE NOUS IMPORTE! déclama Julius, qui consigna ces mots, en fin de page, dans son carnet, puis remit son crayon dans sa poche et, se levant brusquement, donna du nez contre Amédeée. — Par le Saint-Péte, que faites-vous ici? Amédée tremblant d’émotion, bégayait et ne pouvait dire; il pressait convulsivement une main de Julius dans les deux siennes. Julius cependant l’examinait : — Mon pauvre ami, comme vous voila fait! La Providence avait bien mal loti Julius : des deux beaux-fréres qui lui restaient, l’un tournait au cagot; l’autre était marmiteux. Depuis moins de trois ans qu’il n’avait revu Amédée, il le trouvait vieilli de plus de louze; ses joues étaient rentrées, sa pomme d’Adam ressortie; |’ama- rante de son foulard exagérait encore sa paleur; son menton tremblait; ses yeux vairons roulaient d’une maniére qui etit da étre pathétique et n’était que bouffonne; il avait rapporté de son voyage de la veille un enrouement mysté- tieux, de sorte que semblaient venir de loin ses paroles, Tout occupé par sa pensée : — Alors, vous l’avez vu? dit-il. Et tout occupé par la sienne : — Qui? demanda Julius, Ce qui? retentit en Amédée comme un glas et comme un blasphéeme. Il précisa discrétement : — Je croyais que vous sortiez du Vatican? LE MILLE-PATTES 177 — En effet. Excusez-moi : je n’y pensais plus... Si vous saviez ce qui m/arrive! Ses yeux brillaient; on efit cru qu’il allait jaillir de lui- méme. — Oh! s’il vous plait, supplia Fleurissoire :. vous me direz cela ensuite; parlez-moi d’abord de votte visite. Je suis si impatient de savoir... — Cela vous intéresse? — Bientét vous comprendrez combien. Parlez! parlez, je vous en prie. — Eh bien! voila! commenca Julius, empoignant pat un bras Fleurissoire et l’entrainant loin de Saint-Pierre; — Peut-étre aurez-vous su dans quel dénuement sa conver- sion avait laissé notre Anthime! C’est en vain qu’il attend encore ce que lui promettait 1’ Eglise, en récompense de ce que lui ont ravi les francs-magons. Anthime a été joué : il faut le reconnaitre... Mon cher ami, vous prendrez comme vous voudrez cette aventute : moi je la tiens pour une farce qualifiée; mais sans laquelle je ne verrais peut-étre pas aussi clair dans ce qui nous occupe aujourd’hui, et dont je suis pressé de vous entretenir. Voici : un étre d’inconséquence! c’eSt beaucoup dire... et sans doute cette apparente incon- séquence cache-t-elle une séquence plus subtile et cachée; Vimportant c’est que ce qui le fasse agir, ce ne soit plus une simple raison d’intérét ou, comme vous dites ordinaire- ment : qu’il n’obéisse plus a des motifs intéressés. — Je ne vous suis plus bien, dit Amédée, — C'est vrai, pardonnez-moi : je m’écartais de ma visite. Javais donc résolu de prendre en main I’affaire d’Anthime... Ah! mon ami, si vous aviez vu l’appartement qu’il occupe 4 Milan! — Vous ne pouvez pas fester ici, lui ai-je dit tout - de suite. Et quand je pense a cette malheureuse Véronique! Mais lui tourne a l’ascéte, au capucin; il me permet pas 178 LES CAVES DU VATICAN qu’on le plaigne; ni surtout qu’on accuse le clergé! — Mon ami, lui ai-je dit encore : je consens que le haut clergé ne soit pas coupable, mais alors c’est qu’il n’est pas averti. Permettez-moi d’aller ]’instruire. — Je croyais que le cardinal Pazzi... glissa Fleurissoire. — Oui, ¢a n’avait pas réussi. Vous comprenez, ces hauts dignitaires, chacun a peur de se commettre. II fallait pour se saisir de l’affaite quelqu’un qui ne fat pas de la partie; moi pat exemple. Car admirez la maniére dont se font les décou- vertes! et j’entends : les plus importantes : on croitait 4 une illumination soudaine : au fond on n’arrétait pas d’y penser. C’est ainsi que depuis longtemps, je m’inquiétais tout a la fois de l’excés de logique de mes petsonnages et de leur insuffisante détermination. — Je ctains, dit doucement Amédée, que vous ne vous écattiez de nouveau. — Nullement, reprit Julius, c’est vous qui ne suivez pas ma pensée. Bref, c’est A notre Saint-Pére lui-méme que je tésolus d’adresser la supplique; et j’allai la lui porter ce matin. — Alors? dites vite : vous l’avez vu? — Mon cher Amédée, si vous m’intetrrompez tout le temps... Eh bien! on n’imagine pas ce que c’est difficile de le voir. — Parbleu! fit Amédée. — Vous dites? — Je parlerai tantét. — D/’abord j’ai di complétement renoncer 4 lui faite tenir ma supplique. Je la gardais en main; c’était un décent rouleau de papier; mais, dés la seconde antichambre (ou la troisiéme; je ne me souviens plus bien), un grand gaillard, costumé de noir et de fis me |’a poliment enlevée. ey ne LE MILLE-PATTES 179 A petit bruit Amédée commengait 4 rite comme quel- qu’un de renseigné et qui sait ce qu’il sait. — Dans l’antichambre suivante on m’a débarrassé de mon chapeau, qu’on a posé sur une table. Dans la cinquiéme ou la sixiéme, ou j’attendis longtemps en compagnie de deux dames et de trois prélats, une sorte de chambellan est venu me chercher et m’a introduit dans la salle voisine ou, sitdt en face du Saint-Pére (il était, autant que j’ai pu m’en rendre compte, juché sur une sorte de tréne que protégeait une sorte de baldaquin), il m’a invité 4 me pros- terner, ce que j’ai fait; de sorte que j’ai cessé de voir. — Vous n’étes pourtant pas resté si longtemps incliné, et ni le front si bas que vous n’ayez... — Mon cher Amédée, vous en parlez 4 votre aise; vous ne savez donc pas quels aveugles fait de nous le respect? Et, outre que je n’osais pas relever la téte, une fagon de majordome, avec une espéce de régle, chaque fois que je commengais 4 patler d’Anthime, me donnait sur la nuque des maniéres de petits coups, qui m’inclinaient 4 neuf, — Du moins Lm, vous a-t-il parle. — Oui, de mon livre, qu’il m’a avoué n’avoir pas lu. — Mon cher Julius, reprit Amédée aprés un moment de silence, ce que vous me dites la est de la plus haute impor- tance. Ainsi vous ne l’avez pas vu : et de tout votte récit je tetiens qu’il est étrangement malaisé de le voir. Ah! tout ceci confirme hélas! l’appréhension la plus cruelle. Julius, je dois vous le dire 4 présent.., mais venez par ici; cette rue si fréquentée... Il entraina dans un vicolo presque désert Julius, amusé plutét, qui se laissait faire : — Ce que je vais vous confier est si grave... Surtout n’en laissez rien voit au-dehors. Ayons l’ait de parler de matiéres indifférentes et préparez-vous 4 entendre quelque 4 180 LES CAVES DU VATICAN chose de tertible : Julius, mon ami, celui que vous avez vu ce matin... — Que je n’ai pas vu, voulez-vous dire. — Précisément... n’est pas / vrai, — Vous dites? — Je dis que vous n’avez pas pu voit le pape, pour cette monéstrueuse raison que... je le tiens de source clandestine et certaine : le vrai pape est confisqué. Cette étonnante révélation eut sur Julius |’effet le plus inattendu : il quitta soudain le bras d’Amédée et trottant par-devant, tout au travers du vicolo, il criait : — Ah! non. Ah! ca, par exemple, non, non, non! Puis se rapprochant d’Amédée : — Comment! J’arrive, et 4 grand-peine, 4 me purger esprit de tout cela; je me convaincs qu’il n’y a rien a attendre de 1a, rien 4 espérer, rien 4 admettre; qu’Anthime a été joué, que tous nous sommes joués, que ce sont 1a des pharmacies! et qu’il ne reste plus qu’a en rire... Eh quoil je me libére; et je n’en suis pas plus tét consolé que vous venez me dire : Halte lA! Il y a maldonne : Recommencez! Ah! non, pat exemple! Ah! ga : non jamais! Je m’en tiens la. Si celui-la n’est pas le vrai : Tant pis! Fleurissoire était consterné. — Mais, disait-il, ’Eglise... et il déplorait que son enrouement ne lui permit pas d’éloquence. — Mais, si l’Eglise elle-méme eét jouée? Julius se mit de biais devant lui, lui coupant 4 demi la route et, sur un ton persifleur et tranchant qu’il n’avait pas accoutumé : — Eh bien! qu’est-ce-que-ce-la-vous-fait? Alors Fleurissoire eut un doute; un doute neuf, informe, atroce et qui vaguement se fondait dans l’épaisseur de son malaise : Julius, Julius lui-méme, ce Julius auquel il parlait,” | LE MILLE-PATTES 181 Julius 2 quoi se raccrochait son attente et _sa bonne. foi désolée, ce Julius non plus n’était pas le vrai Julius. — Quoi! c’est vous qui parlez ainsi! Vous sur qui je comptais! Vous Julius! Comte de Baraglioul, dont les éctits... — Ne me parlez pas de mes éctrits, je vous en ptie. Vrai ou faux, j’ai assez de ce que m’en a dit ce matin votre pape! Et je compte bien, grace 4 ma découverte, que les - suivants seront meilleurs. Car il me tarde de vous parler de petal choses sétieuses. Vous déjeunez avec moi, n’est-ce pas? — Volontiers; mais je vous quitterai de bonne heute. On m/attend a Naples ce soit... oui, pour affaires dont je vous partlerai. Vous ne m’emmenez pas au Grand-Hotel, j espére. — Non; nous irons au Colonna. De son cété, Julius se souciait peu d’étre vu au Grand- H6tel en compagnie d’un débris tel que Fleurissoire; et celui-ci, qui se sentait p4le et défait, souffrait déja de la pleine lumiére ow l’avait fait asseoir son beau-frére, a cette table de restaurant, bien en face de lui et sous son regard sctutateur. Si encore ce regatd avait cherché le sien : mais non, il le sentait qui s’adressait, au ras du foulard amarante, 4.cet endroit honteux de son cou ot Je bouton suspect bour- geonnait, et qu’il sentait 4 découvert. Et tandis que le gatcon apportait les hors-d’ceuvre : — Vous devriez prendre des bains sulfureux, dit Bara- glioul. — Ce n’eSt pas ce que vous croyez, protesta Fleurissoire. — Tant mieux, reprit Baraglioul, qui du reste ne croyait rien; je vous donnais ce conseil en passant. Puis, se campant en afriére, et sur un ton professoral : — Eh bien! voici, cher Amédée : M’est avis que, depuis La Rochefoucauld, et 4 sa suite, nous nous sommes fourrés 182 LES CAVES DU VATICAN dedans; que le profit n’est pas toujours ce qui méne l”homme} qu’il y a des actions désintéressées... — Je l’espére bien, interrompit candidement Fleuris- soire. — Ne me comprtenez pas si vite, je vous en prie, Par désintéressé, j’entends : gratuit, Et que le mal, ce que l’on appelle : le mal, peut étre aussi gratuit que le bien. — Mais, dans ce cas, pourquoi le faite? — Précisément! par luxe, par besoin de dépense, par jeu. Car je prétends que les Ames les plus désintéressées ne sont pas nécessairement les meilleures — au sens catholique du mot; au contraite, 4 ce point de vue catholique, l’4me la mieux dressée est celle qui tient le mieux ses comptes- — Et qui se sent toujours en reste avec Dieu, ajouta benoitement Fleurissoire qui tachait de se maintenir a hauteur, Julius était manifestement irrité par. les interruptions de son beau-frére; elles lui paraissaient saugrenues, — Certainement le mépris de ce qui peut servir, reprit-il, urC est signe d’une certaine aristocratie de |’Ame... Done échap- i . pée au catéchisme, a la complaisance, au calcul, admettrons- ws /nous une Ame qui ne tienne plus de comptes du tout? Baraglioul attendait un assentiment; mais : — Non! non! mille fois non : nous ne l’admettrons pas! s’écria véhémentement Fleurissoite; puis soudain effrayé par l’éclat de sa propre voix, il se pencha vers -Baraglioul. — Parlons plus bas; l’on nous écoute, — Bah! Qui voulez-vous que ce que nous disons inté- resse? . — Ah! mon ami, je vois que vous ne savez pas comment ils sont dans ce pays. Pour moi, je commence 4 les connaitre. Depuis quatre jours que je vis parmi eux, je ne sors pas des aventures! et qui m’ont inculqué de vive force, je vous od ‘ LE MILLE-PATTES 183 jure, une précaution que je n’avais pas naturelle. On. est traqué. — Vous vous imaginez tout cela. — Je le voudrais, hélas! et que tout cela n’existat que dans mon ceryeau. Mais, que voulez-vous? lorsque le faux prend la place du vrai, il font Genus aes tae que le vrai se dissimule, Chargé de la mission que je vous dirai tout 4 l’heure, entre la Loge et la Société de Jésus, c’en est fait de moi. Je suis Suspect a tous; tout m’est suspect. Mais si je vous avouais, dae a mon ami, que tout a l’heure, et devant cette moquerie que vous opposiez 4 ma peine, j’ai pu douter si c’était au vrai Julius que je parlais, ou non plutdt 4 quelque conttefacon de vous-méme... Mais si je vous disais que, ce matin, avant de vous avoir rencontré, j’ai pu _douter de ma propre réalité, douter d’étre moi-méme ici, 4 Rome, ou si plutét je tévais _simplement d’y étre et n/allais pas bientot me réveiller 4 Pau, doucement couché prés d’Arnica, au milieu Se de — Mon ami, vous aviez la fiévre. Fleurissoire lui-saisit la main, et d’une voix pathétique : — La fiévre! vous l’avez dit : j’ai la fievre. Une fiévre dont on ne guérit point, et dont on ne veut pas guérir. Une fiévre, je l’avoue, dont j’espérais que vous setiez saisi tout de méme lorsque vous viendriez 4 connaitre ce que je vous ai révélé; une fiévte que j’espérais vous commu- niquer, je l’avoue, afin qu’ensemble nous. brilions, mon frére... Mais non! je le sens bien 4 présent, c’est solitaire que s’enfonce l’obscur sentier que je suis, que je dois suivre; et méme ce que vous m’avez dit m’y oblige... Eh quoi! Julius, serait-il vrai? Alors on ne LE voit pas? On ne patvient pas 4 le voir?... : — Mon ami, reprit Julius, en se dégageant de 1’étreinte de Fleurissoire qui s’exaltait, et ui posant 4 son tour une < 184 LES CAVES DU VATICAN main sur le bras : — Mon ami, je m’en vais vous avouer quelque chose que je n’osais vous dire tout 4 l’heure : Quand je me suis trouvé en présence du Saint-Pére... ch bien; j’ai été pris d’une distraction. — D’une distraction! répéta Fleurissoire abasourdi. — Oui : brusquement je me suis surpris pensant a autte chose. — Dois-je croite 4 ce que vous dites? — Car c’est précisément alors que j’ai eu ma révélation. Mais, me disais-je, poursuivant ma premiere idée, — mais, 4 le supposer gratuit, l’aéte mauvais, le ctime, le voici tout inimputable; et imprenable celui qui l’a commis. — Quoi! vous y revenez, soupira désespérément Amédée. — Car le mobile, le motif du crime, c’est l’anse par ot saisit le criminel. Et si, comme le juge prétendra : Is fecit cui prodesf... vous avez fait votte droit, n’est-ce pas? — Excusez-moi, dit Amédée dont la sueur emperlait le front. Mais 4 ce moment, tout brusquement, le dialogue se rompit : le chasseur du restaurant apportait sur une assiette une enveloppe ot le nom de Fleurissoire était inscrit. Celui-ci plein de stupeur ouvrit l’enveloppe, et, sur le billet qu’elle contenait, lut ces mots : Vous n’avex pas une minute a perdre. Le train de Naples part a trois heures. Demandex a Monsieur de Baraglioul de vous accompagner au Crédit Commercial ot il est connu et pourra témoigner de votre identité. Cave. — Eh bien! que vous disais-je? reprit Amédée 4 voix basse, plutdt soulagé par l’incident. — En effet, voici qui n’est pas ofdinaire. Comment diable sait-on mon nomp et que je suis en relation avec le Crédit Commercial. LE MILLE-PATTES 185 _— Ces gens-la savent tout, je vous dis, — Le ton de ce billet ne me plait pas. Celui qui VPécrivit aurait du moins pu s’excuser de nous interrompre. — A quoi bon? Il sait bien que ma mission passe avant tout... C’est un chéque a toucher... Non; impossible de vous en parler ici; vous voyez bien qu’on nous surveille. — Puis tirant sa montre : En effet, nous n’avons que le temps. Il sonna le garcon. — Laissez! Laissez, dit Julius : c’est moi qui vous invite. Le Crédit n’est pas loin; au besoin nous prendrons un fiacre. Ne vous affolez pas... Ah! je voulais vous dite encore: si vous allez a Naples ce soir, disposez donc de ce billet circulaire. Il est 4a mon nom; mais qu’importe. (Car Julius aimait d’obliger.) Je l’ai pris inconsidérément 4 Paris, pensant descendre plus au sud. Mais me voici retenu par un congrés. Combien de temps pensez-vous tester la-bas? — Le moins possible. J’espére étre de retour dés demain. — Je vous attendrai donc pour diner, Au Crédit Commercial, grace a la présentation du comte de Baraglioul, on remit 4 Fleurissoire, sans difficultés, contre le chéque, six billets qu’il glissa dans la poche inté- tieute de son veston. Cependant il avait raconté, tant bien que mal, 4 son beau-frére, l’histoite du chéque, du cardinal et de l’abbé; Baraglioul, qui l’accompagna jusqu’a la gare, ne l’écoutait que d’une oreille distraite. Entre-temps Fleurissoire entra chez un chemisier pout s’acheter un faux col, mais qu’il ne mit pas aussitét, pat ctainte de faire trop attendre Julius qui patientait devant la boutique. — Vous n ‘emportez pas de valise? demanda celui-ci lorsque l’autre l’eut rejoint. Certes Fleurissoire fit bien volontiers passé prendre son 186 LES CAVES DU VATICAN chale, ses affaires de toilette et de nuit; mais avouer a Baraglioul la via dei Vecchierellil... — Oh! pour une nuit!... fit-il lestement. Du reste nous n’avons pas le temps de passer 4 mon hotel. — Au fait, o& donc étes-vous descendu? — Derriéte le Colisée, répondit l’autre 4 tout hasard. C’était comme s’il avait dit : Sous les ponts. Julius encore une fois le regarda. — Quel drdle d’homme vous faites! Pataissait-il vraiment si bizarre? Fleurissoire s’épongea le front. Ils firent quelques pas en silence, devant la gare, ou ils étaient arrivés. — Allons; il faut nous séparer, dit Baraglioul, en lui ~ tendant la main. — Vous ne... vous ne viendriez pas avec moi? balbutia ctaintivement Fleurissoite. Je ne sais trop pourquoi, ¢a m’inquiéte un peu de partir seul... — Vous étes bien venu seul jusqu’a Rome. Que vou- lez-vous qu’il vous advienne? Excusez-moi de vous quitter avant le quai, mais la vue d’un train qui s’en va me cause une tristesse inexprimable. Adieu! Bon voyage! et demain rapportez-moi au Grand-Hétel mon billet de retour pour Paris. |. LIVRE_-CINQUIEME i oa ea _ LAFCADIO = ere Ce ee ets — There is only one remedy! One ak _ thing alone can cure us from being our- > ails : selves... & I So. = Yes; Stri€tly speaking, the question ae Shin igs not how to get cured, but how to live. es ; Josep Conran, Lord Jim, p. 226. a. lt | -. aa Vj ae" ly Sate 4 ie i ee : aa saa eee | i @eA@e ores Weed "be Bi ” Ra, Aprés que, par l’intermédiaite de Julius et I’assistance du notaire, Lafcadio fut entré em possession des quarante mille livres de rente que feu le comte Juste-Agénor de Baraglioul lui laissait, son grand souci fut de n’en laisser rien pataitre, . — Dans de la vaisselle d’or peut-étre, s’était-il dit alors, mais tu mangeras des mémes plats. Il ne prenait pas garde a ceci, ou ne savait pas encore gue, pour lui, désormais, le godt des mets allait changer. Ou du moins, comme il trouvait égal plaisir a lutter contre Vappétit, 4 céder 4 la gourmandise, maintenant que ne le ptessait plus le besoin, sa résistance se relachait. Parlons sans images : d’atistocratique nature, il n’avait permis a la nécessité de lui imposet aucun geste — qu’il se fat permis a présent, par malice, par jeu, et par l’amusement de préférer a son intérét son plaisir. Se conformant aux volontés du comte, il n’avait donc pas pris le deuil. Une mortifiante déconvenue I’attendait chez. les fournisseurs du, marquis de Gesvres, son dernier oncle, lorsqu’il se présenta pout monter sa gatde-robe. Comme il se trecommandait de celui-ci, le tailleur sortit ‘quelques faftures que le marquis avait négligé de payer. 190 LES CAVES DU VATICAN Lafcadio répugnait aux filouteries; il feignit aussit6t d’étre venu précisément pour régler ces notes, et paya comptant les nouveaux vétements. Méme aventure chez le bottier. Quant au chemisier, Lafcadio jugea plus prudent de s’adres- set a un autre. — L’oncle de Gesvres, si seulement je savais son adresse; jautais plaisir a lui envoyer acquittées ses fa€tures, pensait Lafcadio. Cela me vaudrait son mépris; mais je suis Bara- glioul et désormais, coquin de marquis, je te débarque de mon cceur. : Rien ne le retenait 4 Paris, ni ailleurs; traversant l’Italie 4 petites journées, il gagnait Brindisi d’ou il pensait s’em- barquer sur quelque Lloyd, pour Java. Tout seul dans le wagon qui l’éloignait de Rome il avait, malgré la chaleur, jeté en travers de ses genoux un moelleux plaid couleur de thé, sur lequel il se plaisait a contempler ses mains gantées couleur de cendre. A travers la souple et floconneuse étoffe de son complet, il respirait le bien-€tre pat tous ses pores; le cou non serré dans un col ptesque haut mais peu empesé, d’ou s’échappait, mince comme un ofvet, une ctavate en foulatd bronzé, sur la chemise 4 plis. Il se sentait bien dans sa peau, bien dans ses vétements, bien dans ses bottes —- de souples mocassins taillés dans le méme daim que ses gants; dans cette prison molle, son pied se tendait, se cambrait, se sentait vivre. Son chapeau de castor, rabattu devant ses yeux, le séparait du paysage; il fumait une pipette de geniévre et aban- donnait ses pensées 4 leur mouvement naturel. Il pensait : “— La vieille, avec un petit nuage blanc au-dessus de sa téte et qui me le montrait en disant : la pluie, ga ne seta pas encore pour aujourd’huil... cette vieille dont j’ai chargé le sac sut mes épaules (par fantaisie il avait fait 4 pied, en quatte jours, la traversée des Apennins entre Bologne et LAFCADIO 191 Florence, couchant 4 Covigliajo) et que j’ai embrassée au haut de la céte... ¢a fait partie de ce que le curé de Covigliajo appelait : les bonnes actions, — je l’aurais tout aussi bien serrée a la gorge — d’une main qui ne tremble pas — quand jai senti cette sale peau ridée sous mon doigt... Ah! comme elle catessait le col de ma veste, pour en enlever la pous- siérel en disant : figlio mio! carino!... D’od me venait cette intense joie quand, aprés et encore en sueur, 4 l’ombre de ce grand chataignier, et pourtant sans fumer, je me suis étendu sut la mousse? Je_me sentais d’étreinte assez large pour_embrasser_l’entiére humanité; ou 1’étrangler peut- étre... Que peu de chose la vie humaine] Et que je risque- tais la mienne agilement, si seulement s’offrait quelque belle prouesse un peu joliment téméraire a oserl... Je ne peux tout de méme pas me faire alpiniste ou aviateut... Qu’est-ce que me conseillerait ce claquemuré de Julius?... Facheux qu’il soit emporté! ca m’aurait plu d’avoir un frére. “Pauvte Julius! Tant de gens qui éctivent et si peu de gens qui lisent! C’est un fait : on lit de moins en moins.., si jen juge par moi, comme disait l’autre. Ca finira par une catastrophe; quelque belle catastrophe, tout imprégnée d’horreur! on foutra l’imprimé pat-dessus bord; et ce sera miracle si le meilleur ne rejoint pas au fond le pire. “ Mais la curiosité, c’est de savoir ce que la vieille aurait dit si j’avais commencé de serter... On imagine ce_qui arriverait si, mais il teste toujouts un petit laps par ov Vimprévu se fait jour. Rien ne se passe jamais tout a fait comme on aurait cru... C’est 14 ce qui me porte 4 agir.., On fait si peul... “ Que tout ce qui peut étre soit! ” c’est comme ¢a que je m’explique la Création... Amouteux de ce qui pourrait étre... Si j’étais 1’Etat, je me ferais enfermer. “ Pas trés étourdissante la correspondance de ce M. Gas- Eee 192 LES CAVES DU VATICAN patd Flamand que j’ai été réclamer comme mienne, 4 la poste restante de Bologne. Rien qui valdt la peine de lui~ étre renvoyeé. ' “Dieu! qu’on rencontre peu de gens dont on souhat- tetait fouiller les valises!... Et pourtant qu’il en est peu dont on n’obtiendrait avec tel mot, tel geste, quelque bizarre téaction!... Belle colle&tion de marionnettes; mais les fils sont trop apparents, par ma foi! On ne croise plus dans les tues que jean-foutres et paltoquets. Est-ce le fait d’un honnéte homme, Lafcadio, je vous le demande, de prendre cette farce au sérieux?... Allons! plions bagage; il est temps! En fuite vers un nouveau monde; quittons |’Europe en imprimant notre talon nu sur le soll... S’il est encore a Bornéo, au profond des foréts, quelque anthropopithéque attardé, la-bas, nous irons supputer les ressources d’une possible humanité|... “J’aurais voulu revoir Protos. Sans doute il a cinglé vers l’Amérique. Il n’estimait, prétendait-il, que les barbates de_Chicago,.. Pas assez voluptueux pour mon goit, ces loups : Je suis de nature féline. Passons. “Le curé de Covigliajo, si débonnaite, ne se montrait pas d’humeur a dépraver beaucoup I’enfant avec lequel il causait. Assurément il en avait la garde. Volontiers j’en aurais fait mon camarade; non du curé, parbleu! mais du petit... Quels beaux yeux il levait vers moi! qui cherchaient aussi inqui¢tement mon tegard que mon regard chetchait le sien; mais que je détournais aussitét... ll n’avait pas cing ans de moins que moi. Oui : quatorze 4 seize ans, pas plus... Qu’est-ce que j’étais 4 cet Age? Un Stripling plein de convoitise, que j’aimerais rencontrer aujourd’hui; je crois que je me serais beaucoup plu... Faby, les premiers temps, était confus de se sentir éptis ce moi; il a bien fait de s’en confesser 4 ma mére : aprés quoi son. cceur s’est senti plus li LAFCADIO 193 léger. Mais combien sa retenue m/agacaitl.., Quand plus tard, dans V’Aurés, j je lui ai raconté cela sous la tente, nous en avons bien ri... Volontiers, je le reverrais aujourd’hui; c’est facheux qu il soit mort. Passons, “Le vrai, c'est que j’espérais déplaire au _curé. Je cher- Rv chais ce que je pourrais lui dire de desagreable : : je nai LP “rien su trouver que de charmant... Que j’ai de mal 4 ne iors paraitre pas séduisant! Je ne peux pourtant pas passer au @* brou de noix mon visage, comme me le conseillait Carola; apié ou me mettre a manger de I’ail... Ah! ne pensons plus a cette pauvre fille? Les plus médiocres de mes plaisits, c’est a elle que je les dois... Oh! d’ou sort cet étrange vieillard? ” ep) Par la porte a coulisse du couloir, Amédée Fleurissoire venait d’entrer, Fleurissoire avait voyagé seul dans son comparttiment jusqu’a la station de Frosinone. A cet arrét du train, un Italien entre deux Ages était monté dans le wagon, s’était assis non loin de lui et avait commencé a le dévisager d’un air sombre qui promptement invita Fleurissoire a déguerpir. Dans le compartiment voisin, la jeune grace de Lafcadio, tout au contraire, l’attira : — Ah! l’aimable garcon! presque un enfant encore, pensa-t-il. — En vacances sans doute. Qu’il est bien mis! Son regard est candide. Quel repos ce sera de dépouiller ma défiance! S’il savait le frangais je lui parlerais volon- tiers... Il s’assit en face de lui, dans un coin prés de la portiére. -Lafcadio releva le bord de son castor et commenga de le considérer d’un ceil morne, indifférent en apparence. ae — Entre ce sale magot_et moi, quoi de commun ? songeait-il, On dirait qu’il se croit malin. Qu’a-t-il 4 me sourite ainsi? Pense-t-il que je vais l’embrasser! Se peut-il qu’il y ait des femmes pour caresser encote les vieillards|... ANDRE GIDE, LES CAVES DU VATICAN. 7 194 LES CAVES DU WATICAN Il serait bien surpris sans doute d’apprendre que je sais lite écriture ou imprimé, couramment, a l’envers ou par trans- parence, au verso, dans les glaces ou sur les buvards; trois mois d’études et deux années d’apprentissage; et ~ ¢>cela pour l’amour de l’art. Cadio, mon petit, le probleme se “y pose : faire accroc a cette destinée. Mais par ou?... Tiens! es Je vais lui offrir du cachou. Qu’il accepte ou non, nous ' vetrons toujours bien dans quelle langue. — Grazio! grazio! — dit Fleurissoire en refusant. _ — Rien 4 faire avec le tapir. Dormons! reprend 4 part soi Lafcadio, et rabattant son castor sur ses yeux, il tachéh faire un réve d’un souvenir de sa jeunesse : Il se_revoit, du temps qu’on Vappelait Cadio, dans ce chateau perdu des Karpathes, qu’ils occupérent, sa mére et lui, deux étés, en compagnie de Baldi I’Italien et du prince Wladimir Bielkowski. Sa chambre est 4 l’extrémité d’un couloir; c’est la premiére année qu’il couche loin de sa méte... La poignée de cuivre de sa porte, en forme de téte de lion, est retenue pat un gros clou... Ah! que les souvenirs de ses sensations sont précis!.,. Une nuit il est tiré du plus profond de son sommeil et croit révet encore en voyant au chevet de son lit ’oncle Wladimir, qui lui parait plus gigantesque encore que de coutume, fait comme un cau- chemar, drapé dans un vaste cafetan couleur rouille, la moustache retombée et coiffé d’un extravagant bonnet de nuit dressé comme un bonnet persan, qui l’allonge jusqu’a n’en plus finir, Il tient 4 la main une lanterne sourde qu’il pose sut la table, pres du lit, A coté de la montre de Cadio en fepoussant un peu un sac de billes. La premiére pensée de Cadio c’est que sa méte est morte, ou malade; il va ques- tionner Bielkowski, quand celui-ci pose un doigt sur ses lévres et lui fait signe de se lever. En hate l’enfant passe la robe de chambre qu’il revét au sortir du bain, que son oncle ee 7 aa LAFCADIO. 195 a prise au dos d’une chaise et lui tend; tout cela, les sourcils roulés et d’un air 4 ne point plaisanter. Mais Cadio a si grande confiance en Wladi qu’il n’a pas peur un seul instant; il enfile ses pantoufles, et le suit fort intrigué par \ ses maniéres et, comme toujours, en appétit d’amusement..’ els eg lis sortent dans le couloir; Wladimir avance gravement, mystérieusement, portant loin devant lui la lanterne; on dirait_qu’ils_ accomplissent un rite ou qu’ils suivent une _ procession; Cadio chancelle un peu car il est encore ivre de sxéves; mais la curiosité bientot a nettoyé son cetveau. evant la porte de sa mére, tous deux s’arrétent un instant, prétant l’oreille : pas un bruit; la maison dort. Arrivés sur le palier, ils entendent le ronflement d’un valet dont la chambre ouvre prés du grenier. Ils descendent. Wladi pose des pieds de coton sur les marches; au moindre ctaquement— ots il se retourne d’un air si furieux que Cadioa peine a ne pas ~ rire. Il indique une marche en particulier, faisant signe de la franchir, aussi sérieusement que s’il y eit eu péril. Cadio ne gate point son plaisir 4 se demander si ces précautions sont nécessaires, non plus que rien de ce qu’ils font; il se préte au jeu et, glissant le long de la rampe, franchit le degré... Il est si prodigieusement amusé pat Wladi qu’il traverse- trait du feu pour le suivre. Quand ils ont atteint le rez-de-chaussée, sur |’avant- derniére marche tous deux s’assoient pour souffler un instant; Wladi hoche la téte et fait entendre un petit soupir du nez, comme pour dire : ah! nous l’avons échappé belle. lls repartent. Quelles précautions devant la porte du salon! La lanterne, qu’a présent tient Cadio, éclaire la piece s: bizarrement que |’enfant la reconnait 4 peine; elle lui parait démesurée; un peu de lune glisse par |l’entrebaillement d’un volet; tout baigne dans une tranquillité surnaturelle; on dirait un étang ot l’on va jeter clandestinement |’éper- Ye & : pt aw 196 LES CAVES DU VATICAN vier; et il reconnait bien et 4 sa place chaque chose, mais, pour la premiére fois, il en comprend I’étrangeté. Wladi s’approche du piano, l’entrouvre, catesse du bout du doigt quelques touches qui répondent trés faible- ment. Tout 4 coup le couvercle échappe et fait en retombant un boucan formidable (Lafcadio sursaute encore en y songeant). Wladi se précipite sur la lanterne, qu’il aveugle, puis s’écroule dans un fauteuil; Cadio glisse sous une table; tous deux restent longtemps dans le noir, sans remuer, aux écoutes... Mais tien; tien n’a bougé dans la maison; au, loin, un chien jappe 4 la lune. Alors, doucement, lentemenitis) Wiadi redonne un peu de lumiére, Dans la salle 4 manger, de quel air il tourne la clef du buffet! L’enfant sait bien que ce n’est la qu’un jeu, mais Voncle y semble pris lui-méme. Il renifle comme pour flaiter ot cela sent le meilleur; s’empare d’une bouteille de tokay; en verse deux petits vertes ot tremper des biscuits; il invite 4 trinquer, un doigt sur les lévres; le cristal sonne imperceptiblement... La collation nocturne terminée, Wladi s’occupe 4 tout remettre en ordre, il va tincer avec Cadio les vetres dans le baquet de l’office, les essuie, rebouche la bouteille, referme la boite a biscuits, époussette méticu- leusement les miettes, regatde une derniére fois le tout bien asa place dans l’armoirte... Ni vu, ni connu. Wladi réaccompagne Cadio jusqu’a sa chambre et le quitte avec un profond salut. Cadio reprend son somme ow il l’avait laissé, et se demandera le lendemain s’il n’a pas révé tout cela. Drdle_de jeu pour un enfant! Qu’ett pensé de cela Julius? Lafcadio, bien que les yeux fermés, ne dort pas; il ne patvient pas 4 dormir. LAFCADIO 197 — Le petit vieux, que je sens 1a, croit que je dors, pensait- il. Si j’entrouvrais les yeux, je le vertais qui me regatde. Protos prétendait qu’il est particuliérement difficile de feindre de dormir tout en prétant attention; il se faisait fort de reconnaitre le faux sommeil 4 ce léger petit tremblement des paupiéres... que je réprime en ce moment. Protos lui- méme y serait pris... Le soleil cependant s’était couché; déja s’atténuaient les reflets derniers de sa gloite, que Fleurissoite ému contem- ‘plait. Tout 4 coup, au plafond vouité du wagon, l’éle&ricité jailiit dans le lustre; éclairage trop brutal, auprés de ce crépuscule attendri; et, par crainte aussi qu’il ne troublat le sommeil de son voisin, Fleurissoire tourna le commutateur, ce qui n’amena point l’obscurité complete, mais détiva le courant du lustre central au profit d’une lampe veilleuse azurée. Au gré de Fleurissoire cette ampoule bleue versait trop de lumiére encore; il donna un tour de plus 4 la cla- vette; la veilleuse s’éteignit, mais s’allumérent aussitdét deux appliques pariétales, plus désobligeantes que le lustre du milieu; un tour encore, et la veilleuse de nouveau : il s’y tint. — A-t-il bientdt fini de jouer avec la lumiére? pensait Lafcadio impatienté. Que fait-il 4 présent? (Non! je ne léverai pas les paupiéres.) Il est debout... Serait-il attiré par 44 ma valise? Bravo! Il constate qu’elle est ouverte. Pour en perdre la clef aussitét, c’était bien adroit d’y avoir fait mettre, 4 Milan, une serrure compliquée qu’on a dd cro- cheter 42 Bologne! Un cadenas du moins se remplace.., Dieu me damne : il enléve sa veste? Ah! tout de méme regardons. Sans attention pour la valise de Lafcadio, Fleurissoire, occupé 4 son nouveau faux col, avait mis bas sa veste pour pouvoir le boutonner plus-aisément; mais le madapolam ole 198 LES CAVES DU°VATICAN empesé, dur comme du carton, résistait 4 tous ses efforts. — Il n’a pas l’air heureux, reprenait 4 part soi Lafcadio, Il doit souffrir d’une fistule, ou de quelque affection cachée. L’aiderai-je! Il n’y parviendra pas tout seul... Si pourtant! le col enfin admit le bouton. Fleurissoire reprit alors, sur le coussin ow il l’avait posée prés de son chapeau, de sa veste et de ses manchettes, sa cravate et, s’apptochant de la portiére, chercha comme Nartcisse sur l’onde, sur la vitre, 4 distinguer du paysage son reflet. — Il n’y voit pas assez. 4 2 Lafcadio redonna de la lumiére. Le train longeaitalors un talus, qu’on voyait a travers la vitre, éclairé par cette lumiére de chaque compartiment projetée; cela formait une suite de carrés claits qui dansaient le long de la voie et se déformaient tour 4 tour selon chaque accident du tetrain. On apercevait au milieu de |’un d’eux, danser Vombre falote de Fleurissoire; les autres carrés étaient vides. — Qui le verrait? pensait Lafcadio. La, tout prés de ma main, sous ma main, cette double fermeture, que je peux faite jouer aisément; cette porte qui, cédant tout 4 coup, le laisserait crouler en avant; une petite poussée suffirait; il tomberait dans la nuit comme une masse; méme on n’en- tendrait pas un cri... Et demain, en route pour les les]... Qui le saurait? La cravate était mise, un petit noeud marin tout fait; a présent Fleutissoire avait tepris une manchette et l’assu- jettissait au poignet droit; et, ce faisant, il examinait, au- dessus de la place ot il était assis tout a l’heure, la photo- graphie (une des quatte qui décoraient le compartinehy) de quelque palais pres de la mer. — Un_ctime immotivé, continuait Lafcadio : quel embarras enon la police! Au demeurant, sur ce sacré talus, a& Ph oo q ery ries LAFCADIO 199 n ‘importe qui peut, d’un compartiment voisin, remarquet qu’une portiére s’ouvre, et voir l’ombredu Chinois cabrioler. Du moins les rideaux du couloir sont tirés... Ce n’est pas tant des événements que j’ai curiosité, que de moi-méme. Tel se croit capable de tout, qui, devant que d’agir, recule... Qu’il y a loin, entre Vimagi ination et le fait!... Et pas plus le droit de reprendre son coup qu’aux échecs. Bah! qui prévoitait tous les risqués, le jeu perdrait tout intérétl.., -Entre l’imagination d’un fait et... Tiens! le talus cesse. Nous sommes surf un pont, je crois; une riviére... tolsSur le fond de la vitre, 4 présent noire, les reflets appa- taissaient plus clairement, Fleurissoire se pencha pour rectifier la position de sa cravate. — La, sous ma main, cette double fermeture — tand's qu’il est distrait et regarde au loin devant lui — joue, ma foi! plus aisément encore qu’on ett cru. Si je puis compter jusqu’a douze, sams me presser, avant de voir dans la campagne quelque feu, le tapir est sauvé. Je commence : Une; deux; trois; quatre; (lentement! lentement!) cinq; six; sept; huit; neuf... Dix, un feu... Ul Fleutissoite ne poussa pas un cti, Sous la poussée de Lafcadio et en face du gouffre brusquement ouvert devant lui, il fit pout se retenir un grand geste, sa main gauche agrippa le cadre lisse de la portiére, tandis qu’a demi retourné il rejetait la droite en arriére par-dessus Lafcadio, envoyant touler sous la banquette, a l’autre extrémité du wagon, la seconde manchette qu’il était au moment de passer. | 200 LES CAVES DU VATICAN Lafcadio sentit s’abattre sur sa nuque une griffe affreuse, baissa la téte et donna une seconde poussée plus impatiente que la premiere; les ongles lui raclérent le col; et Fleuris- soite ne trouva plus ou se faccrocher que le chapeau de castor qu’il saisit désespérément et qu’il emporta dans sa chute. — Aprésent, du sang-froid, se dit Lafcadio, Ne claquons pas la portiére : on pourrait entendre a céteé. Il tira la portiére 4 lui, contre le vent, avec effort, puis la referma doucement. ius — ILm’a laissé son hideux chapeau plat; qu’un peu phusy, d’un coup de pied, j’allais envoyer le rcjoindtes mais il m’a pris le mien, qui lui suffit. Bonne précaution que j’ai eue d’en enlever les initiales!... Mais, sur la coiffe, reste la pi marque du chapelier, a qui l’on ne commande pas des feutres de castor tous les jours... Tant pis, c'est joué... Qu’on puisse mo* ceoire A un accident... N on, puisque j’ai refermé la portiére... Faire stopper le train?... Allons, allons; Cadio, pas de re- touches : tout est comme tu l’as voulu. “ Preuve que je me posséde parfaitement : je vais d’abord regarder tranquillement ce que représente cette photogra- phie que le vieux contemplait tout a l’heure... Miramar! Aucun désir d’aller voir ga... On manque d’air ici. QOIl ouvrit la fenétre. ; Cos —— L’animal m’a griffé. Je saigne... Il m’a fait trés mal. Un peu d’eau la-dessus; la toilette est au bout du couloir, a gauche. Emportons un second mouchoir. Il atteignit, dans le filet au-dessus de lui, sa valise et Vouvrit sut le coussin de la banquette, a l’endroit ot il était précédemment assis. — Si je croise quelqu’un dans le couloir : du calme... Non, mon cceur ne bat plus. Allons-yl... Ah! sa veste; aisément je la peux cacher sous la mienne. Des papiers dans 4 LAFCADIO.. -~ ia 201. la poche : de quoi nous occuper pendant Je reste du trajet. _ C était un pauvre veston élimé, couleur réglisse, de drap mince, réche et vulgaire, et qui le dégodtait un peu, que Lafcadio suspend:'t a une patére, dans l’étroit cabinet- toilette ou il s’enferma; puis, penché sur le lavabo, il commenga de s’examiner dans le miroir. Son cou, a deux endroits, était assez vilainement balafré; une étroite trainée rouge partait de derriere la nuque et, tournant vers la gauche, venait mourir au-dessus de l’oreille; ‘une autre, plus courte, franche écorchure celle-la, deux cemtimétres au-dessus de la premiére, montait droit vers l’oreille dont elle avait atteint et un peu décollé le: lobe. Cela saignait; mais moins qu’il n’aurait pu craindre; par contre, la douleur, qu’il n’avait pas sentie d’abord, s’éveil- lait assez vive. I] trempa son mouchoir dans la cuvette, étancha le sang, puis lava le mouchoir. — Pas de quoi tacher un faux col, pensa-t-il en se rajustant; tout va bien. Ii allait ressortir; a ce moment la locomotive siffla; une file de lumiéres passa derriére la vitre dépolie du closet. C’était Capoue. A cette Station si proche de |’accident, descendre et courir dans la nuit se ressaisir de son(castor.} cette pensée surgit éblouissante. Il regrettait beaucoup son chapeau souple, léger, soyeux, tiéde et frais a la fois, infrois- ‘sable, d’une élégance si discréte. Pourtant il n’écoutait jamais tout entier son désir et n’aimait pas céder, fat-ce a lui-méme. Mais par-dessus tout il avait l’indécision en horreur, et gardait depuis nombre d’années, comme un fétiche, le dé d’un jeu de tric-trac que dans le temps lui ¢ avait donné Baldi; il le portait toujours sur lui, il l’avait la, dans le gousset de son gilet : — Si j’améne six, se dit-il en sortant le dé, je descends! Il amena cing. Li és pas LES CAVES DU VATICAN _— Je descends quand méme. Vite! le veston du sinistré}... A présent, ma valise... I courut 2 son compartiment. Ah! combien, devant l’étrangeté d’un fait, l’exclamation semble inutile! Plus surprenant est l’événement, et plus mon récit sera simple. Je dirai donc tout net ceci : Quand Lafcadio rentta dans le compattiment pour y reprendre sa valise, la valise n’y était plus. Il crut d’abord s’étre trompé, ressortit dans le couloir... Si fait... Si fait; c’est bien ici qu’il était tantét. Voici la vue de Miramar... mais alors?... Il bondit A la fenétre et crut ' réver : surle quai de la gare, non loin encote du wagon, sa valise s’en allait tranquillement, en compagnie d’un grand gaillard qui Vemportait a petits pas. Lafcadio voulut s’élancet; le geste qu’il fit pour ouvrir la portiére laissa couler le veston réglisse a ses pieds, — Diable! diable! Un peu plus et je m’enferrais|... Tout de méme le farceur s’en irait un peu plus vite s’il pensait que je lui puisse courir aprés. Aurait-il vu?.., A ce moment, comme il restait penché en avant, une goutte de sang ruissela le long de sa joue. — Tant pis pour la valise! Le dé Vavait bien dit : je ne dois pas descendte ici. Il referma la portiére et se rassit. — Pas de papiers dans la valise; et mon linge n’est pas marqué; que risqué-je?... N’importe : m’embarquer le plus tdt possible; ce seta peut-étre un peu moins amusant; mais, 4 coup stir, beaucoup plus sage, Le train cependant repartait. — Ce n’est pas tant la valise que je regrette... mais mon castor, que j’aurais bien voulu repécher. N’y pensons plus. Il bourra une nouvelle pipette, l’alluma, puis plongeant la main dans la poche intérieure de l’autte veston, il en sortit a ie > = a ky + . 7 = <> i. e, e ¥ * ob te LAFCADIO Ze d’un coup une lettre d’Arnica, un carnet de l’agence Cook et une enveloppe de papier bulle qu’il ouvrit. — Trois, quatre, cing, six billets de mille! N’intéresse pas les gens honnétes. Il remit les billets dans l’enveloppe et l’enveloppe dans la poche du veéton. Mais quand, un instant apres, il examina le_carnet Cook, Lafcadio eut un éblouissement. Sur_la premiére feuille, le _~- nom_de Julius de Barag/iou/ était inscrit. ~ — Eégt-ce que je deviens fou? perisa-t-il. Quel rapport ‘Avec Julius?... billet volé?... non; pas possible. Billet prété sans aucun doute. Diable! diable! J’ai peut-étre fait du gachis : ces vieillards sont mieux ramifiés qu’on ne croit.... Puis, en tremblant d’interrogation il ouvrit la. lettre d’Arnica. L’événement apparaissait trop é€trange; il avait peine 4 fixer son attention; sans doute, il ne parvenait pas bien a déméler quelle parenté ou quels rapports entre Julius et ce vieux, mais il saisit ceci du moins : gue Julius était a Rome. Aussitét sa résolution fut prise : un urgent désir de revoir son frére l’enyahit, une-curiosité débridée d’assister_ au retentissement }de cette affaire sur ce calme Se logique esprit : — C'est dit! Ce soir je couche 4 Naples; je dégage ma malle et demain je retourne 4 Rome par le premier train. Ce sera sirement beaucoup moins sage, mais peut-étre un peu plus amusant. e Il A Naples, Lafcadio descendit dans un hétel voisin de la gare: il eut soin de prendre sa malle avec lui, patce que sont _- 204 LES CAVES DU VATICAN suspects les voyageurs sans bagages et qu’il prenait garde de n’attirer point sur lui l’attention; puis courut se procurer les quelques objets de toilette qui lui manquaient et un chapeau pour remplacer |’odieux canotier (et du reste étroit 4 son front) que lui avait laissé Fleurissoire. Il désirait également acheter un revolver, mais dut remettre au lende- main cette emplette; déja les magasin fermaient. Le train qu’il voulait prendre le lendemain partait de bonne heure; on arrivait a Rome pour déjeuner... Son intention était de n’aborder Julius qu’aprés que les journaux auraient parlé du “crime ”. Le crime! Ce mot lut semblait plutét bizarre; et_tout a fait impropre, s’adressant lui, celui de criémine/. Il préférait celui d’aventurier, mot aussi souple que son castor, et dont il pouvait relever les bords a son gré. Les journaux du matin ne parlaient pas encore de l’aven- ture. Il attendait impatiemment ceux du soir, pressé de revoir Julius et de sentir s’engager la partie; comme |’enfant a cligne-musette, qui certes me veut pas qu’on le trouve, mais qui veut du moins qu’on le cherche, en attendant il s’ennuyait. C’était un vague état qu’il ne connaissait pas encore; et les gens qu’il coudoyait dans la rue lui pataissaient particuliérement meédiocres, désagréables et hideux. Quand vint le soir, il acheta le Corriere 4 un crieur sur le Corso; puis entra dans un restaurant, mais par une sorte de défi et comme pout aviver son désir, il se forga d’abord de diner, laissant le journal tout plié, posé 1a, 4 cdté de lui, sur la table; puis ressortit, et dans le Corso de nouveau, s’arré- tant 4 la clarté d’une devanture, il déploya le journal et, en seconde page, vit ces mots, en titre d’un des faits divers : CRIME, SUICIDE,.. OU ACCIDENT 4 2°" ~ a » f > e 4 ™ 7 ‘ be . ; 4 : = . a LAFCADIO . 205 Puis lut ceci que je traduis: En gare de Naples, les employés de la Compagnie ont ramassé dans le filet d’un compartiment de premiére classe du train venu de Rome, une veste de couleur sombre. Dans la poche intérieure de ce vesion une enveloppe jaune tout ouverte contenait six billets de mille francs; aucun autre papier qui permit d’identifier le proprié- taire du vétement. Sil y a eu crime, on s’explique malaisément gu une somme aussi importante ait été laissée sur le vétement de la -vittime; cela semble indiquer tout au moins que le crime n’aurait pas ex le vol pour mobile. _ Aucune trace de lutte n’a pu étre relevée dans le compartiment;. mats on a retronvé, sous une banquette, une manchette avec un sop) double. bouton qui eure deux: tétes de chat, reliées ’une a autre é par une chainette d'argent doré et taillées dans un quartz semi- transparent, dit : agate nébuleuse a refiets, de lespéce que les bijoutiers appellent : pierre de lune. Des recherches sont faites attivement le long de la voie. Lafcadio froissa le journal. yp — Quoi m. apr n: jeillard eSt_un catrefour, 4 pub. Gac, Il tourna la page et vit en detnigre ited Aes RECENTISSIME UN CADAVRE LE LONG DE LA VOIE Sans lite plus avant, Lafcadio courut au Grand-Hotel. Il mit dans une enveloppe sa cafte ou ces mots inscrits sous son nom : LarcapIo WLUIKI vient voir st le Comte Julius de Baraglioul n’a pas besoin d'un Secrétaire. : 206 LES CAVES DU VATICAN. Puis fit passer. Un laquais enfin vint le dds dans le hall ot il patien- tait, le guida le long des couloirs, l’introduisit. Au ptemier coup d’ceil Lafcadio distingua, jeté dans un co:n de la chambre, le Corriere della Sera. Sut la table, au milieu de la piéce, un grand flacon d’eau de Cologne débou- ché répandait sa forte senteur, Julius ouvrit les bras. — Lafcadio! Mon ami,,. que je suis donc heureux de vous voir! ; Ses cheveux soulevés flottaient et s’agitaient sur ses tempes; il semblait dilaté; il tenait un mouchoir a pois noirs 4 la main et s’éventait avec. — Vous étes bien une des personnes que j’attendais le moins; mais celle au monde avec qui je souhaitais le plus pouvoir causer ce soir... C’est madame Carola qui vous a dit que j’étais ici? — Quelle bizarre question! — Ma foil comme je viens de la rencontrer... Du reste, je ne suis pas str qu’elle m’ait vu. — Carola! Elle est 4 Rome? — Ne le saviez-vous pas? — J’arrive de Sicile a l’instant et vous étes la premiéte personne ‘que je vois ici. Je ne tiens pas a revoir l’autre. — Elle m’a paru bien jolie. — Vous n’étes pas difficile. — Je veux dire: bien mieux qu’a Paris. — C’est de l’exotisme; mais si vous étes en appétit... — Lafcadio, de tels propos ne sont pas de mise entre nous. Julius voulut prendre un air sévére, ne réussit qu’une grimace, puis reprit : — Vous me voyez trés agité. Je suis 4 un tournant de ma vie. J’ai la téte en feu et ressens 4 travers tout le corps une espéce de vertige, comme si j’allais m’évaporer. Depuis trois jours que je suis 4 Rome, appelé par un congrés de LAFCADIO 207 sociologie, je cours de surprise en surprise. Votre arrivée m/achéve.... Je me me connais, plus. Il marchait a grands pas; il s’arréta devant la table, saisit le flacon, versa sur son mouchoir un flot d’odeur, appliqua sur son front la compresse, l’y laissa. - — Mon jeune ami... vous permettez que je vous appelle ainsi... Je crois que je tiens mon nouveau livre! La maniére, encote qu’excessive, dont vous me parlates, 4 Paris, de L’ Air des Cimes, me laisse supposet qu’a celui-ci vous ne ~demeuterez pas insensible. sigrses pieds esquissérent une sorte d’entrechat; le mouchoir tomba a terre; Lafcadio s’empressa pour le ramasser et tandis qu’il était courbé, il sentit la main de Julius douce- ment se poser sur son épaule comme avait fait précisément la main du vieux Juste-Agénor. Lafcadio souriait en se relevant. — Voila si peu de temps que je vous connais, dit Julius; mais ce soir je ne me retiens pas de vous parler comme a Il s’arréta. — Je vous écoute comme un frére, monsieut de Bara- glioul, reprit Lafcadio enhardi, — puisque vous voulez bien m’y inviter. — Voyez-vous, Lafcadio, dans le milieu ot je vis a Paris, parmi tous ceux que je fréquente : gens du monde, gens d’Eglise, gens de lettres, académiciens, je ne trouve a vrai dite personne 4 gui parler; je veux dire : 4 qui confier les nouvelles préoccupations qui m’agitent. Car je dois vous avouet que, depuis notre premiére rencontre, mon point de vue a complétement changé. — Allons, tant mieux! dit impertinemment Lafcadio. — Vous ne sauriez croite, vous qui n’étes pas du métier, combien une éthique erronée empéche le bre dévelop- 208 LES CAVES DU VATICAN pement de la faculté créatrice. Aussi rien n’est plus éloigné de mes anciens romans que celui que je projette aujourd’hui. La logique, la consequence, que j’exigeais de mes petson- nages, pout la mieux assurer je l’exigeais d’abord de moi- méme; et cela n’était pas naturel. Nous vivons contrefaits, plutét que de ne pas ressembler au- portrait que nous avons tracé de nous d’abord : c’est absurde; ce faisant, nous risquons de fausser le meilleur. Lafcadio souriait toujours, attendant venir et s’amusant a reconnaitre leffet lointain de ses premiers propos. — Que vous dirais-je, Lafcadio? Pour la premiére fois je vois devant moi le champ libre... Comprenez-vous ce que veulent dire ces mots : le champ libre?... Je me dis qu’il était déja; je me répete qu’il l’est toujours, et que seules jusqu’a présent, m’obligeaient d’impures considérations de carriére, de public, et de juges ingrats dont le poste espére > en vain récompense. Désormais je n’attends plus rien que de "moi, Désormais jattends tout de moi; j‘attends tout de homme sincére; et j’exige n’importe quoi; puisque aussi bien je pressens 4 présent les plus étranges possibilités en moi-méme, Puisque ce n’est que sur le papier, j’ose leur donner cours, Nous verrons bien! Il respirait profondément, rejetait l’épaule en arriére, soulevait l’omoplate a la maniére presque d’une aile déja, comme si l’étouffaient 4 demi de nouvelles perplexités, Il poursuivait confusément, 4 voix plus basse : — Et puisqu ’ils ne veulent pas de moi, ces Messieurs de Académie, je m’appréte a leur fournir de bonnes raisons de ne pas m’admettre; car ils n’en avaient pas. Ils n’en avaient pas. Sa voix devenait brusquement presque aigué, scandant ces detniers mots; il s’arrétait, puis reprenait, plus calme : — Donc, voici ce que j’imagine... Vous m’écoutez? LAFCADIO : 209 — Jusque dans l’4me, dit en riant toujours Lafcadio, — Et me suivez? — Jusqu’en enfer. Julius humeéta de nouveau son mouchoir, s’assit dans un fauteuil; en face de lui, Lafcadio se mit 4 fourchon sut une chaise : 4, — Il s’agit d’un jeune homme, dont je veux faire un ~*~ criminel. bet — Je n’y vois pas difficulté. “ —— Eh! eh! fit Julius, qui prétendait 4 la difficulté, ++ Mais, romancier, qui vous empéche? et du moment qu’on imagine, d’imaginer tout a souhait? — Plus ce que j’imagine est étrange, plus j’y dois appor- ter de motif et d’explication. — Il-n’est pas malaisé de trouver des motifs de crime. — Sans doute... mais précisément, je n’en veux point. Je ne_veux de motif au crime; il me suffit de motiver : je criminel. Oui; je je prétends l’amener a commettre gratui- tement le crime; a désirer commettre un crime parfaite- Gust ment immotivé. Lafcadio commengait a préter une oreille plus attentive. — Prenons-le tout adolescent : je veux qu’a ceci se reconnaisse l’élégance de sa nature, qu’il agisse surtout par jeu, et qu’a son intérét il préfere couramment son plaisir, — Ceci n’est pas commun peut-étre.., hasarda Lafcadio. — N’est-ce pas! dit Julius tout ravi. Ajoutons-y qu’il J prend plaisir a se contraindre.. (Taper — Jusqu’a la dissimulation. A patie — Inculquons-lui l’amour du risque. — Bravo! fit Lafcadio toujours plus amusé : S’il sait préter l’oreille au démon de la curiosité, je crois que votre éléve est a point. Ainsi tour 4 tour bondissant et dépassant, puis dpaisé, 210 LES CAVES DU VATICAN on eft dit que l’un jouait a saute-mouton avec Vautre : Julius. — Je le vois d’abord qui s’exerce; il excelle “aux menus larcins. Lafcadio. — Je me suis maintes fois demandé comment il ne s’en commettait pas davantage. Il est vrai que les occasions ne s’offrent d’ordinaire qu’a ceux-la seuls, a l’abri du besoin, qui ne se laissent pas solliciter. Julius. — A Vabri du besoin; il est de ceuz-la, je l’ai dit. Mais ces seules occasions le tentent qui exigent de lui quelque habileté, de la ruse... Lafcadio. — Et sans doute l’exposent un peu. Julius. — Je disais qu’il se plait au risque. Au demeu- rant il répugne a l’escroquerie; il ne cherche point a s’appro- ptier, mais s’amuse a déplacer subrepticement les objets. Il y apporte un vrai talent d’escamoteur. i Lafcadio. — Puis l’impunité l’encourage... Julius. — Mais elle le dépite a la fois. S’il n’est pas pris, c’est qu’il se proposait jeu trop facile. Lafcadio. — Il se provoque au plus risqué. Julius. — Je le fais raisonner ainsi... Lafcadio. — Etes-vous bien sit qu’il raisonne? Julius, poursuivant. — C’est par le besoin qu’il avait de le commettre que se livre l’auteur du crime. Lafcadio. — Nous avons dit qu’il était trés adroit. Julius. — Oui; d’autant plus adroit qu’il agira la téte froide. Songez donc : un crime que ni la passion, ni le besoin ne motive. Sqa_taison de commettre le crime, c’est précisément de le commettre sans taison. Lafcadio. — C’est vous qui raisonnez son crime; tui, simplement, le commet. Julius. — Aucune raison pour supposer criminel celui qui_a_ commis le crime sans raison. _Lafcadio. — Vous étes trop subtil. Au point ot vous LAFCADIO 211 avez porté, il eS ce qu’on appelle : un_homme libfe. Julius. — A la merci de la premiére occasion. Lafcadio. — Il me tarde de le voir 4 l’ceuvrte. Rs ee vous bien lui proposer? Julius. — Eh bien, j’hésitais encore. Oui; jusqu’a ce soir, j hésitais... Et tout a coup, ce soir, le journal, aux derniéres nouvelles, m’apporte tout précisément l’exemple souhaité. Une aventure providentielle! C’est affreux : figurez-vous u’on vient d’assassiner mon beau-frére! +See at Lafcadio. — Quoi! le petit vieux du wagon, c’eét... Julius. — C’était Amédée Fleurissoire, 4 qui j’avais prété mon billet, que je venais de mettre dans le train, Une heureauparavant il avait pris six mille francs 4 ma banque, et, comme il les portait sur lui, il ne me quittait pas sans craintes; il nourrissait des idées grises, des idées noires, que sais-je? des pressentiments. Or, dans le train... Mais vous avez lu le journal. Lafcadio. — Le titre simplement du “fait divers” Julius. — Ecoutez, que je vous le lise. (Il déploya le Corriere devant lui.) Je traduis : La police qui faisait d’attives recherches le long de la voie ferrée, entre Rome et Naples, a découvert, cet aprés-midi, dans le lit a sec du Volturne, a cing kilometres de Capoue, le corps de la vittime a laquelle appartient sans doute la veste retrouvée hier soir dans un wagon. C’est un homme d’apparence modeste, d'une cinquantaine d’années environ. (Il paraissait plus 4gé qu’il n’était.) On n’a trouvé sur lui aucun papier qui permette d’¢tablir son identité. (Cela me donne heureusement le temps de respirer.) I/ a apparemment été projeté du wagon, assez violem- ment pour passer par-dessus le parapet du pont, en réparation a cet endroit et remplact simplement par des poutres. (Quel style!) Le pont es tlevé de plus de quinze metres au-dessus de la rivitre s _ta-mort a di swivre la chute, car Je corps ne porte pas la trace de _—T.C ho de A ais LES CAVES DU VATICAN — blessures. I/ est en bras de chemise; au poignet droit, une manchette, semblable a celle que l’on a retrouvée dans le wagon, mais a laquelle le bouton manque... (Qu’avez-vous? — Julius s’arréta : Lafcadio n’avait pu réprimer un sursaut, car l’idée traversa son esprit que le bouton avait été enlevé depuis le crime.) — Julius reprit : Sa main gauche est reStée crispée sur un chapeau de feutre mon... — De feutre mou! Les rustres! murmura Lafcadio. Julius releva le nez de dessus le journal. — Qu’est-ce qui vous étonne? 8 — Rien, rien! Continuez. 4. de feutre mou, beaucoup trop Jarge pour sa téte et qui parait étre plutot celui de l’agresseur; la marque de provenance a été soigneusement découpée dans le cuir de la coiffe, on il manque un morceau, de la forme et de la dimension d’une feuille de Jaurier... Lafcadio se leva, se pencha derriére Julius pour lite pat-dessus son é€paule et peut-étre pour dissimuler sa paleur. Il n’en pouvait plus douter a présent : le crime avait _ été _tetouché; quelqu’un avait passé par la-dessus; avait ie ; Se eee Perera ee eS découpé cette coiffe; sans doute l’inconnu qui s’était emparé , de _sa_valise. Julius cependant continuait : ».. c@ qui semble indiquer la préméditation de ce crime. (Pout- quoi précisément de ce crime? Mon héros avait peut-étre pris ses précautions a tout hasard...) Si/ot aprés les conStata- tions policiéres, le cadavre a été transporté a Naples pour per- mettre son identification, (Oui, je sais qu’ils ont la-bas les moyens et l’habitude de conservet les corps trés longtemps...) — Etes-vous bien sar que ce soit lui? (La voix de Laf- cadio tremblait un peu.) -~ Parbleu; je l’attendais ce soir pour diner. —- Vous avez tenseigné la police? -~. Pas encote. J’ai besoin d’abord de mettre un peu . LAFCADIO 2% d’ordre dans mes idées. En deuil déja, de ce coté du moins (j’entends : celui du vétement), je suis tranquille; mais vous comprenez ie sit6t divulgué le nom de la victime, il faudra que j avertisse toute ma famille, que j envoie des dépéches, que j’écrive des lettres, que je m/occupe des -faire-part, de l’inhumation, que j’aille 4 Naples réclamer le corps, que... Oh! mon cher Lafcadio, a cause de ce congrés auquel je vais étre tenu d’assister, acceptetiez-vous, pat procuration, de chercher le corps -“a_ma place... tele ll — Nous verrons cela tout a l’heure. — Si toutefois cela ne vous impressionne pas trop. En attendant j’épargne a ma pauvre belle-sceur des heures ctuelles; d’aprés les vagues renseignements des journaux, comment irait-elle supposer...? Je reviens 4 mon sujet : Quand j’ai donc lu ce fait divers, je me suis dit : ce ctime-ci, que j’imagine si bien, que je reconstitue, que je vois — je connais, moi, je connais la taison qui l’a fait commettre; et sais que, s’il n’y eit pas eu cet appat des six mille francs, le crime n’eit pas été commis. — Mais supposons pourtant que... — Oui, n’est-ce pas : supposons un instant qu il n’y ait pas eu ces six mille francs, ou mieux : que le criminel ne les ait pas pris : c’est mon homme. Lafcadio cependant s’était levé; il avait ramassé le journal que Julius avait laissé tomber, et l’ouvrant 4 la seconde page: — Je vois que vous n’avez pas lu la derniére heure : le... criminel, précisément, n’a pas pris les six mille francs, — dit-il du plus froid qu’il put. Tenez, lisez : “ Cela semble indiquer tout au moins que le crime n vaurait pas eu le vol pour mobile,” Julius saisit la feuille que Lafcadio lui tendait, lut avi- dement; puis se passa la main sur les yeux; puis s’assit; cy ie LES CAVES DU VATICAN puis se releva brusquement, s’éleva sur Lafcadio et l’empot- gnant par les deux bras : — Pas le vol pour mobile! cria-t-il, et comme saisi d’un transport, il secouait Lafcadio furieusement. — Pas le vol pour mobile! Mais alors...-— Il repoussait Lafcadio, courait 4 l’autre extrémité de la chambre, et s’éventait, et se frappait le front, et se mouchait : — Alors je sais, parbleu! je sais pourquoi ce bandit I’a tué... Ah! malheureux ami! ah! pauyre Fleurissoite! C’est- donc qu’il disait vrai! Et moi qui, le croyais déja fou... Mais alors c’est épouvantable. 3 Lafcadio s’étonnait, attendait la fin de la crise; il s’irritait un peu; il lui semblait que n’avait pas le droit d’échapper ainsi Julius : — Je croyais que précisément vous... — Taisez-vous! vous ne savez rien. Et moi qui perds mon temps prés de vous dans des échafaudements ridicules... Vite! ma canne, mon chapeau. — Ot coutez-vous? gpa — Prévenir la police, (parbleu! ) oH Lafcadio se mit en travers de la porte. — Expliquez-moi d’abord, dit-il impérativement, Ma parole, on dirait que vous devenez fou. — C'est tout a l’heure que j’étais fou. Je me réveille de ma folie... Ah! pauvre Fleurissoire! ah! malheureux ami! Sainte vidtime! A temps sa mort m’arréte sur le chemin de Virrespect, du blasphéme. Son sacrifice me raméne. Moi qui riais de luil... Il avait recommencé de matcher; puis s’arrétant net et posant sa canne et son chapeau pres du flacon, sur la table, il se campa devant Lafcadio : — Voulez-vous savoir pourquoi le bandit 1’a tué? — Je croyais que c’était sans motif. Julius alors furieusement : LAFCADIO ‘ars: — D’ahord il n’y a pas de crime sans motif. On s’est débarrassé de lui_par wil détenait un secret... qu'il m’avait confié, un secret considérable; et d’ailleurs beau-- coup trop important pour lui. On avait peur de lui, com- prenez-vous? Voila... Oh! cela vous: est facile de rire, a vous qui n’entendez rien aux choses de la foi. — Puis tout pale et se redressant : — Le secret, c’est moi qui I’hérite. — Méfiez-vous? c’est de vous qu’ils vont avoir peur maintenant. * — Vous voyez bien qu’il faut que je prévienne aussitét la_ police. — Encore une question, dit Lafcadio, l’arrétant de nouveau. — Non. Laissez-moi partir. Je suis horriblement pressé. Cette surveillance continue, qui tant affolait mon pauvre frére, vous pouvez tenit pour certain que c’est contre moi quils I’exercent; qu’ils l’exercent dés a présent. Vous ne sauriez croite combien ces _gens-la sont habiles. Ces gens- la savent tout, je vous dis... Il devient plus opportun que jamais que vous alliez rechercher le corps a ma place... Surveillé comme je le suis a présent, on ne sait pas ce qui pourrait bien m’advenir. Je vous demande cela comme un setvice, Lafcadio, mon cher ami. — II joignait les mains, implorait. — Je n’ai pas la téte 4 moi pour l’instant, mais je ptendrai des informations a la questure, de maniére a vous munir d’une procuration bien en, regle. Ou pourtai-je vous l’adresser? — Pour plus de commodité, je prendrai chambre 4 cet hétel. A demain. Courez vite. Il laissa Julius s’éloigner. Un grand dégoat montait en lui, et presque une espéce de haine contre lui-méme et contre Julius; contte tout. Il_haussa les épaules, puis sortit de sa poche le carnet Cook inscrit au nom de Baraglioul 216 LES CAVES DU VATICAN qu’il avait pris dans le veston de Fleurissoire, le posa sur la table, en évidence, accoté contre le flacon de parfum; étei- gnit la lumiére et sortit. IV Malgré toutes les précautions qu’il avait prises, malgré les recommandations a la questute, Julius de Baraglioul n’avait pu empécher les journaux ni de divulguer ses liens de parenté avec la vidtime, ni méme de désigner en toutes) lettres ’hétel ow il était descendu. Certes, la veille au soir, il avait traversé des minutes de tate angoisse, lorsque au retour de la questure, vers minuit, il avait trouvé dans sa chambre, exposé bien en évidence, le billet Cook inscrit 4 son nom et dont s’était servi Fleu- rissoire. Il avait aussit6t sonné et, ressorti bléme et trem- blant dans le couloir, avait prié le gargon de regarder sous son lit; car il n’osait regarder lui-méme. Une espéce d’enquéte qu’il poussa séance tenante n’aboutit 4 aucun résultat; mais comment se fier au personnel des grands hétels?... Pourtant, aprés une nuit de bon sommeil derriére une porte solidement verrouillée, Julius s’était réveillé plus a l’aise; la police a présent le protégeait. Il écrivit nombre de lettres et de dépéches, qu’il alla porter lui-méme a la poste. Comme il rentrait, on le vint avertir qu’une dame était venue le demander; elle n’avait pas dit son nom, attendait dans le reading-room, Julius s’y rendit et ne fut pas peu sutpris de retrouver la Carola, Non dans la premieére salle, mais dans une autre plus retraite, plus petite et peu éclairée, elle s’était assise de biais, au coin d’une table reculée, et, pout se préter conte- LAFCADIO “217 nance, feuilletait digstraitement un album. En voyant entrer Julius elle se leva, plus confuse que souriante. Le manteau noir qui la recouvrait s’ouvrait sur un corsage sombre, simple, presque de bon goat; par contre, son chapeau tumultueux quoique noir la signalait d’une maniére déso- bligeante. r — Vous allez me trouver bien osée, Monsieur le Comte.. Je ne sais pas comment j’ai trouvé le courage d’entrer dans votre hdtel et de vous y demander; mais vous m/’avez saluée si gentiment hier... Et puis ce que j’ai 4 vous dire est trop. important. Elle restait debout derriére la table; ce fut Julius qui s’apptocha; par-dessus la table il lui tendit la main sans fagons : — Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite? Carola baissa le front : — Je sais que vous venez d’étre bien éprouvé. Julius ne comprit pas d’abord; mais comme Carola _ sottait un mouchoir et le passait devant ses yeux : — Quoi! c’est une visite de condoléance? — Je connaissais M. Fleurissoire, reprit-clle. — Bahl — Oh! pas depuis bien longtemps. Mais je |’aimais bien, Il était si gentil, si bon... C’est_méme moi qui lui avait donné ses boutons de manchettes; vous savez, ceux dont on a lu la description dans le journal; c’est ¢a qui m’a permis de le reconnaitre. Mais je ne savais pas que c’était Monsieur votte beau-fréte. J’ai été bien surprise, et vous pensez si ca m/a fait plaisir... Oh! pardon; ¢a n’est pas ¢ga que je voulais dire. — Ne vous troublez pas, chéte mademoiselle, vous voulez dite sans doute que vous étes heureuse de cette occasion de me revoir. 2 «a LES CAVES DU VATICAN Sans répondre Carola enfouit son visage dans son mou- choir; des sanglots la secouérent et Julius crut devoir lui prendre la main : — Moi aussi, disait-il aaa ton pénétré, moi aussi, chére demoiselle, ctoyez bien que... — Le matin méme, avant qu’il ne parte, je lui disais bien de se méfier. Mais ¢a n’était pas dans sa nature... Il était trop confiant, vous savez. — Un saint, mademoiselle; c’était un saint, fit Julius avec élan et sortant son mouchoit a son tour. — Crest bien ¢a que j’avais compris, s’écria Carola, La nuit, quand il_croyait que je dormais, il se relevait, il se mettait 4 genoux au pied du lit, et... Cet inconscient aveu acheva de troubler Julius, il remit son mouchoit en poche, et s’approchant encore : — Otez donc votre chapeau, chére demoiselle. — Metci; il ne me géne pas. — C'est moi qu’il géne... Permettez, Mais comme Cato se reculait sensiblement, il se res- saisit. — Permettez-moi de vous demander : vous avez quelque raison particuliére de craindre? — Moi? — Oui; quand vous avez dit 4 mon beau-frére de se méfier, je vous demande si vous aviez des raisons de sup- poser... Parlez a cceur ouvert : il ne vient personne ici le matin et l’on ne peut pas nous entendre. Vous soupgonnez quelqu’un? Carola baissa la téte. — Comprenez que cela m/’intétesse particuliérement, continua Julius volubile, et mettez-vous en face de ma situation. Hier soir, en rentrant de la questute ot j’avais été déposer, je trouve dans ma chambte, sur la table, au beau ” LAFCADIO (219 milieu de ma table, le billet de chemin de fer avec lequel ce pauvre Fleurissoire avait voyagé. Il était inscrit 4 mon nom; ces billets circulaires sont stri€tement personnels, c’est entendu; j’avais eu tort de le préter; mais 14 n’est pas la question... s_ce fait de me rapporter mon billet, cyniquement, dans ma chambre, en profitant d’un instant ou j’en suis sorti, je dois voir un défi, une fanfaronnade, et ptesque une insulte... qui ne me troublerait pas, cela va sans dire, si je n’avais de bonnes raisons de me croire 4 mon tour visé, voici pourquoi : Ce pauvre Fleurissoire, votre ami, était possesseur d’un secret... d’un secret abomi- nable... d’un secret trés dangereux... que je ne lui demandais pas... que je ne me souciais nullement de savoir... qu’il avait eu la plus facheuse imprudence de me confier. Et maintenant, je vous le demande : celui qui pour étouffer ce sectet n’a pas craint d’aller jusqu’au ctime... vous savez qui c’est? — Rassurez-vous, Monsieur le Comte : hier soir je l’ai dénoncé a la police. — Mademoiselle Carola, je n’attendais pas moins de vous. Rvp, — Il m’avait promis de ne pas lui faire de mal; il n’avait i wA tenit sa promesse, j’aurais tenu la mienne. A présent yr jen ai assez; i] peut bien me faite ce qu’il voudta, une Carola s’exaltait, Julius passa derriére la table et s’appro-(Q chant d’elle de nouveau : — Nous sefions peut-étre mieux dans ma chambre out causerf. — Oh! Monsieur, dit Carola, je vous ai dit maintenant tout ce que j’avais 4 vous dire; je me voudrais pas vous retenir plus longtemps. Comme elle s’écartait encore, elle acheva de contourner la table et se retrouva prés de la sorte. . 220 LES CAVES DU VATICAN — Il vaut mieux que nous nous quittions a présent, mademoiselle, reprit dignement Julius qui, de cette résis- tance, prétendait garder le mérite. Ah! je voulais dire encote : si, aprés-demain, vous aviez l’idée de venir a Pinhumation, il vaut mieux que vous ne me reconnaissiez pas. ; C’est sur ces mots qu’ils se quittérent, sans avoit prononcé le nom de l’insoupgonné Lafcadio. V Lafcadio ramenait de Naples la déponille de Fleurissoire. Un fourgon mortuaite la contenait, qu’on avait accroché en queue du train, mais dans lequel Lafcadio n’avait pas ctu indispensable de monter lui-méme. Toutefois, par décence, il s’était installé dans le compartiment non pas absolument le plus proche, car le dernier wagon était un wagon de seconde, du moins aussi prés du corps que les “ premieres ” le permettaient. Parti le matin de Rome, il devait y rentrer le soir du méme jour. Il s’avouait. mal volontiers le sentiment nouveau qui bientdt envahit son ame, cat il ne tenait tien en si gtand-honte que l’ennui, ce mal secret dont les beaux appétits insouciants de sa jeunesse, puis la dute nécessité, l’avaient préservé jusqu’alors. Et quittant son compartiment le cceur vide d’espoir et de joie, d’un bout a l’autre du wagon-couloir, il r6dait, harcelé pat une curiosité indécise et cherchant douteusement il ne savait quoi de neuf et d’absurde 4 tenter. Tout paraissait insuffisant 4 son désir. Il ne songeait plus 4 s’embarquer, reconnaissait 4 contrecceur que Bornéo ne l’attitait guére; non plus le reste de I’Italie : méme il se désintéressait des LAFCADIO 221 suites de son aventure; elle lui paraissait aujourd’hui compromettante et saugrenue. Il en voulait 4 Fleurissoire de_ne s’étre pas mieux défendu; il protestait contre cette piteuse figure, efit voulu l’effacer de son esprit. Pat contre il eit revu volontiers le gaillard qui s’était emparé de sa valise; un fameux farceur celui-la!... Et, comme s’il l’eit di retrouver, a la station de Capoue, il se pencha 4 la portiére, fouillant des yeux le quai désert. Mais -le reconnaitrait-il seulement? Il ne l’avait vu que de dos, distant déja et s’éloignant dans la pénombte... Il le suivait en imagination a travers la nuit, regagnant le lit du Volturne, retrouvant le cadavre hideux, le détroussant et, par une sotte de défi, découpant dans la coiffe du chapeau, de son chapeau 4 lui, Lafcadio, ce morceau de cuir “ de la forme et de la_dimension d’une feuille de laurier” comme disait élégamment le journal. Cette petite piéce 4 conviction ot Vadtesse de son fournisseur, Lafcadio, aprés tout, étant fort reconnaissant 4 son dévaliseur de l’avoir soustraite a la police. Sans doute, ce détrousseur de morts avait tout intérét lui-méme 4 n’attiter point sur soi l’attention; et s’il prétendait malgré tout se servir de sa découpure, ma foi! ¢a pourrait étre assez plaisant d’entrer en composition avec lui. La nuit a présent était close. Un garcon de wagon- festautant, citculant d’un bout 4 l’autre du train, vint avettit les voyageurs de premiére et de seconde classe que le diner les attendait. Sans appétit, mais du moins sauvé de son désceuvrement pour une heure, Lafcadio s’achemina 4 la suite de quelques autres, mais assez loin derriére eux, Le restaurant était en téte du train. Les wagons au travers desquels Lafcadio passait étaient vides; de-ci, de-la divers objets, sur les banquettes, indiquaient et réservaient les places des dineurs : chfles, oreillers, livres, journaux. Une 222 LES CAVES: DU- VATICAN setviette d’avocat accrocha son regard, Sur d’étre le dernier, il s’arréta devant le compartiment, puis entra. Cette ser- - viette au demeurant ne I’attirait guére; ce fut proprement par acquit de conscience qu’il fouilla. Sur un soufflet intérieur, en discrétes lettres d’or, la Freee portait cette indication : oe > : c ei oe AY DEFOUQUEBLIZE po aA 8 Faculté de Droit de Bordeaux Elle contenait deux brochures sur le droit criminel .et six numéros de la Gazette des Tribunaux. — Encore quelque bétail pout le congrés. Pouah! pensa Lafcadio qui remit le tout a sa place, puis se hata de rejoindre la petite file des voyageurs gui se rendaient au restaurant, Une fréle fillette et sa mére fermaient ia marche, toutes deux en grand deuil; les précédait immeédiatement un monsieur en redingote, coiffé d’un chapeau haut de forme, a cheveux longs et plats et 4 favoris grisonnants; appa- temment Monsieur Defouqueblize, le possesseur de la serviette. On avangait lentement, en titubant aux cahots du train. Au dernier coude du couloir, a ’instant que le pro- fesseut allait s’élancer dans cette sorte d’accordéon qui telie un wagon 4 l’autre, une secousse plus forte le chavita; pour recouvrer son équilibre il fit un brusque mouvement, qui précipita son pince-nez, toute attache rompue, dans le coin de I’étroit vestibule que forme le couloir devant la porte des commodités. Tandis qu’il se courbait a la recherche de sa vue, la dame et la fillette passérent. Lafcadio, qvelques instants, se divertit 4 contempler les efforts du savant; piteusement désemparé, il langait au hasard d’inquiétes mains a fleur de sol; il nageait dans l’abstrait; on ett dit la sa sl i is : So Bee a ’ : % - ‘ i ” ‘ ra , f. ; . LAFCADIO ea ait _danse informe d’un plantigrade, ou que, de retour en enfance, il jouat 4 “Savez-vous planter les choux? ” — Allons! Lafcadio, un bon mouvement! Céde a ton ceur, ui n’est_pas corrompu. Viens en aide 4 Pinfirme. Tends- lui ce verre indispensable; il ne l’atteindra pas tout seul. Il y tourne le dos. Un peu plus, il va l’écraser... A ce moment un nouveau cahot projeta le malheureux, téte baissée contre la porte du closet; le haut-de-forme amortit le choc, . en se défongant a demi et s’enfoncant sur les oreilles. _ M. Defouqueblize fit un gémissement; se redressa; se décou- Writ. Lafcadio cependant, estimant que la farce avait assez duré, ramassa le pince-nez, le déposa dans le chapeau du quéteur, puis s’enfuit, éludant les remerciements. Le repas était commencé. A cdté de la porte vitrée, A droite du passage, Lafcadio s’assit 4 une table de deux couvetts; la place en face de lui restait vide. A gauche du passage, 4 méme hauteur que lui, la veuve occupait, avec sa fille, une table de quatte couverts dont deux restaient inoccupés. — Quel ennui régne dans ces lieux! se disait Lafcadio, dont le regard indifferent glissait au-dessus des convives \ 1! . sans trouvet figure ot se poser. — Tout ce bétail s’acquitte ) Ae comme d’une corvée monotone de ce divertissement qu’est 0.2 Ja vie, 4 la bien prendre... Qu’ils sont donc mal vétus! Sor Mais, nus, qu’ils seraient laids! Je meurs avant le dessert si je ne commande pas du champagne. Entra le professeur. Apparemment il venait de se laver les mains qu’avait souillées du bout sa recherche; il exami-~ _,, nait ses ongles. En face de Lafcadio un gargon de restau. as rant le fit asseoir. Le sommelier passait de table en table. we Lafcadio, sans mot dire, indiqua sur la carte un Montebello t Grand-Crémant de vingt francs, tandis que M. Defouque-3 blize demandait une bouteille d’eau de Saint-Galmier. Ae be a ot 224 LES CAVES DU VATICAN présent, tenant entre deux doigts son pince-nez, il haletait: dessus doucement, puis, du coin de sa serviette, il en clari- fiait les verres. Lafcadio l’observait, s’étonnait de ses yeux de taupe clignotant sous d’épaisses paupiéres rougies. — Heureusement il ne sait pas que c’est moi qui viens de lui rendre la vue! S’il commence 4 me remetcier, 4 l’ingtant je lui fausserai compagnie. Le sommelier revint avec la Saint-Galmier et le cham- pagne, qu’il déboucha d’abord et posa entre les deux conv.ves. Cette bouteille ne fut pas plus tdt sur la table, Defouqueblize s’en saisit, sans distinguer quelle elle était, s’en vetsa un plein verre qu’1l avala d’un trait... Le somme- lier déja faisait un geste, que Latcadio retint en riant. — Oh! qu’est-ce que je bois 1a? s’écria Defouqueblize avec une grimace affreuse. — Le Montebello de Monsieur votre voisin, dit le sommelier dignement. La voila, votre eau de Saint-Galmier. Tenez. Il posa la seconde bouteille. — Mais je suis désolé, Monsieur... J’y vois si mal... Absolument confus, croyez bien... — Quel plaisir vous me feriez, Monsieur, interrompit Lafcadio, en ne vous excusant pas; et méme en acceptant un second verre, si ce premiet-la vous a plu. — Hélas! Monsieur, je vous avouerai que j’ai trouvé cela détestable; et je ne comprends pas comment, dans ma distraction, j’ai pu en avaler un plein verre; j’avais si soif.., Dites-moi, Monsieur, je vous prie : c’est extrémement fort, ce vin-la?.., parce que, je m’en vais vous dire... je ne bois jamais que de l’eau... la moindre goutte d’alcool me potte infailliblement a la téte... Mon Dieu! mon Dieu! qu’est-ce que je vais devenir?... Si je retournais tout de suite 4 mon compartiment?... Je ferais sans doute bien de m’étendre. © ideal LAFCADIO : 225 I fit geste de se lever. ; — Restez! restez donc, cher Monsieur, dit Lafcadio qui commengait a s’amuser. Vous feriez bien de manger au : contraire, sans vous inquiéter de ce vin. Je vous raménerai _ tout a I’heure si vous avez besoin qu’on vous soutienne; _ mais n’ayez ctainte : ce que vous en avez bu ne griserait pas un enfant. — J’en accepte l’augure. Mais, vraiment, je ne sais _.comment vous... Vous offrirai-je un peu d’cau de Saint- _ Galmier? — Je vous remercie beaucoup; mais permettez-moi de préférer mon champagne. — Ah! vraiment, c’était du champagne! Et... vous allez boire tout cela? — Pour vous rassurer. — Vous étes trop aimable; mais, 4 votre place, je... _ — Si vous mangiez un peu, interrompit Lafcadio, mangeant lui-méme, et que Defouqueblize embétait. Son attention 4 présent se portait sur la veuve : Certainement une Italienne. Veuve d’officier sans doute. Quelle décence dans son geste! quelle tendresse dans son _ regard! Comme son front est pur! Que ses mains sont intelligentes! Quelle clepanice dans sa mise, pourtant si simple... Lafcadio, quand tu n’entendras plus en ton cceur les eat ues Vou tel accord, puisse ton cceur avoir - cessé de battre! Sa fille lui ressemble; et de quelle noblesse _ déja, un peu sérieuse et méme presque triste, se tempére Vexcés de grace de |’enfant! Vers elle avec quelle sollici- _ tude Ja mére se penche! Ah! devant de tels étres le démon céderait; pour de tels étres, Lafcadio, ton coeur se dévoue- trait sans doute.., A ce moment je gargon passa changer les assicttes. Lafcadio laissa partir la sienne 4 demi pieine, cat ce qu’il ANDRE GIDE. LES CAVES DU VATICAN. 8 —— hate LES CAVES DU VATICAN ye 5 ‘Mais, au fait, voyait a présent l’emplissait soudain de stupeur : Ja veuve, - la délicate veuve se courbait en dehors, vers le passage, et, relevant lestement sa jupe, du mouvement le plus naturel, -découvrait un bas écarlate et le mollet le mieux formé. Si-inopinément cette note ardente éclatait dans cette grave symphonie.., révait-ilP Cependant le garcon appor-— tait un nouveau plat. Lafcadio s’allait servir; ses yeux sé reportérent sur son assiette, et ce qu’il vit alors l’acheva : La, devant lui, a découvert, au milieu de l’assiette tombé Pon ne sait d’ou, hideux et reconnaissable entre mille... n’en doute pas, Lafcadio : c’est le bouton de Carola! Celui des deux boutons qui manquait 4 la seconde manchette de Fleurissoite. Voici qui tourne au cauchemar... Mais le garcon se penche avec le plat. D’un coup de main, Lafcadio nettoiel’assiette, faisant glisser le vilain bijou sur ‘la: nappe; il replace Vassiette par-dessus, se sert abondamment, emplit son verre de champagne, quil vide aussitét, puis remplit. Car maintenant si ’homme a jeun a déja des visions ivres... Non, ce n’était pas une hallucination; il entend le bouton ctisser sous l’assiette; il souléve l’assiette, s’empare du bouton; le glisse 4 cdté de sa montre dans le gousset de son gilet; tate encore, s’assure : le bouton est la, bien en stireté... Mais qui dira comment il est venu dans l’assiette? Qui Vy a mis?... Lafcadio regarde Defouqueblize : le savant mange innocemment, le nez bas. Lafcadio veut penser a autre chose : il regarde‘de nouveau la veuve; mais dans son geste et dans sa mise tout est redevenu décent, banal; il la trouve 4 présent moins jolie. Il tache dimaginer 4 neuf le geste provocant, le bas rouge; il ne peut pas. Il tache de revoir sur son assiette le bouton; et s'il ne le sentait pas Ja, dans sa poche, certes il douterait... ourquoi I’a-t-il pris, ce bouton?... n’était pas a lat Par ce geste insingak, absurde, quel aveu! Sr, LAFCARDIO 3 "S25, quelle reconnaissance! Comme il(se désigne a lui, quel qu’il soit, et de la olice eut-étre, qui l’observe salts conte. le un sot. Il se sent blémir. Il se retourne brusquement : derriére la porte vitrée du passage, personne... Mais quel- qu’un tout a l’heure peut-étre l’aura vu! II se force 4 manger encore; mais de dépit ses dents se serrent. Le malheureux! ce n’est pas son crime affreux qu’il regrette, c’est ce geste malencontreux. Qu’a donc a présent le professeur 4 lui sourire?... Defouqueblize avait achevé de manger. II s’essuya les lévres, puis, les deux coudes sur la table et chiffonnant nerveusement sa serviette, commenga de regarder Lafcadio; un bizarre rictus agitait ses lévres; a la fin, comme n’y tenant plus : — Oserais-je, Monsieur, vous en demander un petit peu? Il avanc¢a son verre craintivement vers la bouteille presque vide. Lafcadio, distrait de son inquiétude et tout heureux de la diversion, lui versa les derniéres gouttes : — Je serais embarrassé de vous en donner beaucoup... Mais voulez-vous que j’en redemande? — Alors je crois qu’une demi-bouteille suffirait. Defouqueblize, déja_sensiblement ¢méché, avait perdu le sentiment des convenances. Lafcadio, que n’effrayait pas le vin sec et que la naiveté de l’autre amusait, fit débou- cher un second Montebello. — Non! non! ne m’en versez pas trop! disait Defou- queblize en levant son vacillant verre que Lafcadio achevait de remplir. C’est curieux que cela m’ait paru si mauvais d’abord. On se fait ainsi des monstres de bien des choses, tant qu’on ne les connait pas. Simplement je croyais boite de l’eau de Saint-Galmier; alors je trouvais que, pout de 228 LES CAVES. DU VATICAN . Veau de Saint- Galmier, elle avait un drdéle de godt, vous compteiez. C’est comme si l’on vous versait de l’eau de Saint-Gaimier quand vous croyez boite du champagne, vous diriez, n’est-ce pas : pour du champagne, je trouve qu’ila un drdle de goit!... Il riait a ses propres paroles, puis se penchait pat- -dessus la table vers Lafcadio qui riait aussi, et, 4 demi-voix : — Je ne sais pas ce que j’ai 4 rire comme ga; c’est certai- nement la faute a votre vin. Je le soupconne tout de méme d’étre un peu plus chaud que vous ne dites. Eh! eh! ehl Mais vous me ramenez dans mon wagon, c’est convenu, n’est-ce pas? Nous y serons seuls, et si je suis indécent vous sautez pourquoi. — En voyage, hasarda Lafcadio, cela ne tire pas 4 consé- uence. — Ah! Monsieur, reprit l’autre aussitdt, tout ce qu’on ferait dans cette vie, si ‘seulement on pouvait étre bien cettain que cela ne tite pas a conséquence, comme vous dites _ Si justement! Si seulement on était assuré que cela n’engage a rien... Tenez; rien que ga, que je vous dis 1a, maintenant, et qui n’est pourtant qu’une pensée bien naturelle, croyez- vous que je l’oserais exprimer sans plus de détours, si seulement nous étions 4 Bordeaux? Je dis Bordeaux, parce que c’est Bordeaux que j’habite. J’y suis connu, respe&é; bien que pas marié, j’y méne une petite vie tranquille, j’y exetce une profession considérée : professeut a la faculté de droit; oui : criminologie comparée, une chaire nouvelle... ‘Vous comprenez que, 1a, je n’ai pas la permission, ce qui s’appelle : la permission de m’enivrer, fit-ce un jour par hasard. Ma vie doit étre respeftable. Songez donc : un de mes éléves me rencontrerait saoul dans la ruel... Respec-: table; et sans que ga ait l’air contraint; c’est 1a le hic; il ne faut pas donner a penser : Monsieur Defouqueblize: LAFCADIO : 229 (c’eS&t mon nom) fait rudement bien de se retenir]... Il faut non seulement ne rien faire d’insolite, mais encore persua- der autrui qu’on ne ferait rien d’insolite, méme avec toute licence; qu’on n’a rien d’insolite en soi, qui demanderait 4 sortir. Reste-t-il encore un peu de vin? Quelques gouttes seulement, mon cher complice, quelques gouttes... Une pareille occasion ne se retrouve pas deux fois dans la vie. Demain, 4 Rome, 4 ce congrés qui nous rassemble, je _fetrouverai quantité de collégues, graves, apprivoisés, tetenus, aussi comipassés que je le redeviendrai moi-méme dés que j’aurai recouvré ma livrée. Des gens de la société, comme vous ou moi, se doivent de vivre contrefaits. Le repas cependant s’achevait; un garcon passait, récol- tant, avec le da, les pourboires. A mesure que la salle se vidait, la voix de Defouqueblize devenait plus sonore; par instants, ses éclats inquiétaient un peu Lafcadio. Il continuait : — Et quand il n’y aurait pas la société pour nous con- traindre, ce groupe y suffirait de parents et d’amis auxquels nous me savons pas consentir a déplaire, Ils opposent a notre sincérité incivile une image de nous, de laquelle mous ne sommes qu’a demi responsables, qui ne nous ressemble que fort peu, mais qu’il est indécent, je vous dis, de déborder. En ce moment, c’est un fait : j’échappe 4 ma figure, je m’évade de moi... O vertigineuse aventure! 6 périlleuse volupté!... Mais je vous romps la téter — Vous m’intéressez étrangement. — Je parle! je parle... Que voulez-vous! méme ivre on teste professeur; et le sujet me tient 4 cceur... Mais, si vous avez fini de manger, peut-étre voulez-vous bien m’offrir votte bras pour m’aider 4 regagner mon compattiment tandis que je me soutiens encore. Je ctains, si je m’attarde un peu davantage, de n’étre plus en état de me lever. hk ey we *honnéte homme un e¢redin? Il suffit d’un dépaysement 230 LES CAVES DU VATICAN Deguquebiise, A ces mots, prit une sorte d’élan comme pour abandonner sa chaise, mais retombant tout aussitét et s’affalant 4 demi sur la table desservie, le haut du corps jeté vers Lafcadio, il reprit d’une voix adoucie et quasi confidentielle : — Voici ma thése : Savez-vous ce qu’il faut pour faire de 3 d’un oubli! Oui, Monsieur, un trou dans la mémoire, et la —<—$—— > 3 > sincérité se fait jour!... La cessation d’une continuité; une simple interruption de courant. Naturellement je ne dis pas cela dans mes cours... Mais, entre nous, quel avantage pour le batard! Songez donc : celut_ dont l’étre méme est le produit d’une incartade, d’un crochet dans la droite ligne, | La voix du professeur de nouveau s’était haussée; il fixait 4 présent sur Lafcadio des yeux bizarres, dont le regard tantOt vague et tant6t percant commengait a |’in- quiéter. Lafcadio se demandait a présent si la myopie de cet homme n’était pas feinte, et, presque, il reconnaissait ce regard. A la fin, plus géné qu’il n’eut voulu en convenir, il se leva et, brusquement : ~— Allons! Prenez mon bras, Monsieur Defouqueblize, dit-il. Levez-vous. Assez bavardé. Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise. ’ Tous deux s’acheminérent, en titubant le long du couloir, vers le compartiment ou la serviette du professeur était restée. Defouqueblize entra le premier; Lafcadio |’installa, prit congé. Il n’avait pas plus tt tourné le dos pour repartir, que sur son épaule s’abattit une poigne puissante. Il fit volte-face aussit6t, Defouqueblize d’un bond s’était dressé... mais était-ce encore Defouqueblize — qui, d’une voix a la fois moqueuse, autoritaire et jubilante, s’écriait : — Faudrait voir 4 ne pas abandonner si vite un ami, LAFCADIO 231 monsieur Lafcadio Lonnesaitpluskil... Alors quoi! c’est donc vrai! on avait voulu s’évader? Du funambulesque professeur éméché de tout 4 l’heure ‘plus rien ne subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en qui Lafcadio n’hésitait plus a reconnaitre Protos. Un Protos grandi, élargi, magnifié et qui s’annongait redoutable. — Ah! c’est vous, Protos, dit-il simplement. J’aime ‘mieux cela. Je n’en finissais pas de vous reconnaitre. Car, pour terrible qu’elle fit, Lafcadio préférait une réalité au saugtenu cauchemat ‘dans _lequel il se_débattait depuis une heure. — J’étais pas mal grimé, hein?... Pour vous, je m’étais mis en frais... Mais, tout de méme, c’est vous qui devriez porter des lunettes, mon garcon; ga vous jouera de mau- vais touts, si yous ne reconnaissez pas mieux que ¢a les subtils. Que de souvenirs mal endormis ce mot de subéi/ faisait lever dans l’esprit de Cadio! Un subtil, dans Pargot dont Protos et lui se servaient du temps qu’ils étaient en pension ensemble, un subtil, c’était un homme qui, pout quelque raison que ce fit, ne présentait pas 4 tous ou en tous licux méme visage. Il y avait, d’aprés leur classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et louables, a quoi répondait et s’opposait l’unique grande famille des crustacés, dont les représentants, du haut en bas de 1’échelle sociale, se cafraient. Nos copains tenaient pour admis ces axiomes : 1° Les subtils se reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les subtils. — Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela; comme il était de ces natures qui se prétent a tous les jeux, il sourit. Protos reprit : — Tout de méme, l’autte jour,.heureux que je me sois trouvé 14, hein?... Ca n’était peut-étre pas tout a fait par 232 LES CA VES DU VATICAN hasatd. J’aime 4 surveiller les novices : c’est imaginatif, c’est entreprenant, c’est coquet... Mais ca s’imagine un peu trop facilement pouvoir se passer de conseils. Votre travail avait fameusement besoin de retouches, mon garcon!... A-t-on idée de se coiffer d’un galurin pareil quand on se met 4 la besogne? Avec l’adresse du fournisseur sur cette piéce 4 conviction, on vous coffrait avant huit jours. Mais pour les vieux amis, moi j’ai du cceur; et je le prouve. Savez-vous que je vous ai beaucoup aimé, Cadio? J’ai toujours pensé qu’on ferait quelque chose de vous. Beau comme vous étiez, on aurait fait marcher pour vous toutes les femmes, et chanter, qu’a cela ne tienne, plus d’un homme par-dessus le marché. Que j’ai été heureux d’avoir enfin de vos nouvelles et d’apprendre que vous veniez en Italie! Ma parole! I] me tardait de savoir ce que vous étiez devenu depuis le temps qu’on fréquentait chez notre ancienne. Vous n’étes pas mal encore, savez-vous! Ah! elle ne se mouchait pas du pied, Carola! Liirritation de Lafcadio devenait toujours plus manifeste, et son effort pour la cacher; tout cela amusait grandement Protos, qui feignait de n’en rien voir. Il avait tiré de la poche de son gilet une petite rondelle de cuir et l’examinait. — J’ai proprement découpé ca? hein! Lafcadio l’aurait étranglé; il serrait les poings et ses ongles entraient dans sa chair. L’autre continuait, gouailleur : — Mince de service! Ca vaut bien les six billets de mille... que, voulez-vous me dire pourquoi, vous n’avez pas empo- chés? Lafcadio sursauta : — Me prenez-vous pour un voleur? — Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos, je n’aime pas beaucoup les amateurs; mieux vaut que je vous ~ le dise tout de suite franchement. Et puis, avec moi, vous gall ial LAFCADIO ; 233, savez, ilne s’agit pas de faire le fanfaron, ni l’imbécile. Vous -montrez des teed c’est entendu, de brillantes. dispositions, * mais... — Cessez de> persifler, interrompit Lafcadio. qui ne tetenait plus sa colére. — Ou prétendez-vous en venir? J’ai fait un pas de clerc l’autre jour; pensez-vous que j’aie besoin qu’on me l’apprenne? Oui, vous avez une arme contre moi; je ne vais pas examiner s’il serait bien prudent pour vous-méme de vous en servir. Vous désirez que je rachéte ce petit bout de cuir. Allons, parlez! Céssez de tire et de me dévisager ainsi. Vous Sore de Vargent. Combien? Le ton était si décidé que Protos avait fait un petit retrait en arriére; il se ressaisit aussitét. — Tout beau! tout beau! dit-il, Que vous ai-je dit de malhonnéte? On discute entre amis, posément. Pas de quoi s’emballer. Ma parole, vous avez rajeuni, Cadio. Mais comme il lui caressait légérement le bras, Lafcadio se dégagea dans un sursaut. sae “i — Asseyons- nous, reprit Protos; nous serons mieux pour causer. Il se cala dans un coin, a cdté de la portiére du couloir, et posa ses pieds sur l’autre banquette. Lafcadio pensa qu’il prétendait barrer l’issue. Sans doute Protos était armé. Lui, présentement, ne portait aucune arme. II réfléchit que dans un corps 4 corps il aurait stre- ment le dessous. Puis, s’il avait un instant pu souhaiter de fuir, la curiosité deja Yemportait, cette curiosité _ passionnée contre quoi rien, méme sa sécurité personnelle, n’avait pu jamais prévaloir. Il s’assit. — De argent? Ah! fi donc! dit Protos. I] sortit un cigare d’un étui, en offrit un a Lafcadio qui refusa. — La fumée vous géne peut-étre?... Eh bien, écoutez-moi. Il tira quelques bouftées de son cigare, puis, trés calme : 234 LES CAVES DU VATICAN _— Non,-non, Lafcadio, mon ami, non ce n’es&t pas de >. I’argent que j’attends de vous; mais de l’obéissance. Vous ne pataissez pas, mon garcon (excusez ma franchise), vous rendre un compte bien exaé de votre situation. Il vous faut hardiment-vous dresser en face d’elle; permettez- moi de vous y aider. “ Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous efsefrent, un adolescent a voulu s’échapper; un adolescent sympathique; Pi se i tout a fait comme je les aime : naif et gracieuse- ment (primesautier;) cat il n’apportait a cela, je présume, spas gtand calcul... Je me souviens, Cadio, combien, dans le temps, vous étiez ferré sur les chiffres, mais que, pout vos ptoptes dépenses, jamais vous ne consentiez a compter... Bref, le régime des crustacés vous dégotte; je laisse quelque autte s’en étonner... Mais ce qui m’étonne, moi, c’est que, intelligent comme vous étes, vous ayez ctu, Cadio, qu’on \,pouvait si simplement que ¢a sortit d’une société, et sans ‘g tomber du méme coup dans une autre; ou_qu’une société rs ‘ - 2 ©) pouvait se passer de lois. “Lawless ”’, vous vous souvefiez; nous avions lu cela quelque part : Two hawks in the air, two fisches swimming in the sea not more lawless than we... Que c’est beau la litté- ratute! Lafcadio! mon ami, apprenez la loi des subtils. — Vous pouttiez peut-étre avancer. — Pourquoi se presser? Nous avons du temps devant nous. Je ne descends qu’a Rome. Lafcadio, mon ami, il atrive qu’un crime échappe aux gendarmes; je m’en vais vous expliquét pourquoi nous sommes plus malins qu’eux : c’est que nous, nous jouons notre vie, Ou la police échoue, nous réussissons quelquefois. Parbleu; vous l’avez voulu, Lafcadio; la chose est faite et vous ne pouvez plus échapper. Je préférerais que vous m’obéissiez, parce que, voyez-vous, je serais vraiment désolé de devoir livrer un vieil ami longtemps... Excusez-moi de vous préférer la police. Allez Vavertir ; je l’attends, VI Ce méme jour, le train du soit amenait de Milan les Anthime; comme ils voyageaient en troisiéme, ils ne vitent qu’a l’arrivée la comtesse de Baraglioul et sa fille LAFCADIO 237 ainée qu’amenait de Paris le sleeping-car du méme tfain. Peu d’heures avant la dépéche de deuil, la comtesse avait regu une lettre de son mari; le comte y patlait élo- quemment de l’abondant plaisir apporté par la rencontte inopinée de Lafcadio; et sans doute n’y flottait aucune allusion a cette demi-fraternité qui, aux yeux de Julius, ornait d’un si perfide attrait le jeune homme. (Julius, fidele a l’ordre de son pére, ne s’en était ouvertement -expliqué avee sa femme, pas plus qu’il n’avait fait avec _ Yautte), mais certaines allusions, certaines réticences, aver- tissaient suffisamment la comtesse; méme je ne suis pas bien str que Julius a qui l’amusement manquait dans le trantran de sa vie bourgeoise, ne se fit pas un jeu de tourner autour du scandale et de s’y braler le bout des doigts. Je ne suis pas sar non plus que la présence 4 Rome de Lafcadio, Vespoir de le revoir, ne fat pas pour quelque chose, pour beaucoup, dans la décision que prit Geneviéve d’accom- pagner la-bas sa mére. Julius était a leur rencontre a la gare. Il les emmena rapidement au Grand-Hotel, ayant quitté presque aussitét les Anthime qu’il devait retrouver parmi le funébre cortége, le lendemain. Ceux-ci regagnérent, via di Bocca di Leone, Vhétel ow ils étaient descendus a leur premier séjour. Matguetite apportait au romancier d’heureuses nouvelles : son élection ne faisait plus un pli; l’avant-veille, le ‘car- dinal André l’avait officieusement avertie : le candidat n’autait méme plus a recommencer ses visites; d’elle- méme |’Académie venait 4 lui, portes ouvertes : on I’at- tendait. : — Tu vois bien! disait Marguerite. Qu’est-ce que je te disais 4 Paris? Tout vient a point. Dans ce monde, il suffit d’attendre. — Et de ne pas changer, reprenait avec cotapondtion Moi et ort de us wet tl ott YW ts | 238 LES? CAVES"DU VATICAN Julius en portant la main de son épouse 4 ses lévres, et sans voir le regard de sa fille, fixé sur lui, se charger de mépris. — Fidéle 4 vous, 4 mes pensées, 4 mes principes, La persévérance est la plus indispensable vertu. Déa s’éloignaient de lui le souvenir de sa plus récente embardée, et toute autre pensée qu’orthodoxe, et tout autre projet que décent. A présent renseigné, il se ressaissisait sans effort. Il admirait cette conséquence subtile par quoi son esprit s’était un instant dérouté. Lui n’avait pas change : c’était le pape. — Quelle constance de ma pensée, tout au contraire, se disait-il; quelle logique! Le difficile, c’est de sa s’en tenir. Ce pauvre Fleurissoire en est mort, d’avoir pé- nétré les coulisses. Le plus simple, quand on est simple, c'est de s’en tenir 4 ce qu’on sait. Ce hideux secret l’a tue. La connaissance ne fortifie jamais que les forts... N’importe; je suis heureux que Carola ait pu prévenir la police; ca me permet de méditer plus librement... Tout de méme, s’il savait que ce n’est pas au vRAI-Saint-Pére qu’il doit son infortune et son exil, quelle consolation pour Armand- Dubois! quel encouragement dans sa foi! quel soulas|... Demain, aprés la cérémonie funébre, je ferai bien de lui parler. Cette cérémonie n’attira pas grande affluence. Trois voitures suivaient le corbillard. Il pleuvait. Dans la pre- miére voiture Blafaphas accompagnait amicalement Arnica (dés que le deuil aura pris fin, il ’épousera sans nul doute); tous deux partis de Pau l’avant-veille (abandonner la veuve a son chagrin, la laisser seule entreprendre ce long voyage, Blafaphas n’en supportait pas la pensée; et quand bien méme! Pour n’étre pas de la famille, il n’en avait pas moins pris le deuil; quel parent valait un tel ami?), mais - LAFCADIO note 23 9 attivés 4 Rome depuis quelques heures 4 peine, par suite _ @un ratage de train. Dans la derniére voiture avait pris place Mme Armand- Dubois avec la comtesse et sa fille; dans la seconde le le comte avec Anthime Armand-Dubois. Sur la tombe dé Fleurissoire, il ne fut fait aucune Sa a sa malchanceuse aventure. Mais, au retour du cimetiére,_ Julius de Baraglioul, de nouveau seul avec Anthime, -commenc¢ca. : — Je vous avais promis d’intercéder pour vous prés du Saint-Pére. — Dieu m’est témoin que je ne vous en avais pas prié. — Il est vrai : outré du dénuement ot vous abandonnait PEglise, je n’avais écouté que mon cceur. — Dieu m’est témoin que je ne me plaignais point. — Je sais!... Je sais!... M’ayez-vous assez agacé avec votre résignation! Et méme, puisque vous m’invitez a y tevenit, je vous avouerai, mon cher Anthime, que je reconnaissais 14 moins de sainteté que d’orgueil et que Vexcés de cette résignation, la derniére fois que je vous vis a Milan, m’avait paru beaucoup plus prés de la révolte que de la véritable piété, et m’avait grandement incommodé dans ma foi. Dieu ne vous en demandait pas tant, que diable! Parlons franc! votre attitude m’avait choqué. — La vétre, je puis donc aussi vous Pavouer, m’avait attristé, mon cher frére. N’est-ce pas vous, précisément, qui m/’incitiez 4 la révolte, et... Julius qui s’échauffait, Vinterrompit : — J’avais suffisamment éprouvé par moi-méme, et ~donné 4 entendre aux autres dans tout le cours de ma eee" carriére, qu’on 1 peut etre parfait chretien sans pourtant faire fi rie légitimes avantages que nous offre le rang ou Dieu a trouvé sage de nous placer. Ce que je reprochais a 240 - LES CAVES DU VATICAN votte attitude, c’était précisément, par son affectation, de. sembler prendre’ avantage sur la mienne- — Dieu m’est témoin que... — Ah! ne protestez pas toujours! interrompit de nou- veau Julius. — Dieu n’a que faire ici. Je vous explique ptécisément, quand je dis que votre attitude était tout prés de la révolte... j’entends : de ma révolte 4 moi; et c’est 1A précisément ce que je vous reproche : c’est, en acceptant I’ injustice, de laisser autrui se révoltet pour vous. Car je n’admettais pas, moi, que l’Eglise fut dans son tort; et votte attitude, sans avoir l’air d’y toucher, l’y mettait. J’avais donc résolu de me plaindre a votte place. Vous allez voir bientot combien j’avais raison de m/’indigner. Julius dont le front s’emperlait posa sur ses genoux son haut-de-forme. —- Voulez-vous que je donne un peu d’air? et Anthime, complaisamment, baissa la vitre de son cété. — Sité6t 4 Rome, reprit Julius, je sollicitat donc une audience. Je fus regu. Un étrange succés devait couronner ma démarche... — Ah! dit indifféremment Anthime, — Oui, mon ami. Car si je n’obtins en l’espéce rien de ce que j’étais venu réclamer, je remportai du moins de ma visite une assurance... qui mettait notre Saint-Pére 4 l’abri de toutes les suppositions injurieuses que nous for- mions 4 son endroit. — Dieu m’est témoin que je n’ai jamais rien formulé d’injurieux a V’endroit de notre Saint-Pére. — Je formulais pour vous. Je vous voyais lésé; je m’indignais. — Arrivez au fait, Julius : vous avez vu le pape? — Eh bien, non! je n’ai pas vu le pape, éclata enfin LAFCADIO eS 241 Julius — mais je.me suis saisi d’un secret; secret douteux d’abord, mais qui bientot, par la mort de notre cher Amédée, devait trouver une confirmation soudaine; secret effroyable, déconcertant, mais ot votre foi, cher Anthime, saura puiser du réconfort. Car sachez que de ce déni de justice dont vous fates vidtime, le pape est innocent... — Enh! je n’en ai jamais douté. — Anthime, écoutez bien : Je n’ai pas vu le pape parce que personne ne peut le voir; celui qui présentement est assis sur le trone pontifical et que l’Eglise écoute et qui promulgue; celui qui m’a parlé, le pape qu’on voit au Vatican, le pape que j’ai vu N’EST PAS LE VRAI. Anthime, a ces mots, commenga d’étre secoué tout entier d’un gros fire. — Riez! riez! reprit Julius piqué. Moi aussi je riais d’abord. Eussé-je un peu moins ri, on n’efit pas assassing Fleurissoire. Ah! saint ami! tendre vidtimel... Sa voix expira dans les sanglots. — Dites donc! c’est sérieux ce que vous nous baillez la?.., Ah mais!... Ah mais]... Ah mais]... fit Armand-Dubois que Je pathos de Julius inquiétait. — C’est que tout de méme il faudrait savoir... — C’est pour avoit voulu savoir qu’il est mort. — Parce qu’enfin, si j’ai fait bon marché de mes biens, de ma situation, de ma science, si j’ai consenti qu’on me jouat... continuait Anthime qui peu a peu a son tour se montait. — Je vous le dis : de tout cela / vrai n’est en rien respon- sable; celui qui vous jouait, c’est un suppot du Quirinal. — Dois-je croitre 4 ce que vous dites? — Si vous ne me croyez pas, croyez-en ce pauvre martyr. Tous deux demeurérent quelques instants silencieux, 242 LES CAVES DU VATICAN Il avait cessé de pleuvoir; un rayon écartait la nue. La voiture avec de lents cahots rentrait dans Rome. — Dans ce cas, je sais ce qui me reste a faire, reprit Anthime, de sa voix la mieux décidée ? Je vends la méche. Julius sursauta. — Mon ami, vous m’épouvantez. Sir, vous allez vous faire excommunier. — Par qui? Si c’est par un faux pape, on s’en fout. — Et moi qui pensais vous aider a goiter dans ce secret quelque vertu consolatrice, reprit Julius consterné. —Vous plaisantez?... Et qui me dira_ si Fleurissoire en atrivant au _paradis n’y ‘découvre pas tout de méme que > son bon Dieu non plus n’est pas & vrai? — Voyons; mon cher Anthime, vous divaguez. Comme s'il pouvait y en avoir deux! comme s’il pouvait y en avoir UN. AUTRE. — Non, mais vraiment vous en parlez trop a votre aise, 2 vous qui n’avez pour /wi rien délaisse; vous 4 qui, vrai ou ”) fa 1x, tout profite... Ah! tenez, j’ai besoin de m/’aérer. Penché sur la portiére il toucha du bout de sa canne ’épaule du cocher et fit arréter la voiture, Julius s’apprétait a descendre avec lui. — Non! laissez-moi. ]’en sais assez pour me conduire. Gardez .le reste pour un roman, Pour moi, j’écris au grand Maitre de POrdre ce soir méme, et dés demain je = reprends mes chroniques scientifiques de La pith, On - rita bien. : ern Quoi! vous boitez, dit Julius, surpris de le voir de ouyeau _clopiner, . — Oui, ui, depuis quelques jours, mes douleurs m’ont repris. — Ah! vous m’en direz tant! fit Julius qui, sans le regatder s’éloigner, se rencogna dans Ja voiture, allies ee LAFCADIO 243 Vil Protos était-il dans l’intention de livrer Lafcadio a la police, ainsi _qu’il l’en avait menacé? Je ne sais : ’événement prouva du reste qu’il ne comptait point, parmi ces messieurs de la police, rien que des amis. Ceux-ci, prévenus la veille par Carola, avaient dressé, vicolo dei Vecchierelli, leur souriciére; ils connaissaient de longue date la maison et savaient qu’elle offrait, a l’étage supérieur, de faciles communications avec la maison voisine, dont ils gardérent également les issues. Protos ne craignait point les argousins; l’accusation ne lui faisait point peur, ni l’appareil de la justice; il se savait peu facile a saisir, coupable en réalité d’aucun crime, et rien que de délits si menus qu’ils échapperaient a la prise. Donc il ne s’effraya pas a l’excés lorsqu’il comprit qu’il était cerné et c’est ce qu’il comprit trés vite, ayant un flair particulier pour reconnaitre, sous n’importe quel déguisement, ces messieurs. A peine un peu perplexe, il s’enferma d’abord dans la chambre de Carola, attendant le retour de celle-ci qu'il navait pas revue depuis l’assassinat de Fleurissoire; il était désireux de lui demander conseil et laisser quelques indications, au cas probable ot il ferait du bloc. Carola _cependant, déférant aux volontés de Julius, navait point paru au cimetiére; nul_ne sut_que, cachée derriére un mausolée et sous un ‘parapluie, elle assistait de loin A la triste cérémonie. Elle attendit patiemment, humble- ment, que fussent désertés les abords de la tombe fraiche; elle vit se reformer le cortége, Julius remonter avec Anthime et les voitures, sous la pluie fine, s’éloigner. Alors elle J) 244 LES CAVES DU VATICAN s’apptocha de la tombe 4 son tour, sortit de dessous son fichu un gtos baququet d’asters qu’elle posa, loin a l’écart des couronnes de la famille : puis testa longuement sous la pluie, ne regardant rien, ne pensant 4 rien, et pleurant faute de priéres. — Lorsqu’elle revint vicolo dei Vecchierelli, elle distingua bien, sur le seuil, deux figures insolites; ne comprit point pouttant que la maison était gardée, Il lui tardait de rejoindre Protos; ne_doutant point que ce ne fat l’assassin, elle le haissait_a présent... Quelques instants plus tard la police accourait a ses cris; trop tard, hélas! Exaspéré de sé savoir livré par elle, Protos venait d’étrangler Carola. Ceci se passait vers midi. Les journaux du soir en pu- bliaient déja la nouvelle, et comme on avait trouvé sur Protos la découpure de la coiffe du chapeau, sa double culpabilité ne laissait de doute pour personne. Lafcadio cependant avait vécu jusqu’au soir dans une attente Ou une crainte vague, non point peut-étre de la police dont l’avait menacé Protos, mais de Protos lui-méme ou de je ne sais quoi dont il ne cherchait plus 4 se défendre. Une incompréhensible torpeur pesait sur lui, qui n’était -peut-étre que de la fatigue : il renongait.. La veille il n’avait revu Julius qu’un instant, lorsque celui-ci, a l’arrivée du train de Naples, était allé prendre ivraison du cadayre; puis il avait longtemps matché au travets de la ville, au hasard, pour user cette exaspération que lui laissait, aprés la conversation du wagon, le senti- ment de sa dépendance. Et pourtant la nouvelle de I’arrestation de Protos n’ap- porta pas a Lafcadio le/soulagement\qu’il eat pu croire. On edt dit qu’il était dégu. Bizarre étre! D’autant qu’il ; LAFCADIO 245 n’avait plus délibérément repoussé tout profit matériel du -ctime, il ne se dessaisissait volontiets d’aucun des risques de la partie. Il n’admettait pas qu’elle fat aussitét finie. Volontiers, comme il faisait naguére aux échecs, il edt donné la tour a l’adversaire, et, comme si |’événement S . . : . - EL LT SEE: Peery seems tout a coup lui faisait le gain trop facile et désintéressait (A > to jeu, il sentait qu’il n’aurait de cesse qu’il n’eit. yO -poussé plus loin ( défi.) yy ot - Il dina dans une trattofia voisine, pout n’avoir pas 4 se mettre en habit. Sit6ét aprés, rentrant 4 I’hétel, il apergut, a travers la porte vitrée du restaurant, le comte Julius, attablé en compagnie de sa femme et de sa fille. Il fut frappé pat la beauté de Geneviéye qu’il n’avait pas revue depuis sa premiére visite. Il s’attardait dans le fumoir, attendant la fin du repas, lotsqu’on vint l’avertir que le comte était temonté dans sa chambre et |’attendait. Il entra, Julius de Baraglioul était seul; il s’était remis en veston. — Eh bien; I’assassin est coffré, dit-il aussitét en lui tendant la main, Mais Lafcadio ne la prit pas. Il restait dans l’embrasure de la potte. — Quel assassin? demanda-t-il. we — L’assassin de mon beau-frére, parbleu. Ss 0, era} — Lvassassin de votre beau-frére, c’est moi. Ii dit cela sans trembler, sans changer de ton, sans baisser la voix, sans un geste, et d’une voix si naturelle que Julius d’abord ne comprit pas. Lafcadio dut se répéter : — On n’a pas arrété, vous dis-je, l’assassin de Monsieut votre beau-frére, pour cette raison que l’assassin de Mon- ‘sieut votte beau-frére, c’est moi. . Lafcadio aurait été d’aspeét farouche, que peut-étre Julius aurait pris peur; mais son air était enfantin, Méme il / 246 LES CAVES DU VATICAN paraissait plus jeune encore que la premiére fois que l’avait rencontré Julius; son regard était aussi limpide, sa voix aussi claire. I] avait refermé la porte, mais restait accoté contre elle. Julius, prés de la table, s’affala dans un fauteuil. — Mon pauvre enfant, dit-il d’abord, pariez plus bas: ... Qu’est-ce_ qui vous a ptis? Comment auriez vous fait cela? ss Lafcadio _baissa_la téte, déja_regrettant d’avoir_parlé. — Est-ce_qu’on sait? J’ai fait ga trés vite, pendant que j’avais envie de le faire. — Qu’aviez-vous contre Fleurissoire, ce digne homme si plein de vertus ? — Jene sais pas... Il n’avait pas l’air heureux... Comment voulez-vous que je vous explique ce que je ne puis m’ex- pliquer_moi-méme? Un pénible silence croissait entre eux, que leurs paroles ‘ rompaient par saccades, puis qui se refermait plus profond; on entendait alors les vagues d’une banale musique napo- litaine monter du grand hall de I’hétel. Julius grattait du bout de l’ongle de son petit doigt, qu’il portait en pointe et fort long, une petite tache de bougie, sur le tapis de la table. Soudain il s’apergut que ce bel ongle était cassé. C’était une froissure transversale qui ternissait dans toute sa largeur le ton carné du cabochon, Comment avait-il fait cela? Et comment ne s’en était-il pas aussit6t apergu? Quoi qu’il en fut, le mal était irréparable; Julius n’avait plus rien a faire qu’a couper. II en éprouva une contrariété trés vive, car il prenait grand soin de ses mains et de cet ongle en particulier qu’il avait lentement formé et qui faisait valoir le doigt dont il accusait l’élégance. Les ciseaux étaient dans le tiroir de la table de toilette et Julius allait se lever pour les prendre, mais il edt fallu passer devant Lafcadio; plein de ta, il remit 4 plus tard la délicate opération. ; LAFCADIO Be : 247 .— Et... qu’est-ce que vous comptez faire 4 présent? dit-il. ny er — Je ne sais pas. Peut-étre me livrer. Je me donne la nuit pour réfiéchir. Julius laissa retomber son bras contre le fauteuil; il contempla quelques instants Lafcadio, puis, sur un ton tout découragé, soupira : > — Etmoi quicommencais 4 vous aimerl... a hea C’était dit sans méchante intention. Lafcadio ne s’y pouvait méprendre. Mais, pour inconsciente, cette _phtase n’en ¢tait pas moins cruelle, et l’atteignit au cceur. Il releva la téte, raidi contre l’angoisse qui brusquement |’étreignait. Il regatda Julius : — Est-ce la vraiment celui dont hier je me sentais presque le frére? se disait-il. Il promena ses regatds dans cette piéce ot, l’avant-veille, malgré son crime, il avait pu causer si joyeusement; le flacon de parfum était encore sur la table, presque vide. — Ecoutez, Lafcadio, reprit Julius : votre situation ne me patait pas absolument désespérée. L’auteur présumé de Ee crite... — Oui, je sais qu’on vient de l’arréter, interrompit Lafcadio séchement : Allez-vous me conseiller de laisser accuset 4 ma place un innocent: _ — Celui que vous appelez : un innocent, vient d’assas- siner une femme; et méme que vous connaissiez... — Cela me met 4 l’aise, n’est-ce pas? — Je ne dis pas précisément cela, mais... — Ajoutons qu’il est le seul précisément qui pouvait me dénoncer. yeTBea, — Tout n’est pas sans espoit, vous voyez bien. Julius se leva, se dirigea vers la fenétre, rectifia les plis du rideau, revint sur ses pas, puis, penché en avant, les bras ctoisés sur le dos du fauteuil qu’il venait de quitter : 248 LES CAVES, DOU VAHCAN — Lafcadio, je ne voudrais pas vous laisser partir sans un conseil : Il ne tient qu’a vous, j’en suis convaincu, de tedevenir un honnéte homme, et de, _prendre rang dans la société, autant du moins que votre naissance le permet... L’Eglise est la pour vous aider. Allons; mon garcon, un peu de courage :allez vous confesser. Lafcadio ne put réprimer un sourire : — Je vais réfléchir 4 vos obligeantes paroles. — Il fit un pas en avant, puis : — Sans doute préférez-vous ne pas toucher une main d’assassin. Je voudrais pourtant vous remercier de votre... — C'est bien; c’est bien, fit Julius, avec un geste cordial et distant. — Adieu, mon garcon. Je n’ose vous dire : au revoir. Pourtant, si, dans la suite, vous... — Pour le moment, vous ne voyez plus rien 4 me dire? — Plus tien pour le moment. — Adieu, Monsieur. Lafcadio salua gravement et sortit. Il regagna sa chambre, a l’étage au-dessus. Il se dévétit a demi, se jeta sur son lit. La fin du jour avait été trés chaude; la nuit n’avait pas apporté de fraicheur. Sa fenétre était large ouverte, mais aucun souffle n’agitait lait; les lointains globes électriques de la place des Thermes, dont le séparaient les jardins, emplissaient sa chambre d’une bleuatre et diffuse clarté qu’on ett cru venir de la lune. Il voulait réfléchir, mais une torpeur étrange engourdissait désespérément sa pensée; il ne songeait ni 4 son crime, ni aux moyens de s’échapper; il essayait seulement de ne plus entendre ces mots atroces de Julius : “ Je commengais de vous aimer ”... Si lui n’aimait pas Julius, ces mots méri- faiehtels ses larmes? Etait-ce vraiment pour cela qu'il pleurait?... La nuit était si douce, il lui semblait qu'il et a i i aes ~— * # _— LAFCADIO ay 25.) n’aurait eu qu’a se laisser aller pour mourir. Il atteignit une catafe d’eau prés de son lit, trempa un mouchoir et l’appli- qua sur son cceur qui lui faisait mal. — Nulle boisson de ce monde ne rafraichira plus désor- mais ce coeur sec; se disait-il, laissant couler ses larmes jusqu’a ses lévres pour en savourer l’amertume. Des vers chantent a son oreille lus il ne savait ou, dont il ne savait pas se souvenir : My beart aches; a drowsy numbness pains My senses... Il s’assoupit. Réve-t-il? N’a-t-il pas entendu frapper 4 sa porte? La porte, que jamais il ne ferme la nuit, doucement s’ouvte, pour laisser une fréle forme blanche avancer. Il entend appeler faiblement : je — Lafcadio... Etes-vous ici, Lafcadio? A travers son demi-sommeil, Lafcadio reconnait pour- tant cette voix. Mais doute-t-il encore de la réalité d’une apparition si plaisante? Craint-il qu’un mot, qu’un geste ne la mette en fuite?... Il se tait. Geneviéve de Baraglioul, dont la chambre était a cdté de celle de son pére, avait tout entendu, malgré elle, de la conversation entre son pére et Lafcadio, Une intolérable angoisse l’avait poussée jusqu’a la chambre de celui-ci, et puisqu’a présent son appel restait sans réponse, persuadée que Lafcadio venait de se tuer, elle se jeta vers le chevet du lit et tomba a genoux sanglotante. Comme elle restait ainsi, Lafcadio se souleva, se pencha, tout entier rassemblé vers elle, sans pourtant oser encore poser ses lévres sur le beau front que dans l’ombre il voyait 230 * LES CAVES DU VATICAN luite. Genevieve de Baraglioul sentit alors toute sa volonté se défaire; rejetant en arriere ce front que déja l’haleine de Lafcadio caressait, et ne sachant plus en appeler contre lui, qu’a lui-méme : — Ayez pitié de moi, mon ami, dit-elle. Lafcadio se ressaisit aussitét, et s’écartant d’elle et la fepoussant a la fois : .— Relevez-vous, mademoiselle de Baraglioul. Retirez- vous! Je ne suis pas... je ne peux plus étre votre ami. _ Geneviéve se releva, mais ne s’écarta pas du lit ov reSstait a demi couché celui qu’elle avait cru mort et, touchant tendrement le front brilant de Lafcadio comme pour s’assutet qu’il vivait : — Mais, mon ami, j’ai tout entendu de ce que vous avez dit ce soit 4 mon pére. Ne comprenez-vous pas que c’est pour cela que je viens? Lafcadio, se redressant 4 demi, la regarda. Ses cheveux dénoués retombaient autour d’elle; tout son visage était dans l’ombre, de sorte qu’il ne distinguait pas ses yeux, mais sentait l’envelopper son regard. Comme s’il n’en pouvait supporter la douceur, cachant sa face dans ses mains : — Ah! pourquoi vous ai-je rencontrée si tard? gémit-il, Qu’ai-je fait pour que vous m’aimiez? Pourquoi me parlez- vous ainsi, quand déja je ne suis plus libre et plus digne de vous aimer. Elle protesta tristement : — C'est vets vous que je viens, Lafcadio, non vers un autre, C’est vers vous criminel. Lafcadio! que de fois j’ai soupiré votre nom, depuis ce premier jour ob vous m’étes appatu_en héros, et méme un peu trop téméraire... Il faut que vous le sachiez maintenant : en secret je m’étais promise a vous dés l’instant ot je vous ai vu vous dévouer d’une maniére si magnanime, Que s’est-il donc passé depuis? —_— "* : + 4 , - LAFCADIO "251 Se peut-il que vous ayez tué? Que vous étes-vous laissé devenir? Et comme Lafcadio sans répondre secouait la téte : — Niai-je pas entendu mon pére dire qu’un autre était arrété? reprit-elle; un bandit qui venait de tuer... Lafcadio| tandis qu’il en est temps encore, sauvez-vous; dés cette nuit, pattez! Partez. Alors Lafcadio : — Je ne peux plus, murmura-t-il. Et comme les cheveux défaits de Geneviéve touchaient ses mains i] les saisit, les ptessa passionnément sur ses yeux, sur ses levres : — Fuir; eSt-ce la ce que vous me conseillez? Mais ot voulez-vous maintenant que je fuie? Quand bien méme j’échapperais a Ja police, je n’échapperais pas 4 moi-méme... Et puis vous me mépriseriez d’échapper. — Moi! vous mépriser, mon ami... — Je -vivais inconscient; j’ai tué comme dans un réve; un cauchemar ou, depuis, je me débats... — Dont je veux vous arracher, cria-t-elle. — Pourquoi me réveiller? si c’est pour me réveiller criminel. Il lui saisit le bras : — Ne comprenez-vous pas que j’ai ’impunité en horreur? Que me reste-t-il A faire a présent? sinon, quand le jour paraitra, me livrer. — C’est 4 Dieu qu’il faut vous livrer, non aux hommes, Si mon pére ne vous-—ayait point dit, je vous le dirais 4 présent : Lafcadio, (Eigse la pour vous prescrite votre peine et pour vous aider a retrouver la paix, pat-dela votre repentir. Genevieve a raison; et cettes Lafcadio n’a rien de mieux _. & faire qu’une commode soumission; il l’éprouvera t6t ou =" tard, et que les autres issues sont bouchées.., Facheux que ce soit cette andouille de Julius qui lui ait conseillé cela d’abord! ‘aja4. LES CAWES DU VATICAN. ..; — Quelle lecon me récitez-vous 1a? dit-il hostilement. Est-ce vous qui me partlez ainsi? Il laisse aller le bras qu’il retenait, le repousse; et tandis que Geneviéve s’écarte, il sent grandir en lui, avec je ne sais quélle rancune contre Julius, le besoin de détourner Gene- viéve, de son pére, de l’amener plus bas, pfus prés de lui; comme il baisse les yeux, il distingue, chaussés de petites mules de soie, ses pieds nus. _ — Ne comprenez-vous pas que ce n’est pas le remords que je ctains, mais... Il a quitté son lit; il se détourne d’elle; il va vers la fenétre ouverte; étouffe; il appuie son front 4 la vitre et ses paumes brilantes sur le fer glacé du balcon; il voudrait oublier qu’elle est la, qu’il est prés delle... _ — Mademoiselle de Baraglioul, vous avez fait pour un criminel tout ce qu’une jeune fille de bonne famille peut tenter; méme presque un peu plus; je vous en remercie de tout mon cceur, Il vaut mieux que vous me laissiez 4 présent. Retournez a votre pére, 4 vos coutumes, a vos devoits... Adieu. Qui sait si je vous reverrai? Songez que c’est pour étre un peu moins indigne de l’affection que vous me témoignez, que j’irai me livrer demain. Songez que... Non! ne m’approchez pas... Pensez-vous qu’une poignée de main ~ me suffirait? Geneuiéve braverait le courroux de son pére, l’opinion du_monde et ses mépris, mais devant ce ton glacé de Laf- cadio, le cceur lui manque. N’a-t-il donc pas compris que pour venir ainsi, la nuit, lui parler, lui faire ainsi l’aveu de son amour, elle non plus n’est pas sans résolution ni cou- rage et que son amour vaut peut-étre mieux qu’un merci? Bos Mais comment lui dirait-elle qu’elle aussi, jusqu’a ce jour, s’agitait comme dans un réve — un_réve dont elle n’échap- pait par instants qu’a l’hopital ot, parmi les pauvres enfants - 4 = ¥ Oe, ee LAFCADIO i253 et pansant- leurs plaies véritables, il lui semblait prendre parfois contaé, enfin, avec quelque réal ité — un médiocre réve_ou s ’agitaient a ses cOtés ses patents et se dressaient toutes les conventions saugtenues de leur monde, et qu’elle Ne patvenait pas a prendre leurs gestes non plus que leurs opinions, leurs ambitions, leurs principes, non plus que leur personne méme, au sérieux. Quoi d’étonnant si Lafcadio n’avait pas pris au sérieux Fleurissoire!... Se peut-il qu’ils se séparent ainsi? L’amour la pousse, l’élance vers lui. Lafcadio la saisit, la presse, couvre son p4le front de baisers.., Ici commence un nouveau livre. O vérité palpabie du désir; tu repousses dans la Pepa les fant6mes de mon esprit. Nous quitterons nos deux amants a cette heure du chant du_cog ow la couleur, la chaleur et la vie vont vie vont triompher _ ‘ enfin de la nuit. Lafcadio, au-dessus de Geneviéve endormie, se souléve. Pourtant ce n’est pas le beau visage de son AY ot amante, ce front que trempe une moiteur, ces paupiéres UO nacrées, ces lévres chaudes entrouvertes, ces seins parfaits, o ces membres las, non, ce n’est rien de tout cela qu’il contem- _}| ple — mais, par la fenétre grande ouverte, l’aube ou fris- ae sonne un arbre du jardin. Il sera bientét temps que Geneviéve le quitte; mais il attend encore; il écoute, penché sur elle, a travers son souffle léger, la vague rumeur de la ville qui déja secoue sa torpeur. Au loin, dans les casernes, le clairon chante. Quoi! va-t-il_enoncer 4 vivre? et pour l’estime de Genevieve, al od qu’il estime un peu moins depuis qu’elle l’aime un cu plus, songe-t-il encore se livrer? chu ef : uM ote! : Ascs We oclid Pew, wit saa 4 ey Wes Stup _ TABLE DES MATIERES ’ ~ ns . q = Anrumm ArMAND-Dusois... . Junius pe BaRAGLIOUL . . er = Sal _¢ fa Se a, b MT..— Ameép&e FLEURISSOIRE. .... . . me he Mate-Parre.; >. . 4 5s ms 4 - ~ * 75 ‘ “oS 4 “ 2 - a f a] 4 al udi J j a ~ = | A e ¥ * a ; s! = < ® en 6 E ao 7 : Z S f * ve q + is > -*a ‘ pits 3 x 4 > >— a s a Sa ; > ma ~ oe” _— 5 = _ . ce. id e ‘ ~ al Le ; « ~~ an SP © j * ~ an = -_) @ 5 7 - : , od ~ 4 oun ; 2, ae Ay P oi BRODARD ET TAUPIN — IMPRIMEUR - RELIEUR | = = Paris-Coulommiers. — France. _ i 1098-1-3 - Dépdt légal n° 5278, ret trimestre 1966. ig Lr Livre DE Pocus - 4, rue de Galliéra, Paris, : 30 - OF - 0136 - 12 = te tives CF POCHE Parent TOUTES 12S SEMAINGS